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Ghazouani répond aux questions de Christophe Boisbouvier de RFI et de Marc Perelman de France 24

Ghazouani répond aux questions de Christophe Boisbouvier de RFI et de Marc Perelman de France 24RFI Afrique - «Non, je n'ai pas trahi Mohamed Ould Abdel Aziz», affirme le président Mohamed Ould Ghazouani.

Mohamed Ould Ghazouani assure qu’il n’a pas « trahi » son prédécesseur Mohamed Ould Abdel Aziz, en prison depuis le 22 juin pour détournement présumé de fonds publics. Deux ans après son élection, l'actuel président mauritanien s’exprime aussi sur l’allègement du dispositif Barkhane et sur le coup de force en Tunisie.

À Nouakchott, le chef de l’État mauritanien répond aux questions de Christophe Boisbouvier de RFI et de Marc Perelman de France 24.


Marc Perelman : Monsieur le président, je vais commencer par la situation en Tunisie. Il y a quelques jours, le président Kaïs Saïed a décidé de limoger son Premier ministre, de suspendre le Parlement. Alors une question toute simple, est-ce qu’à vos yeux, il s’agit-là d’un coup d’État ?


Mohamed Ould Ghazouani : Nous suivons avec beaucoup d’attention la situation en Tunisie. J’ai eu même à m’entretenir personnellement, au téléphone, avec le président Kaïs Saïed. C’était pour nous enquérir de la situation du moment et pour avoir une idée qui nous vient des Tunisiens directement, surtout du président de la République. Les explications que j’ai entendues du président décrivent une situation de blocage à laquelle il a dit qu’il est en situation de faire face depuis un certain temps et qu’il se trouvait dans cette situation qu’il a dû essayer de débloquer, autant qu’il se peut, et que la situation que vit la Tunisie est une situation de pandémie. Vous connaissez bien le niveau de propagation de la pandémie en Tunisie. Et cette situation est ainsi et le président a bien voulu m’expliquer qu’il était dans une situation de blocage à laquelle il fallait faire face et que les moyens constitutionnels étaient là, qu’il s’agit bien de cet article 80 de la Constitution tunisienne.


M.P. : Est-ce que, lors de votre conversation, vous lui avez apporté votre soutien ? Est-ce que vous lui avez dit : « je comprends ce que vous faites parce qu’il y avait une situation de blocage » ou est-ce que vous lui avez dit, comme beaucoup de chancelleries occidentales notamment, qu’« il faut revenir au plus vite à l’ordre constitutionnel » ?


J’ai dû comprendre de la bouche du président que lui-même était un professeur de droit constitutionnel et qu’il ne risquait pas de commettre des fautes, c’est-à-dire agir en dehors de la Constitution, et que l’article 80 de la Constitution tunisienne lui confère bien le droit ou le pouvoir, plus exactement, de mettre en veille le Parlement tunisien pendant un mois, et que, pour cela, il y a effectivement des démarches ou des mesures à prendre. C’est le fait d’informer aussi bien le président de l’Assemblée nationale, ainsi que le Premier ministre, et il dit avoir pris toutes ces mesures.


M.P. : Vous lui faites confiance, en deux mots ?


C’est plutôt aux Tunisiens qu’il faut poser la question de faire confiance à leur président.


M.P. : Au Mali, au Burkina Faso, il y a de nombreuses voix qui s’élèvent y compris au sommet de l’Etat pour dire qu’il faut dialoguer avec les leaders jihadistes. On pense à Iyad Ag Ghali, à Amadou Koufa. Quel est votre avis sur la question ?


Je n’ai jamais appris qu’au niveau des Etats, cette approche est préconisée.


M.P. : Il y a l’ancien Premier ministre de Transition malien qui l’a dit. On a entendu des personnes haut placées au Burkina Faso qui disent : « On ne peut pas se battre éternellement, il faut dialoguer ».


Vous savez, nous, nous respectons, pour les Etats, leur volonté et leur souveraineté. En ce qui concerne le fait de partager ou non une approche, il me semble que chacun est souverain de pouvoir…


M.P. : Vous, votre position personnelle ?


Nous, on n’a pas dialogué avec des terroristes. On n’a pas annoncé qu’on a l’intention de le faire.


Christophe Boisbouvier : La Mauritanie a été relativement épargnée par le terrorisme, heureusement, ces dix dernières années. Est-ce précisément parce qu’il y a peut-être eu un pacte de non-agression avec certains groupes jihadistes ?


J’entends souvent des allusions de ce genre. Je ne connais personne, surtout je ne connais pas de pays qui ne souhaitent pas être en sécurité. Sur ce plan, nous disons, dieu merci, que nous sommes en sécurité. Mais je pense que la question qui devait plutôt être posée est : à quel prix vous êtes dans cette situation ? Le prix est là. Nous le payons. Nous avons depuis le début compris que cette problématique de sécurité est indispensable. Rien ne peut se faire sans être en sécurité. Il n’y a pas de développement dans l’insécurité. Il fallait faire de la sécurité la priorité.


C’est vrai, cela nous a coûté très cher en privilégiant la sécurité aux dépens de certains départements ou de certains secteurs sociaux, notamment principalement la santé, l’éducation, les aspects sociaux. Et nous nous sommes investis de telle sorte à ce que nous puissions être en mesure de nous défendre.


Aujourd’hui, au moment où je vous parle, nous sommes sur 2 300 kilomètres de frontières avec le Mali, sur 400 kilomètres et quelques avec l’Algérie, et tout cet espace-là est un désert dans lequel les groupes terroristes peuvent évoluer comme ils le veulent, alors que nous, nous avons construit des bases le long de toutes ces frontières, nous avons des unités qui circulent et qui quadrillent en permanence, de jour comme de nuit, nous avons des avions équipés de moyens d’observation qui font des reconnaissances et qui travaillent beaucoup sur ça. Nous avons d’autres moyens pour surveiller toutes les activités qui peuvent entraîner une insécurité chez nous. Donc, c’est un effort. Et nous nous félicitons effectivement du fait que notre effort a permis de nous mettre dans une situation, dans la situation où nous sommes.


M.P. : Vous parliez du nord du Mali. La France a annoncé que l’opération Barkhane allait être reconfigurée mais aussi réduite, en termes de nombre de troupes, à la moitié des effectifs d’ici 2022. Plusieurs bases militaires françaises dans le nord du Mali doivent être fermées dont celle de Tombouctou qui n’est pas si loin de la Mauritanie. Est-ce que vous craignez que cette zone, que vous avez-vous-même définie comme étant une zone de danger, soit à nouveau reprise par les jihadistes et donc vous menace à nouveau directement ?


Je vais vous dire ce que je pense par rapport à ça. Je sais que ça peut diminuer, effectivement, la maitrise de la situation sur cette zone qui est déjà suffisamment fragile, mais j’ai confiance en la volonté de la France qui a accompagné le G5 depuis 2012 ou 2011, depuis son opération Serval qui a été remplacée par Barkhane.


L’accompagnement et le partenariat avec la France dans cet aspect sécurité du G5, cela a servi à beaucoup de choses. Et les résultats qui ont été déjà obtenus sont positifs. Je pense que la France qui y est pour quelque chose dans ces résultats obtenus, ne risque pas de compromettre ce qui est déjà fait.


C.B. : Et pour que cette lutte anti-jihadiste soit plus efficace, est-ce qu’il ne faudrait pas que le G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad) monte aussi des opérations conjointes avec l’armée algérienne ? Est-ce qu’il ne faudrait pas que les renseignements du G5 partagent leurs informations avec les renseignements algériens ?


Je suis tout à fait d’accord avec vous sur l’importance du rôle joué par l’Algérie, du fait que l’Algérie est là. L’Algérie partage des frontières avec trois pays du G5. Cette proximité est quand même importante. Elle doit être prise en considération dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans notre sous-région.


M.P. : On va passer à la situation en Mauritanie. Votre prédécesseur, le président Mohamed Ould Abdel Aziz, a été inculpé au mois de mars pour « corruption », « blanchiment d’argent », « enrichissement illicite ». Il est écroué depuis un peu plus d’un mois. Il vous accuse directement d’être l’instigateur de ses démêlés avec la justice pour des raisons purement politiques…


Il est actuellement entre les mains de la justice. Je n’aurais pas grand-chose à ajouter à cela parce que je préfère ou je m’impose de ne pas me mêler des affaires de la justice.


C.B. : Vous parlez de cette enquête parlementaire. On a remarqué qu’elle a démarré en janvier 2020, quelques semaines après que votre prédécesseur eut tenté de reprendre le contrôle du parti au pouvoir, l’Union pour la République (UPR). Est-ce que la coïncidence des dates n’est pas troublante quand même ?


Non, je ne vois pas en quoi cela est troublant. L’UPR est un parti effectivement. C’était l’outil politique du pouvoir en place. Il s’agit comme n’importe quel parti d’un certain nombre d’hommes et de femmes. Je ne pense pas qu’on puisse s’approprier un parti et considérer que c’est un objet. Le parti est composé d’un directoire, de militants. Ce sont des personnes. Ils prennent des positions là où ils le veulent. Je ne pense pas du tout qu’on peut lier ces deux évènements.


C.B. : Mais vous n’avez pas apprécié le fait que votre prédécesseur ait voulu reprendre le contrôle de ce parti, alors ?


Non. Je vous dis, c’est le directoire du parti, et ce sont les députés du parti, peut-être qu’ils n’ont pas apprécié. Au contraire, j’avais beaucoup contribué à calmer cette population aussi bien au niveau du parti qu’au niveau du Parlement.


C.B. : Et votre prédécesseur affirme que les députés qui ont lancé cette enquête parlementaire ont été soudoyés par des membres influents de votre entourage dans le but que cette enquête soit ouverte ? Qu’est-ce que vous lui répondez ?


D’abord, je ne l’ai jamais appris comme ça. Je défie quiconque de dire qu’il a été soudoyé pour prendre une position, parce que je connais bien la situation. Je sais que j’avais fourni beaucoup d’efforts justement pour calmer cette situation. Donc, il n’y avait pas besoin de soudoyer quiconque. S’ils devaient être soudoyés, c’est pour calmer.


M.P. : Monsieur le président, quand on lit ce rapport d’enquête parlementaire, on a l’impression qu’il y a une véritable entreprise de prédation, de népotisme sur l’argent public. Est-ce que cela vous a choqué ?


Je vous assure que je n’ai jamais lu cela.


M.P. : Vous n’avez jamais lu ce rapport ?


Je vous assure que je n’ai jamais lu ça.


M.P. : Vous en avez entendu parler quand même ?


Oui, j’ai entendu parler de cela.


M.P. : Cela vous a surpris, certaines choses vous ont surpris ?


En réalité, ce n’est pas la peine de vous dire ce que j’ai pensé de tout cela, parce que j’ai considéré que c’était un dossier qui se trouvait à deux niveaux pour lesquels je n’étais pas concerné. Tout d’abord, le Parlement. Et par la suite, la justice.


M.P. : Mais quand même, vous étiez son ami de 40 ans, son plus proche lieutenant. Beaucoup de gens se disent que, quand ils lisent tout cela, vous ne pouviez pas ignorer tout cela ? Vous deviez être au courant de ce qui se passait quand même ?


J’avais d’autres choses à faire.


M.P. : Vous ne vous êtes jamais douté de tout ce qui se passait ?


Non, non. Je ne me suis jamais douté. Effectivement, pour revenir un peu à ça, je peux vous dire que, en tant que personne mais pas en tant que président, j’ai été bien surpris par ce qui a été révélé dans ce rapport.


M.P. : Vous n’avez pas senti, de sa part, peut-être une façon de vous prendre comme son éternel second, une sorte peut-être de mépris à l’égard de ses proches ?


Non. Il y a beaucoup de choses qui m’ont surpris dans tout ce qui s’est passé, pour vous parler franchement. Je ne pensais pas qu’on pouvait se trouver dans une telle situation. Mais une fois que c’est arrivé, je crois que… là aussi, il faut la vivre.


C.B. : Vous êtes amer quand même ? Vous êtes déçu ?


(silence)


M. P. : Vos yeux parlent pour vous…


Laissez-les parler, ce sont mes yeux quand même (rires)


M.P. : En juin 2019, il fait campagne pour vous. Il dit que vous l’avez trahi. C’est un mot fort pour quelqu’un comme vous…


Non, je dis que je ne l’ai pas trahi.


M.P. : Et lui, vous a-t-il trahi ?


Posez-lui la question.


C.B. : Et si jamais, l’ancien président restitue une partie des biens mal acquis qu’il aurait éventuellement obtenus, est-ce qu’il pourrait échapper à un procès ?


Il ne me revient pas de prendre des décisions, de prendre des positions par rapport à cela. Je considère que, depuis que le dossier est entre les mains de la justice, il vaut mieux attendre que la justice tranche dans un sens ou dans l’autre.


M. P. : Le président Aziz a renoncé à un troisième mandat et, aujourd’hui, il est en prison. Se pose la question de savoir : est-ce que ça n’est pas le meilleur argument pour les présidents du continent ou d’ailleurs qui veulent s’accrocher au pouvoir ? En d’autres mots, ils se disent : « Si je pars, je risque de finir derrière les barreaux »…


Oui, j’ai un peu déjà entendu cette interprétation. Moi, je crois que ceux qui s’accrochent, qui veulent s’accrocher au pouvoir et ne pas accepter d’alternance, n’ont pas besoin de situation comme ça pour justifier. Ceux qui veulent considérer que l’alternance est nécessaire ne seront pas plombés par le fait que quelqu’un pourrait comparaître devant la justice pour être interrogé sur certaines choses.

Par : Christophe Boisbouvier

 

Attaque du Capitole: «D'emblée, les républicains voulaient saboter la commission d’enquête»

Le président américain Donald Trump lors de son discours juste avant l'assaut du Capitole, le 6 janvier.Etats-Unis, le 6 janvier dernier, les partisans de Donald Trump envahissaient le Capitole de Washington dans le but de perturber la certification de la victoire de Joe Biden à l'élection présidentielle. Un assaut qui avait coûté la vie à cinq Personnes. Plus de six mois plus tard, une commission parlementaire entame ce 27 juillet une enquête.

Nancy Pelosi, la présidente démocrate de la Chambre des représentants, a promis que cette commission permettrait de « découvrir la vérité », mais les républicains, eux, la jugent partiale. Françoise Coste, professeure à l’Université Toulouse 2 et spécialiste de la droite américaine et du parti républicain revient sur la commission d'enquête parlementaire qui doit enquêter sur l'attaque du Capitole du 6 janvier dernier.

RFI: Pour Kevin McCarthy, le chef des républicains à la Chambre des représentants, cette commission n’est pas « crédible ». Pourquoi les républicains pensent-ils que cette commission est dès le départ biaisée ?

Françoise Coste : Pour l’instant, deux républicains figurent au sein de cette commission d’enquête. Ils ont été choisis par la démocrate Nancy Pelosi, et non proposés par leur propre parti. Adam Kinzinger et Liz Cheney sont deux républicains au profil particulier : ils ont rompu avec leur parti. Après le 6 janvier, ils ont explicitement mis en cause Donald Trump et à la Chambre, ils ont fait partie de la dizaine d’élus républicains qui a voté pour le destituer. Cela n’a pas suffi, bien entendu, mais symboliquement, c’était un geste très fort. Pour les républicains, et ils n’ont pas tort d’un point de vue politique, la commission ne sera pas bipartisane. C’est pourquoi, jusqu’à la fin des travaux de cette commission, jusqu’à la publication du rapport, les Républicains diront que c’est inacceptable, qu’il ne faut pas écouter cette commission.

Mais, les Républicains ont-ils, eux-mêmes, donné une véritable chance à cette commission ? Parmi les élus républicains qu’ils avaient proposés, rejetés par Nancy Pelosi, il y avait deux ardents défenseurs de Donald Trump, qui avaient même relayé des théories du complot concernant l’attaque…

D’abord, Nancy Pelosi avait proposé au départ une commission d’enquête indépendante, sans républicains, ni démocrates, seulement des experts. Mais les républicains l’ont refusée. D’emblée, il était clair que les républicains voulaient saboter la commission d’enquête. Comment la saboter de l’intérieur ? En proposant des membres dont la candidature soit inacceptable : Jim Banks et Jim Jordan, très proches de Trump. Il y a de très fortes chances qu’ils soient tous les deux convoqués comme témoins par la commission d’enquête. Or, par définition, on ne peut pas être juge et partie, et c’est pour cette raison que Nancy Pelosi a rejeté ces deux noms. Les républicains savaient qu’elle dirait non. C’était donc prémédité pour qu’ensuite, ils puissent s’en prendre à Nancy Pelosi, dénoncer une manipulation par les démocrates ; expliquer que cette commission était à charge contre Trump et contre les républicains. La raison pour laquelle les républicains n’ont donné aucune chance à cette commission, c’est qu’ils savent très bien que toute commission d’enquête honnête conclura à la responsabilité de Donald Trump [dans les événements meurtriers du Capitole].

Selon vous, que peut alors donner, à terme, cette commission, quel est son but ?

Le plus intéressant à attendre, ce ne sont pas les conclusions politiques de cette commission car, on le sait d’avance, les républicains vont les rejeter. Mais cette commission peut à terme proposer une explication claire, minute par minute, de ce qui s’est passé, comprendre ainsi comment on a frôlé un coup d’État. Cela constitue un intérêt pour les historiens, mais aussi pour la population, pour qu’elle se rende compte à quel point on est passé près de la catastrophe et que c’est Donald Trump qui en porte la responsabilité et personne d’autre. L’intérêt de la commission, c’est aussi en quelque sorte de marquer le début de la campagne présidentielle pour 2024. On a l’impression que c’est très loin, mais si la commission mène à bien son travail, l’espoir des démocrates, c’est d’empêcher Trump de se représenter. Les démocrates n’auront pas réussi à le destituer fin janvier, mais peut-être réussiront-ils à le mettre en cause, sur des faits tellement choquants, qu’il ne pourra pas se représenter en 2024.

Source : RFI

Grand entretien avec le Ministre des Affaires économiques et de la Promotion des secteurs productifs

Grand entretien avec le Ministre des Affaires économiques et de la Promotion des secteurs productifsAMI - « Nous travaillons pour un développement durable de notre secteur agricole, essentiel pour notre économie»

Le 19 juin dernier, le ministre des Affaires économiques et de la Promotion des secteurs productifs, M. Ousmane Mamoudou Kane, accompagné du ministre de l’Agriculture, Sidina Ould Sidi Mohamed Ould Ahmed Ely, a rencontré les habitants de l’arrondissement de Dar El Barka dans la wilaya du Trarza.

M. Kane, au nom du président de la République, a présenté, au-delà de Dar El Barka, à l’ensemble du pays, un schéma portant «valorisation du potentiel agricole de la Mauritanie en attirant des investisseurs nationaux et étrangers ». Pour plus de précisions sur ce projet, Horizons a rencontré le ministre des Affaires économiques et de la Promotion des secteurs productifs.

Horizons: Samedi 19 juin, accompagné du ministre de l’Agriculture, à Dar El Barka, vous étiez porteurs de deux messages du Président de la République. Le second message, au-delà de la communauté de Dar El Barka, portait sur «comment valoriser le potentiel agricole de la Mauritanie en attirant des investisseurs nationaux et étrangers». Que répondez-vous à ceux qui pensent que cette initiative pourrait engendrer des « accaparements» de terres?


Ousmane Mamoudou Kane: Il s’agit tout simplement du chemin inverse, du contraire du processus de ce que d’aucuns ont appelé « accaparement des terres». Il s’agit de mettre fin à la peur d’un tel phénomène qui n’engendre que des conflits inutiles et des perdants. La politique que nous suivrons désormais sur instruction de SE Monsieur le Président de la République dans le domaine de la valorisation des terres agricoles est à l’opposé exact de celle suivie ces dernières décennies et qui a constitué une source de frustration pour nos populations locales dans leur diversité. L’ancienne politique a fait fuir les investisseurs, plombé le développement agricole du pays et fait peser sur la cohésion nationale une réelle menace. C’est donc tout le contraire du désir et de l’ambition du Gouvernement. Le phénomène d’empiétement sur les droits fonciers des tiers est nocif. Il a marqué, ces dernières décennies, le système de gestion foncière auquel Monsieur le Président veut à tout prix que nous tournions définitivement le dos. Cette nouvelle vision présentée et détaillée à Dar El Barka et dorénavant adoptée par le Gouvernement en sa réunion du 23 juin 2021, consiste à travailler pour un développement durable de notre secteur agricole, essentiel pour notre économie. Or, là où il y a un besoin d’investissements importants, la sérénité et la confiance entre toutes les parties sont absolument indispensables. Vous comprendrez donc pourquoi nous lions intimement les deux impératifs majeurs de mobilisation optimale de notre patrimoine foncier et l’instauration d’un climat social de solidarité retrouvée entre toutes nos communautés rurales.


Horizons: Ce qui est envisagé par le gouvernement, c’est « l’identification dans le cadre d’un processus qui va durer plusieurs années, des superficies suffisamment importantes pour pouvoir justifier des projets attractifs pour le secteur privé, identifier des blocs agricoles de grandes superficies (500, 1000 ou 2000 hectares) ». Comment se fera cette identification?


Ousmane Mamoudou Kane: L’identification de ces blocs se fera principalement de deux façons. Les populations concernées peuvent, d’elles-mêmes, identifier un bloc et convenir de travailler ensemble à sa valorisation, en partenariat avec des investisseurs privés, l’Etat se limitant à un rôle de facilitateur. Cette manière de faire présente, bien évidemment, beaucoup d’avantages, car l’initiative appartient aux communautés concernées. Je dois dire que ce processus a déjà commencé dans plusieurs localités. Par ailleurs, l’Etat entend mettre en place dans les prochains jours un Comité de Pilotage de la mise en œuvre de ce schéma. Composé de responsables de divers Départements, avec le concours essentiel de la SONADER, ce comité pourra, lui aussi, identifier des blocs agricoles adaptés à la mise en œuvre, en partenariat avec le secteur privé. Il faudra, par la suite, identifier les parties prenantes et veiller à ce qu’un consensus se dégage au niveau de la propriété d’une part, et de la modalité de mise en œuvre d’autre part.


Horizons: « On ne peut pas investir à long terme ni à moyen terme sans s’assurer d’une certaine forme de sécurité foncière. C’est un obstacle important qu’il faudra bien comprendre et résoudre» avez-vous déclaréà Dar El Barka. Vous avez aussi déclaré «qu’il n’appartient pas à l’Etat de dire que ce bloc d’hectares identifié pour l’investissement appartient à tel ou tel. C’est aux populations de s’entendre sur la base de critères qu’ils auront établis entre elles. L’Etat va faciliter l’entente. » Cette entente entre des populations pour déterminer la propriété des espaces à aménager ne pourrait-elle pas, elle-même, être un grand obstacle?


Ousmane Mamoudou Kane: Bien évidemment, dans un premier temps, il y aura ici et là, des désaccords sur la propriété des terres. L’Etat est certes une importante partie prenante en tant que propriétaire réel ou présumé des terres domaniales au sens de la loi en vigueur. Mais il n’a aucun intérêt à être l’arbitre de ce genre de différends. Il a par contre tous les pouvoirs pour faciliter leur dépassement dans le cadre d’un dialogue serein, en vue d’atteindre le consensus recherché dans chacun des cas. Cette recherche de consensus pourrait prendre du temps, des années dans certains cas, mais l’essentiel est de déclencher un processus. Il faut le faire avec des cas faciles, où le consensus est déjà atteint ou sur le point de l’être. Plusieurs de ces cas devraient se présenter assez rapidement. Par la suite, avec les succès espérés et attendus, de plus en plus de collectivités suivront. Il y aura sûrement des réticences, des manifestations de scepticisme et des divergences, mais je suis sûr que grâce à la sagesse de notre peuple tous ces obstacles seront surmontés. Le pays dispose de vastes terres qui ne sont l’objet d’aucun litige et qui pourront offrir l’exemple d’une exploitation moderne, avec le consentement des communautés agraires, l’intervention des investisseurs et l’accompagnement de l’Etat. Ces exemples auront sans doute un effet d’entrainement positif à moyen et long terme.

Horizons: Vous avez aussi dit que le deuxième critère pour l’attribution de superficies aux investisseur sera l’engagement qu’ils (ces investisseurs) prendront auprès de l’Etat et des populations concernées qu’une partie de la superficie aménagée sera immédiatement mise à la disposition des propriétaires pour en jouir et la valoriser. Premièrement pour un bail couvrant 2000 h, par exemple, quelle surface sera attribuée auxpropriétaires ? Deuxièmement comment les propriétaires et les investisseurs cohabiteront sur un même espace? Troisièmement « Le troisième critère que vous avez cité, sera la durée maximale du bail que l’investisseur demandera. Au bout d’une certaine période, il doit rétrocéder le bloc qui lui a été attribué au propriétaire ». Un investissement agricole se fait dans la durée. Quel est la durée moyenne des baux?


Ousmane Mamoudou Kane : Vos questions sont excellentes et montrent que vous comprenez bien notre approche et que vous et nous sommes déjà dans une perspective commune. Vous savez bien que tout investissement s’envisage dans la durée. Vous avez raison de penser que la durée du bail devra être suffisamment longue pour permettre à l’investisseur de rentabiliser son opération. J’ai dit que la durée du bail sera un critère d’évaluation des offres qui seront en compétition. Autrement dit, plus courte sera la durée du bail proposée par un soumissionnaire, plus celui-ci aura de chance de remporter le bloc. J’ai dit aussi qu’une durée maximale de ce bail devra être retenue et figurer dans le Dossier d’Appel d’Offres (DAO). Si, par exemple, cette durée maximale dans un DAO donné est de 30 ans, tout soumissionnaire qui proposera un bail d’une durée supérieure verra son offre rejetée.


Horizons: L’arrivée des investisseurs va-t-elle avoir de répercussions sur les zones traditionnelles de transhumances ?


Ousmane Mamoudou Kane: La mise en œuvre devrait idéalement être précédée d’un plan d’aménagement rural définissant la vocation respective des zones et tenant compte des intérêts des différents usagers. Le Gouvernement a décidé de l’élaboration de ce plan. En attendant, la délimitation des blocs prendra nécessairement en considération les besoins vitaux des populations locales. Les zones d’habitation et les zones traditionnelles de transhumance en font, bien évidemment, partie. C’est l’occasion de faire remarquer que le schéma proposé devrait, très rapidement, faire de l’agriculture et de l’élevage des activités complémentaires, contrairement à la situation dans laquelle nous vivons présentement.


Horizons: Vous avez indiqué que « les privés nationaux ou internationaux peuvent mobiliser des ressources financières et une expertise que l’Etat ne peut pas mobiliser. Ils peuvent aussi faire preuve d’une rigueur dans la gestion que l’Etat ne peut malheureusement pas toujours faire. C’est pourquoi le partenariat des populations, du secteur privé et de l’Etat nous semble le principe de base de toute réforme du secteur agricole en Mauritanie. » Cette déclaration ne peut-elle pas être interprétée comme une sorte d’aveu d’impuissance de l’Etat en tant que puissance publique ? A l’arrivée, les populations ne vont-elles pas se retrouver face aux privés dont le principal objectif est de faire des bénéfices?


Ousmane Mamoudou Kane: Il ne s’agit certainement pas d’un aveu d’impuissance de l’Etat, mais de souligner l’importance pour chaque partie de se cantonner dans son rôle spécifique. L’investissement est une opération porteuse de risques. Il n’est pas du rôle de l’Etat de s’y lancer. La production de la richesse est du ressort naturel du secteur privé. Quand celui-ci est défaillant, l’Etat peut s’impliquer, mais cela ne peut être que de façon temporaire et exceptionnel. L’Etat a, par contre, l’immense responsabilité d’assurer les conditions d’équité, de sérénité, de respect des engagements pris par les uns et les autres. Il aura la responsabilité de mettre en place certaines infrastructures, indispensables au développement de ces blocs.


Quant aux relations entre les populations locales et les privés, il est heureux de savoir que ceux-ci viennent pour faire des bénéfices. Au moins c’est clair et sain. Parce que pour faire des bénéfices, il faut faire de bons investissements (qui reviendront à terme aux populations locales), mener une gestion rigoureuse (qui sera une source d’inspiration pour les populations locales), travailler en bonne intelligence avec l’Etat et communautés locales.


En tout état de cause, les parties prenantes, y compris l’Etat discuteront et mettront au point des ententes foncières ayant pour but, entre autres, de définir les mesures de protection des intérêts des petits exploitants conformément à la législation foncière en vigueur.


Horizons: Cette nouvelle politique d’exploitation de grandes surfaces par des investisseurs privés aura-t-elle des répercussions environnementales?


Ousmane Mamoudou Kane Le pays dispose d’un arsenal législatif et réglementaire en matière environnemental. Comme pour tout investissement dans le pays, ces règles et procédures devront être respectées dans ce secteur, comme dans tous les autres.


Horizons: Quel impact les investissements privés nationaux auront sur la sécurité alimentaire de la Mauritanie ?


Ousmane Mamoudou Kane: Vous comprenez bien que la mise en valeur des dizaines de milliers d’hectares en toutes spéculations, contribuera substantiellement à notre sécurité alimentaire. Cela d’autant plus que les terres sont connues pour leur fertilité. Les études pédologiques déjà menées le confirment. Non seulement le pays améliorerait notablement le taux de couverture de ses besoins alimentaires, il aurait aussi l’opportunité d’exporter certains produits, à l’instar de ce que font bien des pays de la sous-région.


Horizons : Quels impacts aussi sur l’emploi, notamment celui des jeunes.


Ousmane Mamoudou Kane : Les aménagements qui seront réalisés par les investisseurs offriront sans aucun doute des opportunités sans précédent en termes d’emploi des jeunes qui pourront aussi, bénéficier de parcelles à mettre en valeur dans un climat serein et grâce à un meilleur encadrement technique. Au-delà du nombre, il y aussi lieu de s’attendre à des emplois de qualité du fait de l’introduction de techniques modernes de production agricole.


Horions : En 2015, la Mauritanie et AAAID ont signé une convention qui donnait à cette institution la possibilité de valoriser 3200 hectares à Dar El Barka. Vous avez annoncé aux populations de Dar El Barka que l’Etat a dénoncé cette convention car « telle qu’elle a été élaborée, elle ne correspondait ni aux intérêts de la Mauritanie, ni aux intérêts des Mauritaniens».


Ousmane Mamoudou Kane: J’ai déjà clarifié les raisons pour lesquelles l’Etat a résilié la convention avec AAAID. Et j’ai ajouté, et je le confirme maintenant que l’Etat n’a que de bons sentiments à l’égard de cette noble institution dont l’action bénéfique est bien connue de tous. AAAID est toujours la bienvenue pour une bonne coopération avec nous.


Horizons: Dans la région du Trarza, une dizaine de villages de la commune de Tekane (Medina Fanaye, Sima, Tekane Ksar Mbairick, Niakwar, Mleiga…), depuis 2016, à travers des courriers adressés aux autorités, protestent contre l’occupation d’une partie de leur espace vital par un investisseur. Ce problème a-t-il trouvé une solution?


Ousmane Mamoudou Kane: Je n’ai pas en charge la gestion des plaintes dont vous parlez. Mais je sais que notre Gouvernement est animé d’une volonté réelle et permanente pour répondre à tout appel de justice d’où qu’il vienne.


Horizons: Vous avez également dit à Dar El Barka, à l’adresse de tous les mauritaniens : « Le Président de la République m’a demandé de venir vous présenter ce schéma, vous écouter et lui rendre compte. En fonction de vos réactions, le Gouvernement décidera. Au moment où je vous parle, aucune décision n’est prise. Il s’agit de partager avec vous des idées pour enrichir le débat. Vous avez le droit de dire que vous applaudissez mais vous avez le droit d’exprimer votre désaccord».


Ousmane Mamoudou Kane: Je voulais rassurer mes concitoyens qui ont bien voulu m’accueillir à Dar el Barka et m’écouter, que la vision qui leur est présentée ne sera pas mise en œuvre malgré eux. Et que la méthode consistant à imposer des politiques, des visions ou des démarches est révolue et qu’en tout cas, notre Gouvernement et le Président de la République, en particulier, n’y feront recours. Parce que c’est contre productif. Sans l’adhésion des acteurs que sont les populations locales, une telle approche n’a aucune chance de réussir. Les expériences passées le montrent.


Horizons: Depuis la transmission de ce message, avez-vous eu des retours ? Avez-vous senti un début d’adhésion des populations concernées à ce projet de valorisation du potentiel agricole national à travers des investissements nationaux et extérieurs?


OMK: Les réactions que nous avons reçues sont très encourageantes. Des communautés agraires nous ont déjà demandé de les prendre comme exemples et nous allons bientôt envoyer des missions d’un comité technique d’appui de très haut niveau que nous sommes en train de mettre sur pied en collaboration avec le Département de l’Agriculture. Cela étant, nous ne nous attendons pas seulement à des réactions positives, car les réactions négatives sont également les bienvenues en ce sens qu’elles pourront nous aider à mieux faire, en évitant ce qui fâche ou ce qui suscite des craintes. Nous ne voulons entrer en conflit avec personne et nous créditons tous nos concitoyens de bonne foi. Tout ce que nous souhaitons, c’est de réussir, dans l’intérêt du pays.


Propos recueillis par Khalilou Diagana

 

Sahara occidental: le «Polisario n’a pas les moyens de mener une quelconque guerre»

Rencontre entre David Schenker, assistant de l'ancien secrétaire d'État américain Mike Pompeo et Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères marocain à Dakhla, dans le Sahara occidental. 10 janvier 2021.Mohammed Benhammou a réagi à l’interview du chef de la diplomatie du Front Polisario diffusée lundi sur notre antenne. Ce dernier affirmait notamment que le conflit était toujours en cours au Sahara occidental et mettait en cause la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur ce territoire. Le politologue, professeur à l’université Mohammed V-Souissi de Rabat et président du Centre marocain des études stratégiques (CMES), défend le point de vue du Maroc.

RFI : Le chef de la diplomatie du Front Polisario, Mohamed Salem Ould Salek affirme sur notre antenne que sur le terrain, les combats continuent, qu’il y a des morts tous les jours, il promet une grande offensive à venir. Que pensez-vous de ces affirmations ?

Mohammed Benhammou : Je pense que le chef de file des auxiliaires de la diplomatie algérienne parle d’une guerre qui n’existe que dans sa tête, c’est une guerre virtuelle ! Il y a bien sûr l’ensemble de la communauté internationale, les représentants des Nations unies -en l’occurrence la Minurso-, donc plusieurs acteurs, et personne ne parle de cette guerre si ce n’est le Polisario. Maintenant, sur les grandes batailles à venir, le Polisario n’a pas les moyens de mener une quelconque guerre. Il est clair que la position de l’Algérie, ce qu’elle sera prête à faire ou ne pas faire, déterminera l’avenir de la situation : stabilité ou guerre dans notre zone. Ceci étant, si le territoire national est menacé, le Maroc ripostera.

Mohamed Salem Ould Salek estime aussi que l’administration Biden peut encore revenir sur ce que Donald Trump avait décrété : c’est à dire la reconnaissance par les États-Unis du Sahara occidental comme territoire marocain. Pensez-vous cela réaliste ?

Chacun a le droit de rêver et de continuer à se leurrer, ou à chercher tout simplement à leurrer les autres. Il est clair que depuis le 10 décembre dernier le président américain Trump a signé le décret de reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara marocain. Ce n’est pas un acte qui est lié à une personne mais c’est une décision des États-Unis d’Amérique. Depuis, la nouvelle administration jeudi dernier, avec Ned Price qui est le porte-parole du département d’État américain et qui parle au nom de la diplomatie américaine, a confirmé que la position des États-Unis reste inchangée sous l’administration Biden. On ne peut pas être plus clair ! Tous les éléments aujourd’hui prouvent que cette décision qui s’installe dans la continuité représente un tournant majeur dans l’évolution de ce dossier.

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Il y a quelques semaines, le chef du Front Polisario a été soigné en Espagne. Les autorités marocaines ont alors laissé des milliers de migrants entrer en Espagne. Cela peut être considéré comme du chantage du Maroc pour forcer l’Espagne et l’Europe à délaisser le Front Polisario.

Non écoutez, le Maroc n’a pas recours à ce type de procédé. Je pense que certes, il y a eu un moment de relâchement, mais la question est maintenant complètement résorbée. Vous savez, il y a des centaines de milliers de migrants subsahariens qui vivent aujourd’hui au Maroc. Si ça avait été un acte de chantage, ils auraient été par dizaines ou centaines de milliers. Je pense que la relation avec l’Espagne est une relation de voisinage, qui parfois passe par des phases difficiles. Et la position du Maroc concernant ce qui se passe dans cette crise a été très claire. Si la position espagnole de recevoir le chef de file du Polisario était une décision normale, ordinaire et légale, pourquoi l’avoir passée en catimini, sous une fausse identité ? Ce que le Maroc n’accepte plus de la part de ses partenaires, c’est d’être dans des zones grises et d’avoir un double jeu.

Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a demandé vendredi dernier aux indépendantistes sahraouis et au Maroc d’accepter la nomination d’un envoyé spécial de l’ONU. Treize candidatures ont été recalées en deux ans. Pourquoi ? Est-ce que c’est le Maroc qui bloque ?

Non. Le Maroc bien sûr a eu quelques positions et réactions sur certains candidats, mais l’Algérie –je ne parle pas du Polisario mais plutôt de l’Algérie– a repoussé plusieurs candidatures. Maintenant, il faut voir les choses autrement. Depuis le cessez-le-feu en 1991, on est entré dans un processus onusien, et depuis il y a eu des évolutions ! En 2007, le Maroc a proposé son projet d’autonomie pour les provinces du Sud, et c’est un projet qui a été qualifié par la communauté internationale de crédible et sérieux. Depuis, d’ailleurs, on assiste à une évolution dans la position des Nations unies et du Conseil de sécurité qui a définitivement enterré le referendum et qui parle depuis 2007, pratiquement, de la solution politique acceptée par les parties. Là où ça bloque, c’est que le Maroc s’inscrit dans la recherche de cette solution politique, par contre l’Algérie veut maintenir un statu quo et veut revenir à un État antérieur à 2007, antérieur à 1991, avec une position rigide de continuer avec persistance et sans relâche à ne parler que de referendum, alors que ce sont les Nations unies qui ont abandonné ce choix.

Source : RFI

Maroc-Israël : « Le Maghreb va au bout des alliances héritées de la guerre froide »

Maroc-Israël : « Le Maghreb va au bout des alliances héritées de la guerre froide »Le Monde Afrique - En acceptant le « deal » de Donald Trump, Rabat conforte son ancrage occidental, tandis qu’Alger a déjà resserré ses liens avec la Russie, observe le chercheur Pierre Vermeren.

La normalisation diplomatique entre le Maroc et Israël est entrée dans sa phase de concrétisation, mardi 22 décembre, avec l’atterrissage à Rabat d’un avion en provenance de Tel-Aviv. A son bord, une délégation israélienne conduite par le directeur général du ministère des affaires étrangères, Alon Ushpiz, ainsi que Jared Kushner, gendre de Donald Trump et artisan du « plan de paix » américain au Proche-Orient.

L’inauguration de cette liaison aérienne est la première conséquence du « deal » annoncé le 10 décembre par le président américain, aux termes duquel le royaume s’engage à normaliser ses relations avec Israël en échange de la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

Pour le spécialiste du Maghreb Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Panthéon-Sorbonne actuellement en délégation CNRS à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC, à Tunis), cette normalisation réactualise des lignes de forces régionales datant de la guerre froide.

Comment évaluez-vous l’impact sur l’opinion publique marocaine du « deal » autour du Sahara occidental et d’Israël ?

Le climat répressif, accentué par la crise du Covid-19, rend difficile l’expression d’un mécontentement de la part de ceux que la normalisation avec Israël heurte.

Par ailleurs, le Maghreb vit dans un véritable étau économique avec la pandémie de Covid-19. Ces pays sont asphyxiés. Le Maroc est étranglé économiquement, comme la Tunisie et potentiellement l’Algérie. Et les Marocains ont trouvé à travers cet accord le moyen de sortir de la nasse. Ils vont certainement bénéficier d’aides d’Israël, mais aussi des Emirats arabes unis ou des Etats-Unis. C’est très important pour le Maroc.

L’opinion marocaine est sensible à cette dimension économique, mais elle est aussi sensible au fait que le Sahara occidental soit reconnu par les Etats-Unis. Pour les Marocains, c’est une question de nationalisme : ils se moquent beaucoup moins du Sahara occidental que les Algériens. De fait, des liens humains se sont noués au fil des décennies avec les dizaines de milliers de Marocains qui habitent au Sahara.

Enfin, il y a aussi une pédagogie faite depuis longtemps par le makhzen [le palais] pour mettre en exergue les liens avec les juifs marocains d’Israël. Même si je pense que dans l’opinion, cette dimension ne marche pas très bien et que les gens sont plutôt hostiles. Sauf s’il y a des compensations, économiques ou nationalistes, pour la faire avaliser.

Et au niveau régional ? L’accord va-t-il redessiner les lignes de force ?

La guerre en Syrie avait déjà rapproché l’Algérie de ses anciens alliés russe et syrien. Les alliances de la guerre froide avaient rejoué. Dans le cas du Maroc et d’Israël, cela se joue cette fois du côté occidental. Le Maroc intensifie ses relations avec les forces dites « occidentales », si on parle en termes d’héritage de la guerre froide. Et de la même manière que l’Algérie s’est rapprochée des Russes, le Maroc se repositionne en quelque sorte dans le sillage des Etats-Unis et de ses plus proches alliés, comme la France et Israël. Quand on regarde sur la longue durée, on se dit que finalement, ça reste très classique. Mais on va au bout des alliances.

Cela ne va évidemment pas arranger les relations avec Alger. D’autant plus qu’aujourd’hui l’Algérie n’est pas dirigée – en tout cas son président est encore absent. Et cela dure depuis longtemps. On voit le Maroc tirer profit de ce très long intermède. Il y avait déjà eu le rapprochement avec l’Union africaine pendant la maladie de Bouteflika, et maintenant il y a l’instauration de relations diplomatiques avec Israël pendant les difficultés de santé du président Tebboune. Les Marocains font de la politique internationale pendant que les Algériens sont très entravés pour en faire.

Quel impact cette nouvelle donne régionale peut-elle avoir sur la dynamique interne en Algérie ? Cela va-t-il renforcer les « durs » du régime ?

Les durs, les nationalistes, les plus idéologues sont déjà au pouvoir en Algérie. Du point de vue d’Alger, le « deal » ne va pas améliorer les relations avec le Maroc, mais elles étaient déjà exécrables. Il ne va pas non plus arranger les relations avec les pays occidentaux, mais elles n’étaient pas bonnes non plus. Ni avec les monarchies du Golfe. Cela enfonce des clous là ils étaient déjà bien plantés.

Et l’armée – mais là c’est une inconnue – sera peut-être contente d’être débarrassée de ce boulet. Parce que de fait, le Sahara est occupé aux trois quarts par le Maroc depuis bien longtemps. Le Polisario est hébergé en grande partie sur le territoire algérien, avec des ressources certes internationales, mais cela ne crée pas une dynamique positive. Cette situation bloque le Maghreb, avec des inconvénients même pour l’Algérie.

Mais la nouvelle donne ne va pas changer grand-chose. Au contraire, le pouvoir algérien va renforcer ses thématiques nationalistes et anti-impérialistes classiques. Autant on a vu des choses se transformer rapidement autour de la crise syrienne avec le retour des Russes au Moyen-Orient, autant rien ne change en réalité au Maghreb. A moins que les Russes ne s’installent durablement en Libye.

Le « deal » autour du Sahara occidental peut-il influencer la posture algérienne au Sahel ? Certains Occidentaux se plaignent parfois d’une duplicité d’Alger vis-à-vis de groupes armés. Pensez-vous que les Algériens pourraient se raidir davantage sur ce théâtre, par dépit vis-à-vis des Français ou des Américains ?

Les Algériens ne l’analysent pas forcément en ces termes. Ils appréhendent en priorité ce qui se passe au Sahel à travers leurs problématiques de politique intérieure. Il s’agit de tenir leur Sahara, de contrôler les Touareg et les milliers de kilomètres de frontières. S’ils sont bienveillants ou tolérants avec certains groupes, c’est justement pour garder le contact avec les populations et les mouvements.

Car ce qui se passe finalement au Mali, au Niger ou ailleurs, je ne suis pas certain que cela les passionne. Ils ont assez de richesses et d’espace chez eux à contrôler. En revanche, ils ne peuvent pas laisser s’installer des pouvoirs hostiles chez leurs voisins. C’est à ce titre qu’ils interviennent dans ce jeu. Si cela peut ennuyer dans le même temps les Américains ou les Français, très bien, mais cela ne me semble pas être leur objectif principal.

Vous évoquiez la réapparition de lignes de fracture de type « guerre froide ». Les relations entre les Etats-Unis et l’Algérie n’étaient pourtant pas mauvaises…

Non, elles n’étaient pas si mauvaises et c’est toute l’ambiguïté. Les relations de l’Algérie avec les Etats-Unis sont aussi ambiguës qu’elles peuvent l’être avec les monarchies du Golfe. De fait, ils ont des intérêts communs, parfois des analyses convergentes, mais à la fin et malgré tout, ils ne sont pas dans le même camp. Même s’ils ne sont pas totalement ennemis, comme cela peut être le cas avec le Maroc…

Pour revenir aux Russes, la nouvelle donne autour du Sahara peut-elle pousser les Algériens davantage dans les bras de Moscou ?

Ce qui est beaucoup plus important aux yeux des Algériens, c’est ce qui va se passer en Libye. C’est plus incertain, c’est aussi plus neuf. Cela les intéresse bien davantage, parce qu’il y va notamment de la stabilité de la Tunisie. Bien sûr, ce qui pourrait changer l’affaire, ce serait que les Marocains décident de reconquérir le dernier morceau du Sahara qui leur échappe. Là, ce serait peut-être considéré comme un casus belli pour les Algériens. Et ils auraient alors peut-être besoin des Russes, mais je ne suis pas sûr que ces derniers viendraient mettre leur nez dans ces affaires « intérieures ».


Propos recueillis par
Frédéric Bobin

 

2e Vague COVID 19 : Entretien avec M. le représentant de l’OMS en Mauritanie, Dr. Abdou Salam Gueye

2e Vague COVID 19 : Entretien avec M. le représentant de l’OMS en Mauritanie, Dr. Abdou Salam GueyeLe Calame - Depuis quelques semaines, on assiste à une flambée des contaminations au COVID et de la mortalité y afférant. Au vu des chiffres, peut-on dire que la Mauritanie est entrée dans ce qu’on appelle la 2ème vague ? Était-elle inévitable ?

- Docteur Abdou Salam Guèye : Merci beaucoup pour cette intéressante question. En épidémiologie, la notion de première ou deuxième vague n’est pas clairement définie. Ce sont souvent des sentiments personnels et des analyses que les journalistes développent dans la presse.

Ce que je sais, c’est qu’au regard des près de deux cents cas de contamination et des quelques morts recensés chaque jour, la situation actuelle mérite une grande attention des populations, du gouvernement et de nous autres instances internationales en charge d’appuyer le pays. La présente évolution du COVID en Mauritanie est une sérieuse préoccupation qui nécessite des interventions particulières.

- Que pensez-vous de la réaction du gouvernement mauritanien qui a réactivité son plan de riposte et décidé de fermer les écoles et universités ?

- Je pense que c’est une continuité de ses mesures et efforts engagés aussitôt la pandémie annoncée puis arrivée dans le pays. Fermer les écoles, inciter les populations à porter des masques et à respecter les mesures-barrières et d’hygiène sont de très bonnes mesures. Il a été prouvé que les pays les ayant appliquées très tôt ont réussi à gérer et contrôler efficacement la pandémie. Je le répète donc, il s’agit là de bonnes mesures pour endiguer la propagation du virus.

- Qu'envisage de faire OMS pour aider la Mauritanie à gérer cette recrudescence ?

- Les mesures annoncées entrent dans le cadre de ce que le gouvernement appelle une stratégie de « vivre avec le COVID ». Il y des piliers indispensables mis en place à cette fin : engagement communautaire et communications des risques, prévention et contrôle des infections, diagnostic (notamment au niveau des laboratoires), prise en charge des cas, logistique, administration et lutte contre les impacts sociaux économiques. C’est la base même de la lutte partout dans le Monde.

Dans la situation actuelle, le président mauritanien a opté pour les priorités des priorités. Il en a retenu cinq : en un, la détection au sein du personnel de santé et la prise en charge des éventuels cas positifs. Cette priorité présente trois avantages.

Soldats de première ligne face à la pandémie, le personnel de santé doit tout d’abord être protégé pour jouer pleinement et sereinement son rôle et nous éviter ainsi de perdre la guerre contre cet ennemi pernicieux. S’il est lui-même atteint par le virus, le personnel de santé accueillant toutes sortes de malades dans les structures de prise en charge risque fort de les contaminer, surtout les plus faibles, particulièrement vulnérables au COVID.

En testant le personnel de santé, on pourra ensuite se faire une idée plus précise de la transmission de la maladie, non seulement au sein des structures de santé mais également au sein de la population, et l’on prendra les dispositions nécessaires à temps.

La seconde priorité est de détecter les cas au sein de la population suivant un algorithme apte à cibler les personnes susceptibles d’être infectées et positives. Plus on effectue de tests au sein de la population, plus on réduit les risques de propagation du virus. Il faut donc effectuer le maximum de tests, à condition, bien évidemment, de disposer de moyens adéquats. On peut ici faire appel à l’OMS en fonction des besoins.

La troisième priorité est ce que j’appelle « la prévention chez les positifs ». L’idéal est de la vulgariser au sein de toute la population, en faisant de sorte que tous portent des masques, respectent les mesures-barrières ; et de bien détecter les personnes positives, sachant que les contaminés de la seconde génération du virus l’ont hérité de ceux infectés par la première.

Pour arrêter la spirale de la contamination, il faut donc offrir cinquante masques par personne positive et assez de gel hydro-alcoolique pour casser la chaîne de transmission dans l’entourage même de cette personne. L’OMS a livré à cet effet cinq cent mille masques pour Nouakchott seulement et nous disposons d’un autre stock à distribuer en cas de besoin.

La quatrième priorité consiste à prendre en charge les personnes positives exemptes de symptômes, un facteur supplémentaire de risques. Ces patients peuvent être pris en charge à domicile et l’État y travaille. Pour cette catégorie, nous avons identifié une technologie appelée « oxymètre de pouls » qui permet de mesurer la quantité d’oxygène dans le sang et de surveiller l’état des patients sujets à des troubles respiratoires ou souffrant d’affections de l’appareil respiratoire. On en a déjà déployé une cinquantaine sur le terrain.

Cinquième priorité enfin, la prise en charge des personnes testées positives qui présentent une symptomatologie laissant craindre qu’à défaut d’un tel suivi, elles pourraient voir se dégrader leur état global de santé, voire en mourir.

En ce qui concerne les cas les plus graves, nous avons mis à la disposition du ministère de la Santé huit cliniciens espagnols qui travaillent en parfaite symbiose avec leurs collègues mauritaniens.

C’est vous dire donc que nous avons fourni des efforts substantiels pour accompagner les services du ministère de la santé à tous les niveaux de priorité mais, répétons-le, la réponse est celle du gouvernement, nous ne faisons que l’accompagner.

- De quels tests doit-on user en fonction de ces différentes priorités ?

- En Mauritanie, trois tests sont utilisés. D’abord le PCR, test de référence qu’il est recommandé de vulgariser le plus vite et autant que possible. Ensuite, le texte à diagnostic rapide à anticorps qui détecte le virus « a posteriori » : ce n’est pas le virus que le test détecte mais les traces de celui-là.

Le troisième test, c’est le test à diagnostic rapide à antigènes. Il détecte une partie du virus très tôt au début de la maladie. L’OMS a commandé cent mille tests. La plupart sont des tests diagnostic rapide à antigènes, plus recommandés et que le gouvernement a adoptés. D’un coût de moins d’un demi-million de dollars US, le stock est en cours d’acheminement vers la Mauritanie.

- Depuis quelque temps, la question du vaccin préoccupe les gouvernements des pays nantis. Certains s’apprêtent à lancer des campagnes de vaccination d’une partie de leurs citoyens. En avez-vous discuté avec les autorités mauritaniennes ? Si oui, la Mauritanie envisage-t- elle d'acquérir elle aussi ce fameux vaccin dont la conservation paraît une véritable quadrature du cercle ? Que pourrait lui apporter l’OMS ?

- Compte tenue de l’ampleur de la pandémie COVID et de sa nouveauté, une véritable course contre la montre a été engagée pour trouver rapidement des vaccins. Des spécialistes se sont engagés à en trouver dans un délai de dix-huit mois, si des moyens appropriés leur étaient mis à disposition. Aujourd’hui, c’est en moins de douze mois qu’ils ont tenu le pari d’en mettre un sur le marché.

Une véritable prouesse ! Actuellement, il y a deux cent dix candidats-vaccins, quarante-huit sont à l’essai humain et dix en phase 3 dont la réussite permet d’utiliser le vaccin comme moyen de lutte. Un manufacturier a déclaré que plusieurs vaccins sont efficaces à 95% et deux d’entre eux sont en considération d’utilisation. L’un est d’ailleurs déjà diffusé en Grande-Bretagne depuis mardi dernier.

Telle est l’actuelle situation des vaccins. La Mauritanie suit avec intérêt, en collaboration avec l’OMS dont elle est membre, l’évolution de leur production. Dans ce cadre, nous avons sollicité un expert mauritanien en vaccination de l’OMS qui fut un de ses représentants avant de prendre sa retraite. Ce fut une chance pour nous de le reprendre et de le mettre à la disposition du ministre de la Santé. Il y travaille depuis maintenant quatre mois.

Une chose que la Mauritanie a accomplie et que j’apprécie, c’est qu’elle aura été le premier pays à exprimer, avant tous les autres, sa disposition à accompagner les organisations en charge du vaccin (GAVI, OMS, CPI...). Elle fait aussi partie des soixante-douze pays qui ont accepté de travailler avec lesdites organisations.

Et quand ces organisations, à l’instar de COVAX, ont demandé des données nationales, la Mauritanie a répondu positivement avec vingt-quatre autres pays. Plus récemment dans le cadre du plan de vaccination que nous avons demandé et dont le deadline était fixé au 6 Décembre, la Mauritanie a honoré son engagement. C’est donc vous dire que le gouvernement mauritanien fait tout ce qu’il faut pour obtenir un vaccin.

- Quels enseignements le bureau de l’OMS a-t-il tirés de la première vague COVID ?

- Il est toujours bon de dresser un bilan ou constat d’une épreuve qui a ébranlé tous les systèmes de santé. En Mauritanie, nous avons tenté de nous y employer de façon professionnelle, en relation étroite avec le département de la Santé. Des équipes ont été dépêchées dans les quinze wilayas du pays. Au terme de ces missions, des recommandations précises ont été consignées dans un document remis audit ministère.

D’habitude, de telles recommandations ne sont pas destinées au public mais, parce que les informations recueillies lors du passage de ces équipes peuvent être complétées par ses services décentralisés, si le ministère le juge utile, il appartient à celui-ci de les rendre publiques et d’en faire bon usage.

- Quels rapports entretenez-vous avec les organisations de la Société civile (OSC) qui ont un rôle à jouer dans la sensibilisation et la communication ?

- Les OSC sont des acteurs avec qui nous pouvons collaborer en tant qu’organisation des États-membres. Leur rôle est d’aider mais aussi de s’aider eux-mêmes en tant que citoyens. Je vous citais tantôt neuf piliers sur qui repose l’appui du Système des Nations Unies au gouvernement.

Certains de ces piliers ont plus besoin de la Société civile que d’autres. Si vous prenez, par exemple, l’engagement communautaire et la communication des risques – deux piliers sous la responsabilité de l’UNICEF – ils nécessitent son action.

Le pilier « préventions et contrôle des infections » qui relève lui aussi de l’UNICEF touche également beaucoup la Société civile au niveau de la communauté mais moins à celui des structures de santé.

Au niveau de l’OMS, nous assumons le pilier « diagnostics au niveau des laboratoires, la prise en charge des cas et la surveillance ». Tantôt cela implique la Société civile, tantôt non. Et pour tout ce qui demande l’engagement de la communauté, nous avons travaillé avec le ministère de la Jeunesse et des sports, parce que, plus épargnée par la pandémie, la jeunesse est un potentiel qu’on pouvait facilement exploiter.

On a constaté que quand vous formez et encadrez les jeunes à bon escient, vous obtenez des résultats probants. C’est ainsi que nous avons pris en charge mille deux cent vingt-deux jeunes pendant plusieurs mois et les avons envoyés sur le terrain, contre une petite rémunération, pour la prévention au sein de leur communauté respective.

Ces jeunes ont été sélectionnés par les services du ministère de la Jeunesse et des sports en considération de leur expérience sur le terrain au sein des associations de jeunes. Enfin et d’une manière plus générale, nous procédons à des appels d’offres pour appuyer la Société civile et le meilleur gagne.

À en croire diverses informations ou rumeurs relayées dans la presse, un différend serait apparu entre votre organisation et les contractuels qu’elle avait cooptés pour appuyer les structures de santé à l’intérieur du pays. De quoi s’agit-il ?

- Je crois que le terme approprié serait plutôt « rumeurs ». À ma connaissance, il n’y a eu aucun problème entre l’OMS et les contractuels en question. Au début de la pandémie, nous avions signé des contrats de trois mois avec une centaine de personnes, en l’occurrence des étudiants en médecine.

Nous les avons renouvelés pour près de 99 % de cet effectif. Et au bout de six mois, nous avons arrêté plus de 80% des contrats. Sont concernés les étudiants qui devaient rejoindre leur faculté respective. Nous ne pouvions pas gêner les départements de l’Enseignement supérieur et de la Santé avec lesquels nous travaillons. Je signale que nous avons permis à certains de ces étudiants de soutenir leur thèse pendant qu’ils travaillaient avec nous. Nous les avons retenus et libéré ceux qui devraient passer leurs examens. Nos portes leur sont restées toujours ouvertes, une fois qu’ils ont fini de passer leur examen.

C’est vous dire donc que nous avons été très souples avec ces étudiants. D’ailleurs, une cérémonie de remise d’attestations était prévue à leur intention mais, avec la recrudescence du COVID et les mesures prises par les autorités, nous l’avons reportée. L’OMS voulait mettre à profit cette cérémonie pour remercier ces jeunes et rendre hommage à leur collaboration franche et au travail qu’ils ont abattu pendant cette période à hauts risques.

- On vient de célébrer la journée mondiale de lutte contre le VIH/SIDA, une autre pandémie mondiale. Selon des informations concordantes, les personnes vivant avec le VIH SIDA ont beaucoup pâti du COVID qui a plus mobilisé l’attention et les ressources. Que pensez-vous du cas de la Mauritanie ?

- À ce que je sache, il n’y a pas eu d’études d’impact en Mauritanie pour évaluer les incidences de la COVID sur les malades du SIDA. Ce qui est sûr, par contre, c’est que tous les patients, malades chroniques ou autres, ont eu à souffrir des conséquences de la crise sanitaire en cours. Il est arrivé un moment où les chaînes d’approvisionnement en médicaments ont été perturbées ; avec le confinement, la priorité allait beaucoup plus vers les malades COVID que ceux souffrant d’autres maladies chroniques.

L’ONU SIDA a dû fournir beaucoup d’efforts avec certaines bonnes volontés qui se mobilisaient pour ravitailler à domicile les malades confinés. Des chaînes de solidarité se sont formées pendant cette crise sanitaire. Ces aspects ont dû être soulevés lors de ladite Journée mondiale.

Propos recueillis par Dalay Lam

 

Gabriel Hatti, grand commis de l’Etat mauritanien «Ma priorité a toujours été le service public, l’intérêt général»

Gabriel Hatti, grand commis de l’Etat mauritanien «Ma priorité a toujours été le service public, l’intérêt général»Initiatives News - Gabriel Hatti a intégré l’Administration mauritanienne vers la fin de l’année 1971 comme administrateur civil. Il y ait resté pendant plus de 30 ans au service de l’intérêt général. Ce grand commis de l’Etat a été témoin de grands moments de l’histoire contemporaine de la Mauritanie.

Il a vécu de prés (à la présidence de la République) des moments fondateurs de la souveraineté nationale comme la naissance de l’ouguiya et la nationalisation de la Miferma. Il y a connu également des périodes difficiles comme la guerre du Sahara.

Au moment où la Mauritanie célèbre le 60eme anniversaire de son indépendance, Horizons a rencontré Monsieur Hatti pour livrer à ses lecteurs le témoignage d’un homme qui a vécu de l’intérieur de grands moment de l’Histoire de la Mauritanie.

Horizons: Parlez-nous de l’histoire de vos parents. Comment ils se sont retrouvés en Mauritanie ?

Gabriel Hatti : Mes parents sont d’origine libanaise. Les libanais, comme vous le savez, sont de grands immigrants de par le monde. Mes parents n’ont donc pas fait exception.

Au début du 20eme siècle, mon père a traversé la méditerranée pour aller aux Amériques. Il était accompagné d’un de ses cousins. Arrivé à Marseille, son cousin, Philippe H itti, mon oncle, a continué vers Boston. Mon père, lui, a rencontré un libanais du même village qui venait du Sénégal pour se ravitailler en marchandises.

Ce parent lui a proposé de venir en Afrique de l’Ouest, au Sénégal. Mon père a laissé partir Philippe Hitti qui est d’ailleurs devenu un éminent chercheur, Doyen de l’université de Pri nceton et auteur de trois volumes sur l’histoire des arabes. Mon père est alors arrivé au Sénégal dans les années 1910.

En ce moment, il ne parlait que l’Arabe et a rencontré des mauritaniens avec qui il se comprenait. Ils ont pu le convaincre de faire le voyage de Saint-Louis où il s’est installé à Ndar-Toute qui était le quartier des mauritaniens où il y avait également le gouvernement de Mauritanie. Les mauritaniens qui y vivaient étaient Idawaly, Oulad Bousbah.

Il y avait aussi des Tendgha qui étaient à l’époque des bateliers. Ils avaient de grandes pirogues de 40 tonnes qui leur permettaient de concurrencer les bateaux des messageries du Sénégal. Ces bateliers tiraient ces pirogues avec des cordes jusqu’à Matam, Podor, Kayes, Boghé, Kaédi et, au retour, ils utilisaient la voile.

De Saint-Louis, mon père a été conduit en 1928 par ses amis mauritaniens à Boghé où il faisait du commerce. C’était essentiellement le commerce de la gomme arabique qu’il faisait décortiquer à Boghé et envoyait à Saint-Louis et Dakar. Au retour, il ramenait des tissus, de l’huile…Mon père opérait entre le Brakna et le Tagant. C’est ainsi que je suis né à Boghé en 1943.

Horizons: Que représentait en ce moment la ville de Boghé dans l’Administration coloniale ?

Horizons: C’était le temps des cercles. Aleg était le chef-Lieu du Cercle du Brakna. Boghé était une subdivision de ce Cercle. A Aleg, il y avait le commandant de Cercle et à Boghé le chef de Subdivisons qui était français.


Horizons: Vous étiez installé à Boghé Escale. Que représentait ce quartier par rapport au reste de la ville.


Gabriel Hatti : Boghé Escale, c’était en fait…Boghé. A l’époque, si vous traversez le marigot de Djinthiou, il n’y avait pas grand-chose. Pour trouver le premier village, il fallait aller vers Wothy. A Boghé Dow, il y avait essentiellement le service de l’élevage.

Horizons: L’Administration coloniale était donc à l’Escale ?

Oui. Il y avait un chef de subdivision, un gendarme, des commis expéditionnaires et un médecin, un chef de service des travaux public, la poste et un chef de service d’élevage français.

Boghé était un grand centre d’élevage et d’agriculture et aussi de rayonnement culturel et sportif. La ville était rouge de ses flamboyants.

Horizons: C’est à Boghé q ue vous avez fait l’école fondamentale ?

Gabriel Hatti : J’ai fait la maternelle à Saint-Louis. Je suis revenu à Boghé ou j’ai fait CE1, CE2, CM1 et CM2. Nous avions comme instituteurs, Monsieur Tall, Monsieur Ba Bakar, il y avait aussi feu Diaramouna Soumaré qui fut ministre et avec qui nous avions beaucoup appris. Il nous avait mis dans la bonne trajectoire pour la suite de nos études. Des maîtres professionnels et pétris d’humanité.

Avez-vous quelques souvenirs de certains de vos condisciples pendant ces études primaires ?

Gabriel Hatti: Bien sûr. Mes condisciples étaient Dieng Boubou Farba, Sall Djibril, Ba Sileye, Ba Medi, Dia Bocar, Bâ Bocar, Fall Oumar, Bocoum Mohamed …

Horizons : Vous avez fait le concours d’entrée en sixième en 1954 à Boghé ?

Gabriel Hatti : Une copie du journal officiel de l’AOF de 1955 avec les admis à l’entrée en sixième sur le territoire de Mauritanie l’atteste.

Horizons : Apres l’entrée en sixième, vous avez fait une partie de vos études secondaire à Saint-Louis et une autre à Nouakchott ?

Gabriel Hatti : Apres l’entrée en sixième, je suis tombé malade. Mon père m’a ramené à Saint-Louis alors que je devais aller au collège de Rosso. Nous avions une maison à Saint-Louis ou j’ai fait la sixième, la cinquième, la quatrième et la troisième. J’ai continué une année à Dakar, entre 1959 et 1960 au Lycée Van vollenhoven.

A l’indépendance, mon père a quitté Boghé pour s’installer à Nouakchott. C’est ainsi que je me suis retrouvé au lycée national de cette ville. J’y ai fait la première et la seconde partie du Baccalauréat Philosophie.

Au Lycée national, Feu Kane Elimane qui occupait le poste de censeur était mon correspondant. Monsieur Kane qui par la suite était vice-président au BIT, était le fils de Kane Mame Ndiack, grand notable de Dar el Barka, et le frère de la respectée feue Aïssata Kane.

Au lycée national, j’avais comme promotionnaire, Moustapha Ould Cheikh Mohamedou, feu Abdel Kader Ould Ahmed, Abderrahmane Ould Boubou. Il y avait aussi Diagana Youssouf , Diagana Mbou, Jiddou Ould Saleck, Soumaré Silma… Nous n’étions pas nombreux. Aujourd’hui il y a environ 50 000 candidats au Bac.

A l’époque, nous étions 7 en philo et 15 pour les autres filières. J’ai eu le bac en juillet 1962. Nos professeurs étaient très majoritairement français. Il y avait cependant Madame Fatimata Ba, à qui j’adresse mes sentiments respectueux.

Horizons : Apres votre baccalauréat, vous aviez comme ambition de devenir professeur d’éducation physique ?

Gabriel Hatti : Au retour du Sénégal, j’étais un grand sportif, un bon basketteur en dépit de ma taille. Je jouais aussi au volleyball. J’ai donc rapidement été intégré dans l’équipe du Lycée et, plus tard, dans les équipes nationales. Je voulais devenir professeur d’éducation physique.

Au début de l’année, les élèves de terminale remplissaient des fiches dans lesquelles on leur demandait de choisir leurs spécialités à l’université. Le lycée, avec l’ambassade de France, était chargé de nous trouver des inscriptions à l’étranger sur la base de nos choix. J’étais inscrit alors au centre régional d’éducation physique de Reims en France.

Quand j’ai eu le baccalauréat, je suis allé à l’ambassade de France à Nouakchott pour faire les formalités et prendre mon billet. A l’ambassade, on m’a signifié que j’étais convoqué à la présidence de la République. A la présidence, à l’époque, il y avait un commissariat au plan. Le commissaire était Mohamed Lemine Ould Hamoni. J’avais 19 ans. Je suis entré à la présidence très impressionné.

Un planton m’a conduit dans le bureau de Monsieur Hamoni, un homme extraordinaire, avec beaucoup d’autorité. Apres les salutations, il me dit : « Monsieur Hitti, on m’a dit que vous voulez être professeur d’éducation physique et vous êtes inscrit à Reims ? » J’ai répondu « Oui Monsieur. » Le commissaire poursuit : « Nous, nous avons décidé autrement. Vous allez faire du droit.

Pour le moment, nous n’avons pas besoin de professeurs d’éducation physique.» C’est ainsi que je me suis retrouvé à Dakar où j’ai fait la première et la deuxième année de droit. Ensuite, je suis allé à Orléans, puis à Paris ou j’ai fait ma licence en droit. Nous étions quatre mauritaniens : Moustapha Ould Khlifa, Ba Medi Samba Boly, Kane Cheikh Mohamed Vadel et moi-même.

Quand on était à Orléans, est arrivé Ahmed Ould Sidi Baba qui était à l’époque directeur de l’ENA de Nouakchott et membre du Bureau politique national du PPM. Il nous réunit et nous demande quelles sont nos options après la licence.

Kane Cheikh Mohamed Fadel souhaitait faire marine marchande à Bordeaux, Ba Medi le secteur social, Moustapha Khlifa les impôts à Clermont-Ferrand. Personnellement, je comptais poursuivre mes études, faire de la recherche ou être magistrat ou avocat. Monsieur Ould Sidi Baba me répliqua immédiatement : « Nous allons t’inscrire à l’Institut international d’administration publique, IIAP. » Je me suis alors retrouvé à l’IIAP de Paris.

Cet institut était L’ENA pour les étrangers. J’ai fait deux ans dans cette grande école, une année théorique et une année de stage en préfecture. Apres avoir obtenu mon diplôme, je suis revenu en Mauritanie ou j’ai été intégré avec le grade d’administrateur civil vers le fin de l’année 1971. C’est ainsi que j’ai été le premier administrateur civil universitaire de Mauritanie.

Monsieur Ahmed Ould Sidi Baba, était, par la suite, devenu ministre de l’information. Il avait de grands projets pour son ministère. C’était le moment où était envisagées la mise en place d’une télévision, la naissance d’un quotidien national (Chaab), d’une agence nationale de presse….J’ai alors été nommé à cette époque directeur général de l’imprimerie nationale qui dépendait du ministère de l’information et qui devait lancer le quotidien national en français et en arabe.

Horizons : Quel était le rôle de l’imprimerie nationale à l’époque ?

Gabriel Hatti : Il y avait en ce moment, à Nouakchott, une petite imprimerie privée qui imprimait les entêtes de l’Administration. Les allemands avaient décidé de bâtir une grande imprimerie pour la Mauritanie. C’est cette nouvelle structure qui imprimait tous les documents officiels, le journal officiel en arabe et en français. En tant que directeur, j’y avais fait imprimer un livre du grand érudit, Imam de la mosquée du Ksar, Boudah Ould Bousseyry.

L’ambition était surtout de lancer les journaux quotidiens Chaab en arabe et en français. Ça a été fait au moment où j’étais directeur de l’imprimerie. A l’époque j’y travaillais avec feu Mohamed Said Hamody ainsi que d’autres collègues qui sont devenus d’éminentes personnalités.

Horizons : Vous rappelez vous de la date exacte de parution des premiers numéros du quotidien national Chaab ?

Gabriel Hatti : Le premier numéro de la version en arabe est paru à l’occasion de la visite officielle du Roi Fayçal en Mauritanie. Nous avons sorti le numéro avec une grande manchette annonçant la visite du gardien des lieux saints.

Le Premier numéro en français est paru à l’ occasion de la visite de Mobutu Sesse Seko. Nous avons également fait une grande manchette « Oyé, Mobutu Sesse Seko Kuku Nguenbu Wazabanga…. »

Au bout d’une année et demie, j’ai quitté la direction de l’imprimerie nationale.

Horizons : Apres l’imprimerie nationale, vous avez été conseiller aux affaires administratives au secrétariat général de la présidence…

Gabriel Hatti : Oui. Yedaly Ould Cheikh, Bal Mohamed El Béchir et moi avions été appelés à la présidence. Bal, un grand commis de l’Etat, s’occupait essentiellement des régions qui dépendaient directement de la présidence. Il y avait deux français à l’époque au palais. Joseph Maroil, directeur de la législation. Le second, Abel Campourcy, qui était la cheville ouvrière.

Le président Moktar l’avait connu à Atar ou il était commandant de cercle. Donc à la présidence, Yedaly Ould Cheikh travaillait avec Maroil et moi avec Campourcy.

Ce dernier s’occupait du conseil des ministres, des circulaires, des lettres aux chefs d’état ainsi que des discours. Il était un peu l’homme à tout faire qui verrouillait tout. Tout le courrier lui était présenté avant de parvenir sur le bureau du président.

Horizons : A partir de 1973, vous étiez conseiller aux affaire administratives à la présidence. C’était votre premier contact avec Mokhtar Ould Daddah ?

Gabriel Hatti
: J’ai été par la suite désigné secrétaire général adjoint chargé des affaires administratives et Yedaly ould Cheikh, chargé des affaires juridiques. Le président Moktar, c’était le respect, le sens du travail bien fait. Le secrétaire général de la présidence était Mohamed Aly Cherif. Nous dépendions de lui. Nous avions des réunions de cabinet chaque semaine avec le président. En plus du travail qui m’était confié, j’ai accompagné le Président dans ses voyages à plusieurs reprises.

Horizons : A partir de 1975, vous êtes arrivé au ministère de l’intérieur comme chargé de mission…

Gabriel Hatti : A ce moment, avec les grands projets de réorganisation du gouvernement, certains secteurs ont été érigés en ministère d’Etat. Ainsi sont nés les ministères d’Etat (économie, économie rurale, ressources humaines, orientation islamique, affaires étrangères) le ministère d’Etat à la souveraineté interne qui coiffait la défense, l’intérieur et la justice. Ce grand département avait comme ministre Ahmed Ould Mohamed Salah.

Le président Moktar l’appelait d’ailleurs « Compé » en raison de ses grandes compétences. Le président donnait souvent des surnoms à ses collaborateurs. Ainsi, Diaramouna Soumaré était « DS » en référence à la voiture Citroën DS 19. Il y avait aussi les trois Aziz de la présidence : Sall Abdoul Aziz, directeur de Cabinet AZ1, Abdel Aziz ould Ahmed, directeur adjoint de cabinet AZ2 et le coursier Ould Mkheitrat AZ3.

Horizons : Vous étiez donc chargé de mission dans ce ministère d’Etat chargé de la souveraineté intérieur?

Gabriel Hatti : Le chargé de mission était à l’époque en même temps le directeur de cabinet et le secrétaire général du ministère.

Pour des raisons de service, c’est là que l’occasion m’a été donné de sillonner tout le territoire mauritanien dans son intégralité et de connaître le pays profond. C’était fascinant pour un jeune administrateur.

Horizons : Vous avez été aussi chargé de la préparation et de la supervision des élections présidentielles et législatives …

Gabriel Hatti : Tout à fait.

Horizons : Ce sont les élections de quelle année ?

Gabriel Hatti : Il y a eu d’abord des élections législatives et présidentielles. Il s’en est suivi le rattachement d’une partie du Sahara occidental à la Mauritanie. Il fallait donc organiser un referendum et des législatives complémentaires pour élire trois députés de la partie du Sahara intégrée à la Mauritanie. Je coordonnais l’organisation de ces élections.

Horizons : Les législatives complémentaires, c’était en quelle année ?

Gabriel Hatti : En 1976, après les accords de Madrid qui ont rattaché le Rio de Oro (Tiris El Gharbia) à la Mauritanie.

Horizons : C’était des élections avec un parti unique…

Gabriel Hatti
: Parti unique et même institutionnel. Le PPM (parti du peuple mauritanien) figurait dans la constitution comme seul parti de l’Etat. Les gouverneurs (Walis) était aussi délégués régionaux du parti. Naturellement Moktar Ould Daddah était candidat unique du parti à la présidence de la République.

Horizons : Pendant la guerre du Sahara vous étiez à la présidence. Quelle était l’ambiance ?

Gabriel Hatti
: Oui, il y a eu cette guerre qui a entrainé la Mauritanie dans une situation difficile. Le cumul des forces de sécurité (armée, gendarmerie, police et garde) était de 2000 personnes. Avec la guerre, nous sommes passés à plus de 10 000 hommes. C’était une période d’incertitude.

Autant nous avions connu des périodes fascinantes à la présidence comme la création la monnaie nationale Ouguiya en 1973, la nationalisation de la Miferma (mine de fer de Mauritanie) en 1974, des moments d’intenses activités, pleins d’émotion, glorieux pour le pays ….Autant, avec la guerre, les choses se sont progressivement dégradées et cela a débouché sur le coup d’Etat de 1978.

Après cet évènement, Yedaly Ould Cheikh , Ball et moi, nous nous demandions ce que nous allions faire. On ne connaissait pas bien les intentions des militaires qui venaient de prendre le pouvoir. Mohamed Said Hamody a été nommé secrétaire général de la présidence de la République. Il venait de Rabat ou il était premier conseiller à l’ambassade de Mauritanie.

A l’époque, Yedaly Ould Cheikh et moi avions été consultés pour l’élaboration de la charte constitutionnelle. Avec Said Hamody, nous avons fait ensemble un parcours au lycée Faidherbe de Saint-Louis. J’avais aussi travaillé avec lui à l’imprimerie nationale.

Nous avions rencontré Said chez lui à l’époque. Il nous a dit « Voilà, j’ai besoin de vous. Il faut absolument que vous restiez avec moi car nous devons assurer la continuité des affaires de la république. C’est le souhait du Colonel Saleck, nouveau Chef de l’Etat. »

Le Président Saleck, par ailleurs, était un homme calme et sage. Nous avons bien travaillé avec lui. C’est un ancien enseignant qui aimait les textes bien faits et lui-même avait une calligraphie parfaite.

C’est ainsi que j’ai continué à servir à la présidence malgré la proposition de feu le Colonel Jiddou Ould Saleck, mon promotionnaire et ministre de l’intérieur, de me nommer gouverneur de Dakhlet Nouadhibou.

Horizons : Vous avez évoqué la nationalisation de la Miferma. J’imagine que c’était une décision difficile…

Gabriel Hatti : A la présidence, Yedaly Ould Cheikh et moi, avons participé à la préparation institutionnelle de la nationalisation de la Miferma car elle ne s’est pas faite du jour au lendemain. Elle a été minutieusement préparée. Certains, comme Ismail Ould Amar, le Président Sidi Ould Cheikh Abdellahi, Mohamed Aly Cherif, Isaac Ould Rajel étaient à la manœuvre. Ils ont parcouru le monde pour préparer politiquement cette opération.

Apres cette phase de préparation, il y a eu le passage à l’acte avec la rédaction de la loi portant nationalisation de la MIFERMA. Nous y avions participé. Le président Moktar, par précaution et par décence, avait mis les français qui travaillaient à la présidence en congé. Nous étions en quarantaine au palais. Il fallait que tout soit prêt la veille du 28 novembre 1974 dont le moment fort était le discours du président de la République à la Nation prononcé au parlement.

C’était la tradition. Nous avons préparé ce discours en évoquant les réalisations de l’année écoulée. Mais le plus important était que, séance tenante, face aux représentants de la nation, le Président devait annoncer la nationalisation de la MIFERMA et la naissance de la SNIM. Les députés devaient approuver par vote le projet de loi portant nationalisation.

Comme toute la phase de préparation avait été verrouillée, quand le président Moktar a annoncé la nationalisation, c’était la surprise générale. Certains diplomates ont rapidement quitté la salle des plénières de l’assemblée nationale pour aller annoncer la décision à leurs gouvernements. Les députés ont voté à main levée avec acclamation soutenue.

La nationalisation de la Miferma a été un acte fondamental de souveraineté. Cette décision et celle créant l’ouguiya ont été le parachèvement de la souveraineté internationale de la Mauritanie. C’était une façon, pour le pays, de prendre définitivement son destin en main après l’accession à l’indépendance en 1960.

Horizons : Les suites de la nationalisation, avec la réaction de la France n’ont pas été faciles ?

Gabriel Hatti
: C’était difficile car nous étions dans le sillage du pré-carré français. Cette décision très osée était un acte fort qui gênait beaucoup. Cela n’a pas été facile mais la coopération avec la France s’est sereinement poursuivie.

Horizons : Nous avons évoqué une partie de votre carrière administrative. Vous avez aussi travaillé dans la protection de l’environnement, notamment au banc d’Arguin

Gabriel Hatti : A la présidence, à l’époque, il m’avait été confié le dossier du banc d’Arguin. Le Pr Théodore Monod était un ami du président Moktar. Il venait en Mauritanie chaque année et s’intéressait beaucoup au banc d’Arguin. Il plaidait constamment pour la création d’un parc national afin de faire du banc une aire marine protégée. J’étais toujours son interlocuteur. C’est ainsi que l’Etablissement public du Banc d’Arguin a été créé dans mon bureau en 1976.

Le banc d’Arguin, patrimoine de l’humanité doit être préservé car, représentant un phénomène écologique majeur et unique au monde en tout point de vue : humain, ichtyologique, ornithologique, valeurs paysagères interface désert-océan fabuleux. Tout devrait être mis en œuvre pour préserver ce capital biologique.

J’ai ensuite quitté la Mauritanie pour la FAO. A mon retour, je suis resté à la présidence pendant deux ans. En 1994, le Banc d’Arguin avait pris une autre dimension avec un grand rayonnement international. Il m’a été proposé sa direction.

Horizons : Vous avez aussi une carrière universitaire, notamment à l’ENA de Nouakchott…

Gabriel Hatti : J’ai enseigné le droit constitutionnel à l’ENA. Ainsi que l’organisation et la méthode administrative. Plusieurs générations de fonctionnaires étaient mes étudiants dans cette école. J’étais professeur à l’ENA et je présidais aussi souvent des concours nationaux de hauts fonctionnaires, comme les administrateurs civils, les attachés d’Administration. J’ai présidé également les concours des commissaires de polices.

Horizons : Apres le baccalauréat, vous aviez des ambitions sportives. Vous en avez été détourné. Vous êtes tout de même resté dans le sport.

Gabriel Hatti : J’ai été international de Volleyball et de basketball. Même fonctionnaire, je continuais à jouer.

J’ai présidé la fédération nationale de basketball et de volleyball.

Avec des amis, nous avons monté le comité olympique national. J’en ai été président pendant 10 ans. A l’époque, c’est feu le colonel Thiam qui était ministre de la jeunesse et des sports. J’ai fait venir le président du CIO, juan Antonio Samaranch, à Nouakchott, en 1985 qui a été reçu par le chef de l’Etat. Par la suite le Comité national olympique et sportif mauritanien a été reconnu par le Comité international olympique.

Horizons : En tant qu’international, vous avez joué quelles compétions ?

Gabriel Hatti : J’ai pris part aux jeux de l’amitié à Dakar en 1963 et aussi aux jeux panarabes. Dans notre équipe de Basket, il y avait Lo Samba Yero, Lo Samba Gambi, Fall Thierno, le Pr Cheikh Saad Bouh Kamara. Nous étions polyvalents Basketball et Volleyball. Certains, comme Salem Ould Memou et Sneydri, cumulaient plusieurs sports dont le football.

Nous avions une belle équipe de volley aussi avec Salem Ould Memou, Cheikh Sid Ahmed Babamine, Kamara Moustafa, Cheikh Saad Bouh Kamara, Jiddou Ould Haiba, Sidi Ethmane dit pacheco qui rivalisait avec les plus grandes équipes d’Afrique et du monde arabe.

Horizons : Vous êtes entré dans l’administration en 1971. Vous avez continué même après le coup d’état….

Gabriel Hatti : A l’époque en tant que fonctionnaire, on touchait 24 000 ouguiyas par mois. Ma vie, ma vocation était de servir dans l’Etat. J’aimais le service public, l’intérêt général. C’est pourquoi après le coup d’état de 78, je suis resté.

J’ai aussi vécu le coup d’état du 16 mars 1981. J’étais à la présidence. Le président Haidalla était en voyage dans le nord de la Mauritanie. Le putsch a eu lieu vers 10 heures du matin. J’étais dans mon bureau ou trois militaires ont été abattus. J’ai failli y laisser ma vie. Un des commandos putschistes est entré dans mon bureau. Il était sur le point de me lâcher une rafale. C’est le Colonel Kader qui m’a sauvé la vie en criant « laisse-le ». Je lui dois la vie. C’était un vieil ami loyal et sincère.

Horizons : Vous aviez aussi une carrière de fonctionnaire international

Gabriel Hatti
: Au moment où Feu Bouna Kane était ambassadeur de la Mauritanie à Bruxelles, j’ai obtenu un poste important aux ACP-CEE. Par la suite, le Directeur Général de la FAO, Edouard Saouma, en visite en Mauritanie, a proposé de recruter un fonctionnaire mauritanien pour son organisation. J’ai été proposé et j’ai fait 05 ans dans son cabinet à Rome où j’étais senior adviser et attaché de cabinet pour l’Afrique.

Horizons : Vous avez vécu à Boghé, vous avez joué dans les équipes nationales de basket et de volley. Quelle était l’ambiance de l’époque.

Gabriel Hatti : Elle était différente. Au lycée national, nous étions à l’internat. On était toujours ensemble. Même à l’étranger nous sommes restés soudés. A Orléans, je partageais la chambre avec Moustapha Khlifa et Ba Medi. En tant que fonctionnaire, on se côtoyait, on s’entraidait.

Dans les années 49-50, mon père était très proche des grandes notabilités comme Cheikh Saad Bouh Kane, Ba Al Hassan Mbekou, l’Emir du Tagant (Abderrahmane Ould Soueid Ahmed), l’Emir du Brakna (Bakar Ould Ahmedou).

Ma sœur ainée a été la première femme bachelière en Afrique de l’Ouest. Après son bac dans les années 48-49, mon père ne voulait pas l’envoyer en France. Elle a donc travaillé pendant deux ans à l’IFAN. En ce moment, le célèbre savant Ould Hamidoune était à Saint-Louis ou il travaillait. Il venait faire des recherches à l’IFAN.

Ma sœur était chargée de lui assurer le secrétariat. Elle tapait tous ses documents. Mon père connaissait tout ce monde dont Sidi Mokhtar Ndiaye, Souleymane Ould Cheikh Sidya. Cette ambiance sociale dans laquelle famille a connue en Mauritanie a fini par forger mon destin.

Notre maison à Saint Louis (Ndar Toute) était le lieu de rencontre de toutes les personnalités mauritaniennes qui y venaient à l’occasion des réunions avec l’administration coloniale ou pour des raisons de santé.

Le savant et respecté chercheur Mohamed Ould Maouloud Ould Daddah El Chennafi, ami de mon grand frère, paix à leurs âmes, a été la personne qui m’a le plus encouragé, influencé et aidé à servir l’Etat en qualité de haut fonctionnaire. Je garde un merveilleux souvenir de lui.

Horizons : Vous avez passé plus de 30 ans, à un haut niveau, dans l’Administration nationale. La Mauritanie fête le soixantième anniversaire de son indépendance. Quels sont vos souhaits pour votre pays?

Gabriel Hatti
: Je vais vous avouer une chose : A Rome, j’étais à la FAO, j’étais dans le système des Nations Unies. J’avais le grade de D2. A l’époque, il m’a été proposé des postes très importants. Il m’avait aussi été demandé si je pouvais revenir à la présidence à Nouakchott. Je n’attendais que cette deuxième option. J’ai quitté Rome où je touchais 8 000 dollars pour revenir comme conseiller à la présidence avec 65000 ouguiyas.

Ma priorité a toujours été de servir mon pays. Je l’ai donc servi dans des moments difficiles, parfois dangereux. La Mauritanie m’a tout donné. Je suis ici. Je vis ici. Mon fils vit ici avec mes petits-enfants. Mes parents sont enterrés ici.

Dans ma carrière, j’ai connu des moments difficiles et de doutes, mais aussi des moments d’intense bonheur. Pour ce 60eme anniversaire, je souhaite la paix, le renforcement de l’unité nationale, une bonne exploitation des richesses qui suffisent amplement pour assurer le développement du Pays et rendre heureux la population en la mettant dans les meilleures conditions de vie.

Personnellement, j’ai adhéré au premier discours programme du Candidat Ghazouani. Si le Président qui a été élu demeure dans la trajectoire de son programme initial, la Mauritanie retrouvera inéluctablement le chemin de l’unité de la paix et de la prospérité.

Propos recueillis par Khalilou Diagana

Numéro Spécial Indépendance du Quotidien National Horizons

 

Ahmedou Ould Abdallah: l’indépendance mauritanienne, «l’affirmation de notre identité»

Ahmedou Ould Abdallah: l’indépendance mauritanienne, «l’affirmation de notre identité»RFI Afrique - La Mauritanie commémore ce samedi 28 novembre le 60e anniversaire de son indépendance. C’était le 28 novembre 1960, après 60 ans de colonisation française. Une indépendance proclamée à Nouakchott par le président Mokhtar Ould Daddah. Ahmedou Ould Abdallah avait 20 ans à l’époque.

Ancien ministre des Affaires étrangères du président Ould Daddah, ancien représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest, il revient sur le parcours du pays ces dernières décennies. Il est l’invité de Charlotte Idrac.

RFI : D’abord, est-ce que vous pouvez nous montrer les deux médailles que vous avez là sur votre table ?

Ahmedou Ould Abdallah : Il y a deux médailles. La première médaille a été donnée aux invités le 28 novembre 1960, à l’époque j’étais guide du prince Aga Khan Et l’autre médaille, c’est celle du 15e anniversaire. C’est très important parce qu’il n’y a pas d’histoire sans support. Le père fondateur Mokhtar Ould Daddah tenait beaucoup à des symboles qui vont rester et qui marquent l’histoire.

Ce 28 novembre 1960, vous le disiez, vous étiez guide, vous aviez tout juste 20 ans ?

Oui, le 28 novembre je me souviens parfaitement, c’était un lundi et, contrairement au jour précédent, il n’y avait pas de vent de sable, donc je me sentais absolument comblé de voir toutes ces grandes personnalités historiques du pays comme les émirs du Tagant, des grands chefs de Néma, Timbedra, Aïoun, Kiffa, Aleg, Atar, Nouadhibou, Boutilimit, ainsi de suite... Il y avait aussi le Premier ministre Michel Debré, il venait affirmer le support de la France à la Mauritanie naissante.

Est-ce que c’était une atmosphère de fête ou une atmosphère solennelle ?

Il y avait des deux, pour le président Ould Daddah c’était solennel, il était ému, mais pour la plupart des Mauritaniens surtout les notables traditionnels c’était un moment intéressant de se rencontrer et d’affirmer qu’ils sont Mauritaniens. Ils savaient ce qu’ils étaient et, comme nation, j’ai l’impression que c’était nouveau et le slogan était de Ould Daddah : « Faisons ensemble la patrie mauritanienne ». J’étais heureux et fier : on avait notre drapeau - que j’espère revoir de nouveau, il a été modifié récemment -, et c’est la première fois que je voyais en chair et en os les grandes personnalités de l’époque. C’était impressionnant.

Donc, beaucoup d’espoir ce jour-là…

Beaucoup d’espoir et surtout j’étais convaincu que dans la décennie, nous allions rattraper physiquement la France sur le plan économique. Finalement 60 ans après, je vois qu’il y avait beaucoup de naïveté, je vois aussi que l’Histoire est un long chemin.

Vous évoquiez l’enthousiasme que vous avez ressenti à l’époque, pourtant le Maroc s’est opposé à cette indépendance de la Mauritanie, il a fallu attendre 1969 pour une reconnaissance, il y avait donc un courant qui n’était pas favorable à l’indépendance ?

La très grande majorité des Mauritaniens étaient avec Ould Daddah pour l’indépendance. Mais le Maroc a revendiqué la Mauritanie à cause des Mauritaniens, je veux dire par là que nous avons des personnalités éminentes dont l’émir du Trârza, l’une des plus anciennes familles de ce pays, deux ministres en fonction qui ont quitté le gouvernement pour aller faire allégeance au Maroc.

Est-ce que vous pourriez nous décrire Mokhtar Ould Daddah, considéré comme le père de cette indépendance mauritanienne ?

Mokhtar Ould Daddah, exprimait par excellence ce côté de la tradition mauritanienne : la modestie. Il croyait profondément en la Mauritanie quelles que soient les régions, les appartenances comme on dit maintenant ethniques et linguistiques. Il n’était pas régionaliste de son temps, il n’était pas dans nos habitudes, dans nos comportements, dans notre culture, de demander à quelqu’un de quelle région il venait ou de quelle famille il venait.

Vous évoquiez tout à l’heure les espoirs que vous aviez en 1960. Alors 60 ans après ?

Les espoirs déçus, c’est par exemple cette absence d’intérêt pour la modernité. Je trouve dommage que la Mauritanie n’attache pas une importance à l’urbanisation de la ville de Nouakchott. Le fait que nous puissions penser que nous allons nous développer par nos propres moyens et que beaucoup de l’élite gardent encore une mentalité de guerre froide contre la présence d’investisseurs étrangers me préoccupe. Je souhaite que la Mauritanie s’ouvre davantage aux investisseurs privés comme résidents dans ce pays.

Par : Charlotte Idrac

 

Pr Outouma Soumaré : « …je dénonce, et je désapprouve avec la plus grande fermeté…

Pr Outouma Soumaré : « …je dénonce, et je désapprouve avec la plus grande fermeté… »Kassataya - Plutôt adepte du bistouri que du langage politique, le Pr Outouma Soumaré a troqué, le temps d’une interview sa blouse blanche pour son costume de politique.

Sans gants, frontal, direct mais mesuré, Outouma Soumaré revient avec Kassataya, sur la sortie du tonitruant député Mohamed Bouya Ould Cheikh Mohamed Vadel élu sur la liste de l’AFCD.

Mais au-delà de cet incident révélateur du malaise mauritanien par rapport à la place de la langue française dans l’espace politico-administratif, le Pr Outouma Soumaré dissèque avec une précision chirurgicale les enjeux autour de cette question.

Quelle appréciation faites-vous de l’attitude du député face au ministre Kane Ousmane ?

Le temps de la couverture médiatique n’étant pas toujours nécessairement en phase avec celui de l’action ou de la réaction politique et non politicienne mais responsable, je vous remercie de me donner l’opportunité de m’exprimer tout en précisant d’emblée que je vais tenter de m’attacher à un certain sens de la mesure dans mon expression, pour tenir compte de l’effet « buzz » de l’événement que je ne souhaite pas alimenter. Celui-ci consiste à faire un triple amalgame entre, la défense louable de la sacralité du prophète de l’Islam qui doit néanmoins s’inspirer de la tradition prophétique que tout musulman doit nécessairement suivre par son exemplarité, un label chauvin d’« anti-constitutionnalité » du parler en langue française dans une activité officielle en Mauritanie, et, la condamnation de tout ce qui est lié à la France sous le prétexte d’une certaine islamophobie, réelle mais néanmoins relativement circonscrite, qui a malheureusement fait l’actualité récemment dans ce pays dans des circonstances que je condamne sans équivoque. Je m’applique donc un principe de précaution dans mon expression afin de favoriser l’apaisement et la sérénité dans notre pays et ne pas alimenter les extrémismes nationalistes et religieux de tous les bords qui tentent de faire feu de tout bois.

En tant que président fondateur de l’Avant-Garde des Forces de Changement Démocratique (AFCD), parti politique titulaire du siège de ce député élu sur la liste des députés de Nouakchott dans le cadre d’une coalition avec le parti Wafa, actuellement dissous, dont il était lui même le président, je dénonce, et je désapprouve avec la plus grande fermeté sur le fond et la forme les propos tenus qui n’engagent que son auteur et qui ont entravé de manière injustifiable le bon déroulement de la séance parlementaire du lundi 09 novembre 2020.

Sur les images vraisemblablement diffusées par ses soins en direct à travers les réseaux sociaux dans le cadre d’une lamentable mise en scène, suggérant une préméditation et attestant d’une irresponsabilité notoire, indigne d’un représentant du peuple, j’ai pu par contre, comme tous, apprécier la dignité et la sérénité du Ministre KANE Ousmane.

Nous devons également, comme tout patriote sincère, être rassurés par les interventions de tout bord, menées par des députés de la majorité comme de l’opposition, représentants toutes les franges de notre peuple qui ont tenté, en véritables garde-fous, mais vainement, de ramener à la raison ce député, pour tout le moins singulier, qui était, à l’évidence et de manière délibérée, à travers la véhémence de ses propos et la manipulation par l’image, dans une démarche dangereuse de clivage.

Ses propos sont à l’opposé de l’essence même de l’AFCD dont le corps et l’âme sont fondés sur des valeurs de fraternité, de tolérance et d’unité. L’intervention de ce député ne peut et ne doit pouvoir attiser les braises de la division d’un peuple plurinational, uni par le temps long de l’Histoire et qui a montré plus d’une fois sa capacité de résilience face aux différentes crises existentielles que notre jeune pays en construction a eu à traverser. Nous restons convaincus que notre peuple dans ses différentes composantes nationales saura encore une fois ne pas être le terreau de ce populisme dangereux.

Partagez vous sa position sur la place du français dans le système politico-administratif ?

Bien évidemment non, je ne partage pas du tout sa position.

Il n’est pas inutile de rappeler ici que la Mauritanie est un pays membre de la francophonie et que la langue française a été la première et unique langue officielle de notre pays avant que la langue arabe lui soit associée pour finir par ne plus avoir de place définie dans la constitution depuis 1991. Il n’en demeure pas moins, sans avoir besoin d’en définir formellement son rôle, qu’elle garde une place importante et naturelle dans notre système politico-administratif issu de notre histoire coloniale malgré certaines velléités schizophrènes manifestes de l’effacer.

Pour bien se construire, notre pays doit accepter son Histoire dans sa totalité, si douloureuse soit-elle sur certains aspects, et l’héritage colonial n’est pas nécessairement celui qui porte la plus grande part d’ombre. Il faut, justement dans le cadre de ce fait colonial, malgré certaines controverses dont nous pouvons débattre démocratiquement en toute sérénité, tenir compte de notre environnement géographique où les pays voisins ont tous conservé, même pour ceux où la langue française n’est plus une langue officielle, un usage courant de cette langue dans leur système politico-administratif.

Quant à l’usage de nos langues autochtones dans notre système politico-administratif, pour lesquelles, certains, dans une position paternaliste se voulant plus royalistes que le roi jusqu’à faire l’injonction surréaliste et ironique de les utiliser en alternative au français traditionnellement d’usage pour les non arabophones dans les prises de parole à l’Assemblée Nationale, il est évident de rappeler qu’il faut d’abord les enseigner à l’École de la République ce qui a d’ailleurs déjà été expérimenté avec succès dans des écoles pilotes grâce aux travaux de l’ancien Institut des Langues Nationales.

Ce dernier a été un outil remarquable de développement de nos langues autochtones mais malheureusement il a été dissous alors qu’il jouait un rôle important, reconnu dans toute la sous région avec laquelle nous avons en partage ces langues. Cette initiative structurante a été avortée alors qu’elle nous aurait permis aujourd’hui de nous exprimer dans ces différentes langues pour les discours les plus techniques et à l’occasion des événements officiels. Les langues dites nationales dans notre constitution doivent être tout simplement officialisées comme l’est la langue arabe, et, à la manière des pays du Maghreb qui ont officialisé le berbère avec des mesures d’accompagnement institutionnelles fortes, l’Institut des Langues Nationales doit être réhabilité avec une importance renforcée.

Par ailleurs, le nom qui désigne notre pays n’est issu d’aucune des langues de notre pays mais a une origine provenant du latin, donné par la France dont nous sommes devenus souverainement indépendants et avec laquelle nous avons des relations d’alter ego.

Ses dirigeants politiques actuels ont fait le choix dangereux d’un débat sur un séparatisme orienté et islamophobe, entretenant des amalgames à des fins électoralistes, en réaction au développement patent de l’Islam en France, qu’ils n’ont eu de cesse d’occulter et qui en fait maintenant partie intégrante. Quand l’effet de surprise passera, ils n’auront d’autre choix que de l’accepter.

C’est dans la gestion de crise identitaire paranoïde que se trouve, pour tout pays, l’enjeu du cours de son Histoire et de sa place dans le Monde.

Il faut aussi rappeler que nos constitutions mauritaniennes successives sont inspirées par les constitutions françaises d’avant 1958 puis de la cinquième république française et ont d’abord été écrites en langue française avant d’être traduites en langue arabe pour faire ensuite de cette dernière la référence officielle.

Malgré tout, sur les images transmettant officiellement les séances parlementaires, on peut très bien identifier à la partie inférieure du Sceau de la République au-dessus du siège du Président de l’Assemblée Nationale « République Islamique de Mauritanie » en toute lettre en français. D’autre part, les documents nécessaires aux travaux de l’Assemblée Nationale sont rédigés en arabe et en français et non dans les langues autochtones. Si le règlement intérieur de ladite Assemblée ne prévoit pas la traduction orale du français vers l’arabe et les langues nationales il n’en interdit pas l’usage. Nous savons tous qu’un des grands principes de l’Islam est que « tout ce qui n’est pas interdit est autorisé » et que la civilisation musulmane a, dès le début de son expansion, encouragé l’apprentissage des langues et même administré certaines provinces conquises en langues locales.

Il suffit aussi de naviguer sur les réseaux sociaux pour retrouver des images du député pyromane, avec moins d’assurance qu’il ne le fait en arabe, parfaitement s’exprimer paradoxalement en français dans l’enceinte même de l’Assemblée Nationale s’adressant au Ministre de la Justice d’un gouvernement antérieur issu de l’ethnie Pulaar qui pourtant est connu et reconnu pour s’exprimer avec beaucoup de maitrise et d’éloquence en langue arabe.

Les choses ne sont pas aussi simples qu’elles ne paraissent et il faut se méfier des schémas et plans de clivage politico-ethniques préconçus. Notre peuple est une entité dynamique, mixte dans son Histoire et au sein de ses Hommes.

Quelle est sa place au sein du parti ?

Comme indiqué précédemment, il n’est pas membre de l’AFCD, mais dans notre accord de coalition avec son parti politique, actuellement dissous, le siège de député est inscrit à l’Assemblée Nationale au nom de l’AFCD et le deuxième sur la liste est un membre fondateur éminent de l’AFCD, Monsieur Jemal DAHI, bien connu et populaire pour son tempérament modéré sur la blogosphère arabophone qui lui attribue d’ailleurs respectueusement le titre de « Doyen ».

Participe-t-il aux réunions du parti depuis son élection sous votre étiquette ?

Malgré notre volonté maintes fois exprimée à son encontre de le voir se concerter avec nous avant ses prises de parole dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale il ne l’a jamais fait.

Constatant sa propension aux sorties médiatiques tapageuses et populistes, à l’opposé de notre ligne politique et de nos méthodes, nous avions eu précédemment avec lui quelques échanges pour obtenir de lui plus de modération dans ses positions et ses propos mais malheureusement sans succès.

Il a manifestement choisi de faire cavalier seul, il doit par conséquent en porter seul la responsabilité devant Dieu et devant les Hommes.

Kassataya