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Aminata Touré : « Le trafic des faux médicaments est un carnage silencieux »

Aminata Touré à Dakar, en janvier 2019.La présidente du Conseil économique, social et environnemental du Sénégal, Aminata Touré, participe du 17 au 18 janvier à l’Initiative de Lomé, au cours de laquelle des chefs d’État africains ont signé un engagement politique visant à lutter contre le trafic de faux médicaments. Elle appelle à la criminalisation du phénomène et à une meilleure coopération entre les États.

Dans certaines régions d’Afrique, 60 % des médicaments vendus seraient falsifiés, selon l’Organisation mondiale de la santé. Cela concerne aussi bien les antibiotiques et les antipaludéens que des médicaments contre le cancer, le viagra et les produits cosmétiques, qui proviennent le plus souvent d’Asie (Chine, Inde) ou du Nigeria. Pour les trafiquants, le business du faux médicament est plus lucratif que celui de la cocaïne. Pour 1 000 dollars investis, ils en retirent 500 000 dollars de bénéfices, contre 20 000 pour celui de la drogue.

Pour lutter contre ce phénomène qui représente un problème de santé publique, chefs d’État, anciens présidents et Premiers ministres, ministres de la santé, présidents d’institutions africaines et internationales et spécialistes du secteur de la pharmacie se sont donné rendez-vous les 17 et 18 janvier à Lomé. Lancée par la Fondation Brazzaville, cette initiative se veut originale. C’est la première fois que des leaders politiques africains s’organisent pour combattre les faux médicaments.

Sur les sept présidents initialement attendus dans la capitale togolaise,  seuls trois étaient finalement présents : Macky Sall, Yoweri Museveni et Faure Gnassingbé. Alors que la Gambie n’était pas représentée, Nana Akufo-Ado, Denis Sassou Nguesso et Mahamadou Issoufou étaient, eux, représentés par leurs ministres de la Santé.

Un avant-projet du protocole d’accord pour une meilleure collaboration et la criminalisation du trafic de faux médicament a été signé à cette occasion ce samedi. Celui-ci devrait être entériné dans les mois à venir, au terme de travaux entre les différents acteurs impliqués dans la lutte dans chaque pays.

Aminata Touré, présidente du Conseil économique et social du Sénégal, ancienne Première ministre et ancienne ministre de la Justice, a prêté sa voix à l’organisation de ce sommet, en assurant la modération de la cérémonie. La Sénégalaise estime que la lutte contre les faux médicaments passe par la criminalisation de ce trafic, une meilleure coopération entre les États et l’amélioration des systèmes de santé.

Jeune Afrique : Derrière l’appellation courante « faux médicaments » se cachent de nombreuses réalités. Qu’est-ce qu’un faux médicament, selon vous ?

Aminata Touré : Un faux médicament, c’est d’abord un médicament qui ne remplit pas l’objectif de soigner tel qu’il le déclare. Il y a les médicaments de qualité inférieure, qui sont autorisés, mais qui ne répondent pas aux critères de qualité, à cause de la contrefaçon par exemple. Les médicaments falsifiés, eux, sont des produits dont l’identité, l’origine ou la composition sont trompeurs.

Il y a également des faux médicaments bien plus dangereux : non seulement ils ne soignent pas, mais en plus, ils tuent. Selon des chiffres de l’American institute of tropical medicine, 120 000 enfants de moins de 5 ans meurent chaque année à cause d’antipaludéens falsifiés.

L’OMS considère que les faux médicaments causent environ un million de morts dans le monde chaque année. On estime que 10 à 15 % des produits pharmaceutiques vendus dans le monde sont falsifiés. Dans ce trafic mondial, l’Afrique est la plus touchée, en raison de la difficulté d’accès aux médicaments. C’est un carnage silencieux, qui touche surtout les plus pauvres, qui achètent des plaquettes d’antibiotiques sur des étals. Mais les classes moyennes et les couches privilégiées sont également de plus en plus concernées, car ces faux médicaments sont aussi vendus en pharmacie.

Dans certaines régions d’Afrique, plus de la moitié des médicaments vendus sont des faux. Comment expliquer l’absence de criminalisation sur la question dans la plupart des pays du continent ?

C’est pour cela qu’un engagement a été pris par des chefs d’État pour criminaliser cette activité. On considère que le trafic de faux médicaments rapporte près de 200 000 milliards de dollars chaque année dans le monde. Ce sont des profits énormes. C’est l’activité criminelle la plus rentable. D’autant plus que les victimes de ce trafic sont souvent mal informées. Prenons l’exemple d’une mère de famille qui vit dans un village, et qui va acheter des médicaments au marché pour soigner la fièvre de son enfant. En administrant ce médicament à son enfant, elle espère le voir guérir. Mais en réalité, ce médicament peut le tuer.

Il faut plus de campagnes de prévention pour informer de la gravité de la situation. Il faut que l’on sache qu’acheter un médicament au marché ou dans la rue, ça tue. Nous devons renforcer notre législation et la coopération entre les États pour lutter contre le trafic transfrontalier.

Plusieurs initiatives ont déjà été lancées pour contrer la vente des faux médicaments. Comment la signature de cet accord va-t-elle contribuer à enrayer le phénomène ?

C’est une initiative africaine et il faut le relever. En prenant le leadership sur cette question dramatique, ces hommes politiques s’impliquent personnellement. C’est un premier pas. L’initiative de Lomé, soutenue par la fondation de Brazzaville, doit remonter jusqu’à l’Union africaine. C’est une initiative endogène qui appelle à la modification des cadres législatifs des pays eux-mêmes et de renforcement de leur coopération.

L’ampleur du trafic ne met-il pas en lumière la défaillance des différents échelons de nos systèmes de santé, de la régulation, au contrôle douanier et aux chaînes de distribution ?

Je préfère voir ça comme des défis qui nous restent à relever, car nous avons enregistré de nombreuses avancées. N’oubliez pas qu’en vingt ans, l’espérance de vie en Afrique a augmenté, plus que partout ailleurs dans le monde. L’accès aux services de santé s’est amélioré, même s’il reste beaucoup à faire. Mais ce qui est justement scandaleux, c’est que des entreprises criminelles s’appuient sur ce besoin de santé pour engranger des milliards de dollars. Nous devons travailler à rendre les médicaments accessibles dans les structures de santé à travers la production de génériques. C’est pour cela que dans le cadre de la coopération intergouvernementale, les pays doivent travailler à la création d’industries africaines de médicaments de qualité et à moindre coût. Il existe déjà des structures de ce type dans certains pays, mais je pense qu’il faut une plus grande coopération, par exemple au niveau régional, afin que nous ayons nos propres compagnies pharmaceutiques. Mais cela ne règle pas nécessairement le problème. Ces mêmes produits peuvent être falsifiés. L’entreprise criminelle doit donc être d’abord arrêtée. Il faut également des missions de contrôle de la qualité des médicaments mis sur le marché au niveau des États.

Nous devons travailler à rendre les médicaments accessibles dans les structures de santé à travers la production de génériques

Les systèmes de couverture santé sont déficients dans de nombreux pays ouest-africains. Quel bilan tirez-vous de la CMU au Sénégal ?

Les systèmes de santé efficaces sont un autre grand défi. C’est un choix politique qui fait parfois débat, comme aux États-Unis, avec le projet entamé par Barack Obama, aujourd’hui remis en question. Pour moi, l’accès à la santé est un droit universel et l’une des stratégies pour le réaliser progressivement est l’assurance maladie universelle. Ce n’est pas simple, car cela coûte cher. Il faut mettre en place un système transparent de recouvrement des coûts, décentraliser l’offre d’assurance à travers les caisses de quartier, de villages ou les caisses professionnelles, et mettre en place un mécanisme de contrôle rigoureux.

Pour ce qui est du Sénégal, la CMU était l’un des chantiers de Macky Sall dès son arrivée au pouvoir. Il y a eu un grand bond en avant car nous sommes passés d’un taux de couverture de 10 % à une couverture de 50% en sept ans. L’objectif est d’atteindre au moins un taux de 80%. Lorsque les populations peuvent avoir accès aux centres de santé qui respectent les standards définis par le ministère de la Santé, avec des contrôles de la qualité des médicaments, nous avançons dans la lutte. Mais il ne faut pas attendre d’avoir une CMU pour combattre les réseaux criminels qui prospèrent sur ce besoin.

Des experts affirment que le trafic de faux médicaments est l’une des sources de financement des groupes terroristes dans le Sahel. Pourquoi et comment se sont-ils saisis de ce « marché » ?

Les réseaux criminels utilisent les mêmes routes et sont souvent impliqués dans d’autres trafics, tels que celui de la drogue et des être humains. De plus, c’est un trafic très lucratif.

Comment la Cedeao y fait-elle face ?

C’est tout le sens de ce sommet. La première étape consiste à introduire rapidement des législations qui criminalisent le trafic avec des sanctions plus sévères. Tous les pays membres de l’UA doivent également signer les conventions de lutte contre la corruption et de lutte contre les crimes transnationaux.

Il faut former les services de douanes, les magistrats, les personnels de santé à déceler les faux médicaments. Il faut enfin créer des technologies qui permettent d’attester de la validité des médicaments. C’est une lutte qui se mène sur le long terme et c’est encourageant de voir des chefs d’États se saisir d’une question aussi vitale.

En plus du développement d’une industrie pharmaceutique en Afrique, la normalisation de la médecine traditionnelle peut-elle être une solutions selon vous ?

En ce qui concerne la médecine traditionnelle, c’est un autre débat. Il y a encore un travail à faire sur les normes à définir et sur la reconnaissance scientifique. Nous devons d’abord arrêter ces marchands de la mort.

Source : jeuneafrique.com

 

 

Libye: les enjeux de l’initiative militaire turque

Depuis que le Parlement turc a donné son feu vert, le président Recep Tayyip Erdogan déploie ses forces face au maréchal Haftar qui tente de faire tomber Tripoli. Une initiative turque qui pose de nombreuses questions que décrypte Hasni Abidi, le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.

Auteur de nombreux ouvrages d’analyse sur le monde arabe, professeur associé à l’université de Genève, Hasni Abidi, est le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, le Cermam à Genève. Entretien.

RFI : Comment expliquez-vous, Hasni Abidi, cette initiative militaire turque en Libye ?

Hasni Abidi : Il y a trois raisons à cette initiative. La première est la relation importante qu’entretient le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan et son parti politique l’AKP, à la fois avec Fayez el-Sarraj, président du Conseil présidentiel de Libye, et avec le gouvernement de Tripoli depuis l’installation de M. Sarraj à la tête du gouvernement reconnu par la communauté internationale.

Le deuxième élément, c’est que le soutien de la Turquie à la Libye post-Kadhafi est ancien. Il a commencé lors des opérations occidentales contre le régime de Mouammar Kadhafi (au pouvoir de 1969 à 2011) où la Turquie avait choisi son camp en soutenant massivement la ville de Misrata et sa milice. Car cela n’avait pas échappé aux calculs turcs que la ville de Misrata disposait d’un accès important, avec son port et son aéroport, et que sa milice était considérée comme la plus importante, la mieux armée et la plus structurée.

Le troisième élément, qui est très probablement le déclencheur de ce volontarisme turc en Libye, ce sont les manœuvres entre l’Égypte, Israël, la Grèce et Chypre sur ce qu’on appelle « le forum du gaz au Moyen-Orient » où la Turquie a réalisé qu’elle était pour la première fois hors jeu dans une zone importante et stratégique. Évidemment, le seul moyen pour la Turquie d’être présente, de ne pas être exclue d’abord de cette région méditerranéenne de l’Est mais aussi d’un enjeu économique important - puisqu’il s’agit d’un gazoduc destiné à l’Europe -, c’est d’avoir un pied-à-terre dans cette région. Pour cela, il n’y a pas mieux comme zone stratégique que la Libye. C’est pourquoi le gouvernement turc a pris soin de « valider  », ou de plutôt « légitimer » sa relation avec Sarraj en signant un accord avec le gouvernement de Tripoli à la suite duquel il y a eu une délimitation des frontières maritimes.

Comment percevez-vous cet engagement turc aux côtés du gouvernement de Tripoli vis-à-vis des autres acteurs de la région ?

La relation importante de la Turquie avec le gouvernement de Tripoli - ou disons avec la tendance politique proche des Frères musulmans, qui n’est d’ailleurs pas exclusivement Frères musulmans à Tripoli - gêne beaucoup de pays. Mais les positions de l’Égypte du président Sissi, des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite depuis l’arrivée de Mohammed ben Salman ont motivé l’engagement politique et militaire de la Turquie. Bien qu’isolée diplomatiquement, la Turquie fait face en Libye à une alliance de l’Est, qui rassemble autour du maréchal Khalifa Haftar les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Grèce, un invité surprise actuellement sur place que sont les forces soudanaises et l’allié de la Turquie qu’est la Russie.

Le nombre important et en croissance de forces étrangères impliquées dans la crise libyenne est une situation inédite, jamais connue sur le sol africain. Or, la Turquie estime qu’elle a des droits légitimes et historiques en Libye et elle ne veut pas rester en marge face à cette situation. Elle a aidé l’opposition libyenne à se débarrasser de Kadhafi avec un autre État, le Qatar. Mais aujourd’hui, ce duo Qatar-Turquie ne fait évidemment pas le poids face à l’autre coalition.

De plus, je pense que le président Erdogan, qui façonne personnellement la politique étrangère turque, est en quelque sorte agacé par la position de la France et éprouve une certaine déception vis-à-vis des pays occidentaux qui soutiennent l’accord des Nations unies et donc le gouvernement de Sarraj, mais qui, pourtant, ont tous, même l’Italie, d’excellentes relations avec le maréchal Haftar. Tout cela a motivé son engagement militaire et donc on peut conclure que la Turquie n’a pas voulu rester en dehors de ce nouveau jeu qui se joue actuellement en Libye avec une multiplication inédite d’acteurs régionaux.

Quelle est la situation sur le terrain aujourd’hui entre les principaux protagonistes ?

L’état des lieux est un état provisoire et mouvant, parce que les alliances sont d’abord tribales, parce qu’elles sont géographiques et qu’on a rarement vu des alliances qui durent.

D’un côté, on a le maréchal Haftar et son armée libyenne composée d’anciens de l’armée de Kadhafi. Lui-même était un officier supérieur, tombé en disgrâce durant la guerre du Tchad, qui est revenu pour former une armée nationale libyenne suite à l’assassinat de Kadhafi et à la chute de son régime. Aujourd’hui, même si la relation est ambiguë, il a le soutien de plusieurs États étrangers comme l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, la France et même aussi un soutien discret des États-Unis. Avec eux, Haftar a réussi à chasser plusieurs groupes comme Ansar al-Charia (organisation salafiste jihadiste) de certaines villes comme Benghazi, deuxième ville de Libye, dont il a pris le contrôle, et surtout Derna qui a failli devenir un fief de l’organisation État islamique. Il y a une querelle ancestrale entre l’Est et l’Ouest, entre Bengazi et Tripoli. Le maréchal Haftar a joué justement sur l’aspect régional, sur la marginalisation de l’Est, pour essayer de former une force militaire avec des alliances tribales qui sont dans l’est, le centre et plus récemment aussi au sud de la Libye. Maintenant, le maréchal Haftar contrôle une grande partie du territoire libyen, mais pas les zones les plus peuplées comme le grand centre urbain de Tripoli, même s'il contrôle les principaux champs d’exploitation d’hydrocarbures qu’il a confiés à des milices qui lui ont fait allégeance.

En revanche, à l’ouest, la situation est plus complexe parce que le gouvernement de Tripoli n’a jamais réussi à désarmer les milices ou à former une armée. Son armée est un montage de très nombreuses milices militaires, dont certaines n’ont pas désarmé complètement. C’est, entre autres, un argument utilisé par le maréchal Haftar pour dire que l’armée nationale libyenne doit être au-dessus de toutes les appartenances à différentes milices islamistes et autres. Ce à quoi le président Sarraj répond que ces milices ont contribué à la libération de la Libye et à la chute de Kadhafi et qu’il n’avait pas les moyens d’ouvrir deux fronts, à la fois contre les groupes jihadistes et les milices militaires, et que sans armée nationale, il est très difficile de convaincre les miliciens de se convertir en soldats ou d’abandonner la lutte militaire.

Aujourd’hui, on peut dire que le rapport de force est en faveur du maréchal Haftar bien qu’il ait entrepris, depuis avril 2019, une offensive sur Tripoli qu’il n’a toujours pas réussi à prendre. D’autre part, il n’y a pas eu de grands soulèvements des Tripolitains pour renverser le gouvernement de Sarraj comme certains le prédisaient.

Si la Turquie engage une action militaire sur le terrain, a-t-elle les moyens de changer la donne sur place ?

L’objectif de la Turquie, c’est le gel de ces opérations. C’est d’empêcher le maréchal Haftar de s’emparer de la ville de Tripoli et de lui faire perdre tous ses acquis. En revanche, une défaite de Haftar est très difficile, parce que cela demanderait un engagement militaire très très important. On est donc dans une situation de blocage où aucune force militaire ne peut l’emporter sur l’autre. L’avantage de M. Sarraj, c’est qu’il est reconnu par la communauté internationale et l’avantage du maréchal Haftar, c’est qu’il est perçu comme l’homme fort capable de tenir la rue libyenne et d’en chasser ses milices. Mais la question qui se pose, c’est ce qui pourrait se passer après. Quelle peut être la solution ? Quelle peut être l’alternative après avoir mené, par exemple, une guerre contre les milices ? Et surtout quelles peuvent être les conséquences d’un assaut militaire important sur une capitale très peuplée, avec un nombre aussi élevé de groupes armés, aussi bien équipés. C’est l’élément de crainte de certains États qui ont une meilleure connaissance de la Libye comme l’Algérie et la Tunisie.

Source : RFI

Pour l’ONU, c’est aux "armées nationales de lutter contre le terrorisme" au Sahel

Pour l’ONU, c’est aux France24 - Alors que la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader au Sahel, plusieurs chefs d’État africains demandent à l’ONU d’être plus impliquée dans la lutte contre le terrorisme. Ce n’est pas le rôle des missions de maintien de la paix, répond Bintou Keita, sous-secrétaire des Nations unies pour l’Afrique.

Au Sahel, les armées continuent d’essuyer des revers face aux groupes jihadistes. Il y a près d'une semaine, 71 soldats ont été tués dans une attaque terroriste de grande ampleur contre le camp militaire d'Inates dans l'ouest du Niger, à la frontière malienne. Revendiquée par l'organisation État islamique, cette attaque est la plus meurtrière jamais enregistrée dans la région.

Au Mali, pas moins de 140 soldats ont trouvé la mort ces derniers mois dans une série d’assauts sanglants contre les bases militaires. Quant au Burkina Faso, il a perdu 24 militaires en août dans une attaque contre la base de Koutougou, également près de la frontière malienne.

Face à toutes ces attaques, les dirigeants des pays du Sahel demandent à l'ONU que les mandats des missions de paix soient renforcés et plus offensifs. Réunis dimanche en sommet extraordinaire à Niamey, ils ont par ailleurs appelé à davantage de coopération mutuelle et internationale pour endiguer le péril jihadiste qui frappe de plus en plus violemment leurs pays.

"Les attaques sans cesse répétées par les groupes terroristes dans notre espace nous rappellent non seulement l'extrême gravité de la situation mais aussi l'urgence de travailler davantage en synergie", a ainsi estimé le président nigérien, Mahamadou Issoufou. "Pour combattre le terrorisme, nous avons besoin non pas de moins d'alliés mais de plus d'alliés", a-t-il martelé, faisant allusion à la polémique sur la présence des forces étrangères au Sahel.

Dans un entretien accordé à France 24, la Guinéenne Bintou Keita, sous-secrétaire de l’ONU pour l’Afrique, répond à toutes ces préoccupations. Tout en rappelant que le rôle des Nations unies est de pacifier les pays, celle qui a occupé de hautes fonctions au sein de différentes institutions onusiennes affirme que la lutte contre le terrorisme est un combat de longue haleine et doit être portée par les armées nationales.

France 24 : Alors que la menace terroriste persiste au Sahel malgré la présence de plusieurs opérations militaires, faut-il une implication plus offensive de l’Onu ou de ses forces comme le demandent les chefs d’État de la région ?

Bintou Keita : La lutte contre le terrorisme ne fait pas du tout partie du mandat des opérations de maintien de la paix. Les Casques bleus qui sont déployés dans le cadre de missions de paix ont pour objectif de réduire les tensions et les violences, de permettre ensuite d'ouvrir les espaces de dialogue politique avec l’ensemble des partis, et enfin de protéger les populations civiles.

Les partenaires chargés de lutter contre le terrorisme sont les armées nationales, les opérations telles que Barkhane lorsqu’on est dans le contexte du Mali et la force conjointe du G5 Sahel en ce qui concerne le Sahel.

Maintenant, il y a un lien entre la Mission des opérations de paix au Mali (Minusma) et l’appui au G5 Sahel. Le Conseil de sécurité a en effet demandé à la Minusma, à travers un accord technique, d’appuyer sur le plan logistique le G5 Sahel sur la base des demandes qui ont été agréées à l’avance. C’est un soutien, ce n’est pas la première ligne.

Mais la force conjointe du G5 Sahel n'est toujours pas opérationnelle. Les chefs d’État de la région demandent en vain qu’elle soit placée sous le chapitre 7 de la charte des Nations unies pour obtenir des financements et lutter contre le terrorisme. Qu’est-ce qui bloque à ce niveau ?

Le secrétaire général de l’Onu est la voix la plus haute des Nations unies, mais les décisions dépendent de la volonté des États membres du Conseil de sécurité. La question devrait être posée au Conseil de sécurité.

Plusieurs diplomates et observateurs pensent que les missions de maintien de la paix, comme au Mali ou en République démocratique du Congo, ne sont plus adaptées aux conflits actuels. Que répondez-vous ?

Les opérations de maintien de la paix opèrent aujourd’hui dans de nouveaux environnements où la situation sécuritaire est de plus en plus dégradée avec les attaques terroristes. Les mandats déjà robustes des missions de maintien de la paix peuvent être adaptés mais ils sont indépendants de la lutte contre le terrorisme. J’insiste sur cela. Sinon, on fait de l’amalgame. Le rôle premier des opérations de maintien de la paix est l'appui à des négociations politiques et à la mise en œuvre des accords de paix.

L’ONU ne peut donc pas aller en guerre contre le terrorisme ?

Exactement, dans la mesure où, pour déployer des opérations de maintien de la paix, il faut l’accord du pays hôte. Je ne crois pas que lorsque les missions sont déployées, ce soit pour faire la guerre aux populations. C’est très clair.

Cependant, nous sommes en train de faire évoluer la posture des bataillons avec lesquels nous travaillons pour que les Casques bleus soient plus flexibles. Et pour qu’ils soient plus en mesure d’être déployés rapidement. Les territoires sur lesquels ils opèrent sont immenses. Et sur le plan logistique, ce n’est absolument pas facile.

Au lieu d’avoir des bataillons statiques, ce dont nous avons besoin par rapport aux environnements d'aujourd'hui, ce sont des contingents avec une mobilité rapide leur permettant d’opérer sur des terrains désertiques comme au Sahel ou de jungle comme en République démocratique du Congo.

En Centrafrique, au Mali et plus récemment en République démocratique du Congo, les populations demandent et manifestent pour le départ des forces onusiennes. Elles n’ont plus le sentiment d’être assez protégées.

Je comprends ces frustrations qui s’expriment. Il y a une impatience due au fait qu’on ne voit pas de résultats. Mais il est important d’expliquer aux populations – et c’est le rôle des médias et de nous tous – que la lutte contre le terrorisme prend du temps. Même les pays développés qui disposent de moyens sont confrontés aux attaques terroristes.

Dans le contexte de l’Afrique, on ne doit pas avoir seulement une réponse militaire mais aussi une réponse qui va dans le sens du développement social et économique. Il faut que les populations aient accès aux services sociaux de base. C’est un ensemble d’interventions qu’il faut prendre en compte. La réponse militaire est importante mais elle n’est pas suffisante. C’est aussi la raison pour laquelle, dans notre rôle, le dialogue politique qui emmène tout le monde à bord est fondamental.

Il faut aussi expliquer aux populations les rôles variés des différents acteurs qui interviennent au Sahel pour pouvoir juguler la menace terroriste qui touche à la fois les armées nationales, les populations et aussi les Casques bleus.

Par Hermann Boko
Source : France24

 

 

"Si la France retire Barkhane, le Mali et le Burkina se transformeront en Somalie", affirme Serge Michailof, auteur d'"Africanistan"

Francetvinfo - Serge Michailof estime que la situation est grave, qu'il faut changer d'approche, reconstruire rapidement les armées burkinabè et malienne et laisser Barkhane en seconde ligne pour éviter un enlisement des soldats français au Sahel.

Parcourant l'Afrique depuis 50 ans, ancien directeur des opérations de l'Agence française de Développement (AFD) et de la Banque mondiale, actuellement à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), Serge Michailof nous livre son inquiétude sur la situation au Sahel, à quelques jours du sommet qui doit réunir à Pau les présidents Emmanuel Macron et les chefs d'état du G5-Sahel.

Franceinfo Afrique : l'armée française peut-elle quitter le Mali ? Pourra-t-elle tenir encore quinze ans comme le demandent certains généraux ?

Serge Michailof : je pense sincèrement que si demain l’armée française quitte le Mali, le pays se transformera en Somalie, qu’il en sera de même du Burkina et que les pays côtiers, comme la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo, rencontreront de grandes difficultés au plan sécuritaire. En revanche, je ne la vois pas tenir quinze ans ni même trois ans sans changer radicalement de posture.

En premier, je crains que la France n'ait perdu la bataille de la communication sans l’avoir livrée. Habilement travaillées, les opinions publiques urbaines au Mali et au Burkina sont désormais très hostiles à la présence militaire de la France. C'est devenu un vrai problème. Des foules avaient acclamé les soldats de Serval, mais les véhicules de l’armée française sont désormais régulièrement caillassés au Mali. Le chanteur malien Sélif Keita a diffusé sur Youtube une délirante diatribe antifrançaise qui a été vue des millions de fois. Nous sommes confrontés au syndrome du US go home que nous avons connu en France dans les années 50. Quant à l'opinion rurale, l’échec de l’éducation publique et les financements, depuis quarante ans par l'Arabie saoudite, de milliers de mosquées et d’écoles coraniques ont réussi à convertir au salafisme une population qui pratiquait jusque-là un islam soufi modéré.

La position de l’armée de l’ancien colonisateur risque dans ce contexte de devenir politiquement très difficile. De toute manière, il lui faut engager une bataille de communication en se rappelant que seules des voix africaines seront entendues.

L'armée française doit-elle se mettre en retrait ?

Elle doit se mettre en deuxième ligne, en soutien des forces africaines. D’abord, parce qu’il est impossible d’imaginer au XXIe siècle qu’une force occidentale puisse stabiliser un pays africain en proie à une guerre civile. Car c'est une guerre qui se livre au Sahel. Le terme terroriste est absurde. Nous avons affaire à des ennemis qui ont un projet politique pour le Sahel et qui font preuve d’une grande intelligence pour tenter de le mettre en œuvre. Les armées africaines de la région doivent être en première ligne. Ce sont elles qui vont devoir reconquérir leur pays dont une bonne part est maintenant contrôlée par un ennemi. Evidemment, pour cela, elles doivent être équipées des mêmes standards que nos propres troupes et commandées par des officiers choisis sur la base du mérite. Il n’y a pas d’alternative.

Pour se mettre en retrait, il faut d'abord former les armées du Sahel ?

Le problème se pose essentiellement au Mali, où l’armée a depuis longtemps eu la réputation d’être une pétaudière, et au Burkina où les bérets rouges, garants du régime et force plus solide que l’armée, ont été licenciés après l’éviction du président Compaoré. Sans réintroduire dans leurs armées, comme c’est le cas au Sénégal, une gestion moderne des ressources humaines fondée sur une sélection au mérite et non sur les seuls liens familiaux, ethniques ou politiques, il est inutile d’espérer reconstruire ces armées.

Est-il possible de remettre de l’ordre dans l’armée malienne ?

C'est essentiellement un problème de volonté politique. Si ce n’est pas possible, nous avons perdu la guerre au Sahel. Dans l’immédiat, le problème est la démoralisation de l’armée malienne tant par suite de sa désorganisation que par ses défaites et ses pertes. Elle a perdu plus de 150 hommes en deux mois. A Indelimane, 49 de ses soldats ont été tués et le reste de la compagnie a été blessé ou a disparu dans un combat en plein jour. Ces soldats maliens mal armés et mal commandés affrontent de jeunes jihadistes très bien armés, galvanisés par la religion et encadrés par des combattants aguerris. Le risque est une débandade de cette armée.

Une première urgence est que les armées malienne et burkinabè cessent leurs exactions contre les populations civiles, et en particulier les Peuls. Ces exactions jettent les jeunes dans les bras des jihadistes. Les Peuls, c’est une population de 60 millions de personnes réparties sur une dizaine de pays. Veut-on partir en guerre contre ce peuple ?

Cela passe par une solution politique, mais laquelle ? La bonne gouvernance ne se décrète pas...

Au Burkina comme au Mali, le problème principal est l’absence de leadership, de rigueur et de sérieux à la tête de ces pays. C’est, je pense, un problème de génération. La difficulté est que la dégradation de la situation au Mali et au Burkina est si rapide qu’elle ne permet pas d’attendre quatre ou cinq ans une éventuelle relève politique. Le président malien vient d’être réélu et le président burkinabè Kaboré a toutes chances d’être réelu en 2020. Il reste à espérer qu’ils laissent une large délégation de pouvoir à des Premiers ministres de qualité. Mais le président malien IBK (Ibrahim Boubacar Keïta, NDLR) en a usé quatre lors de son premier mandat…

Et qu'en est il de la corruption ?

Dans ces pays qui, comme le Burkina et le Mali, ont longtemps été des enfants chéris des donateurs internationaux, ces derniers financent et surveillent la plupart des secteurs, qu’il s’agisse des secteurs sociaux ou économiques. Contrairement aux idées reçues, les possibilités de corruption sont assez limitées dans ces domaines car, lorsque les bailleurs sont sérieux, les marchés sont verrouillés.

Le secteur qui reste le plus intéressant, c’est le domaine de la sécurité où personne de l’extérieur n’ose venir mettre son nez. Le résultat est que les acquisitions de matériel sont souvent décidées en fonction du volume de certains "dessous de table", sans souci de la cohérence des acquisitions avec les besoins. Dans certains cas particulièrement visibles, comme l’achat, sur le budget de la défense malien peu après l’invasion jihadiste de 2013, d’un avion présidentiel, accompagné de la disparition d’un pourcentage du règlement, le FMI proteste. Dans les cas les plus graves, les soldats ne sont plus payés, car les officiers prélèvent directement l’argent de la paye dans le sac de billets qui parvient vide au bout de la chaîne de commandement.

Par Michel Lachkar
Source : Francetvinfo

 

Ahmed Ould Sidi-Baba : "Je pense que le pays, entre les mains du nouveau président, est sur la bonne voie"

Ahmed Ould Sidi-Baba : Le Calame - Ahmed Ould Sidi Baba est un homme qu’on ne présente plus. Premier lauréat mauritanien de la prestigieuse université de la Sorbonne, il fut de 1966 à 1978, successivement directeur général de l’enseignement, directeur de l’ENA, ministre de la Culture et de l’Information, ministre de la Construction, ministre d’Etat aux Ressources Humaines et à la Promotion Sociale et ministre de l’Education nationale.

De 1986 à 1984, il fut maire de la ville d’Atar et président fondateur de l’Association des maires de Mauritanie. De 1998 à 2000, il occupa le poste de ministre conseiller à la Présidence de la République.

En 1991, il crée le premier parti politique mauritanien de l’ère démocratique, le Rassemblement pour la Démocratie et l’Unité (RDU) qui a été dissous il y a quelques mois pour n’avoir pas obtenu plus de 1% des voix lors des deux dernières consultations électorales.

Il a accepté de répondre aux questions du Calame dans une interview exclusive où il évoque sans détours la situation politique, les revers de l’opposition lors de la dernière présidentielle et les défis qui attendent le nouveau président.

Le Calame : Votre parti militait activement au sein de l’opposition démocratique avant de prendre du recul. Pourtant vous avez décidé de soutenir la candidature de Ghazouani. Une démarche que beaucoup n’ont pas comprise. Pouvez-vous nous expliquer ce cheminement ?

Ahmed Ould Sidi-Baba : Votre question contient une interrogation implicite à laquelle je souhaiterais répondre : Tout d’abord, pourquoi ai-je pris du recul par rapport à l’opposition ? Comme vous le savez, c’est à la suite du coup d’Etat qui a porté au pouvoir le régime du président Aziz, qu’un certain nombre de partis politiques ont créé le Front National pour la Défense de la Démocratie (F.N.D.D).

Nous avions convenu qu’il s’agissait d’une opposition démocratique, dont l’objectif était la mise en échec du coup de force et l’instauration de la démocratie, non le déclenchement d’une révolution sanglante mettant en danger la paix civile et, à Dieu ne plaise, l’existence même du pays. Au fil du temps, et pour des raisons que chacun sait, cette mise en échec s’est avérée irréalisable.

Par la suite, se sont élevées des voix parmi nous prônant le dialogue avec le pouvoir établi, ce à quoi j’étais personnellement opposé, convaincu qu’un dialogue avec un pouvoir dictatorial ne pouvait déboucher que sur la légitimation de ce pouvoir et le délitement de l’opposition.

J’ai, pendant plusieurs années, invité mes compagnons à envisager une toute autre démarche que le dialogue, les meetings et les marches qui n’aboutissent, en fin de compte, qu’à créditer le pouvoir d’une « tolérance démocratique » qui était loin d’être la sienne et, en même temps, faute de résultats, à lasser les militants et à décrédibiliser l’opposition aux yeux de l’opinion nationale et internationale.

Et puisque nous étions convenus que, dans l’intérêt supérieur du pays, l’action violente était hors de propos, la seule stratégie valable se résumait, à mon sens, en trois points :

Constitution d’un mouvement politique regroupant tous les partis de l’opposition sous la direction d’un bureau et d’un président uniques.

Doter cette mouvance d’un programme politique consensuel qui serait la synthèse des programmes des différents partis.

Convenir que la Constitution de 1991, même si elle a, dans le principe, ouvert la voie au multipartisme, n’a pas, en fin de compte, instauré la démocratie pluraliste ; pour cette raison, rédiger et proposer un projet nouveau qui serait une modification substantielle de la Constitution de 1991.

Dès le départ, cette stratégie a reçu l’assentiment général de principe, mais n’a jamais été traduite dans les faits, car les commissions chargées d’élaborer le programme politique commun, maintes fois renouvelées et mandatées à cet effet, n’ont jamais tenu de réunion à ma connaissance.

Quant à celle en charge de la Constitution, et que j’avais moi-même été chargé de présider, son rapport final a été soumis, dans les deux langues il y a de cela plus de cinq ans à tous les membres du F.N.D.D, sans jamais avoir été l’objet de réaction de la plupart des partis, ni, encore moins, l’occasion d’un débat critique au sein de l’instance commune.

Par la suite le F.N.D.D, devenu le F.N.D.U (Front National pour la Démocratie et l’Unité) s’est élargi à différentes mouvances dont, en ce qui me concerne, je ne partageais ni les prémisses de leurs position ni le discours populiste qui était le leur.

Toutes ces raisons m’ont amené (et je m’en suis ouvert à tous les collègues qui m’ont contacté à ce sujet) à « prendre du recul », comme vous dites en cessant de participer aux réunions de l’instance dirigeante de l’opposition, sans pour autant, ni renier mon opposition au régime qu’ensemble nous dénoncions, ni annoncer publiquement mon désaccord avec le F.N.D.U, aux réunions et aux manifestations duquel notre Parti a été, à chaque fois, représenté.

Venons-en, maintenant, à mon soutien à la candidature de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Ce soutien était fondé sur les deux constats et sur la conviction suivants :

Je ne voyais pas, au sein de l’opposition, telle que je viens d’en parler, ni d’ailleurs, au sein de la classe politique non inféodée au régime du président Aziz, une personnalité civile capable de venir à bout de la coalition monolithique agglomérée autour du pouvoir en place et assujettie à ce pouvoir et à ses choix par les procédés et moyens que chacun connait.

Du reste, l’expérience des coups d’Etats à répétition et notamment celui qui a mis fin au régime du président Sidi Ould Cheikh Abdallahi (beaucoup d’entre nous, moi-même y compris, ont été convaincus à ce moment-là que l’ère des putschs était à jamais révolue), a montré combien était aléatoire la sortie, sans transition, d’un pouvoir issu d’un coup d’Etat, vers un pouvoir civil.

Pour ces raisons, l’intérêt général du pays commandait, selon moi, de rechercher une candidature réunissant à la fois les caractéristiques requises pour mettre fin, une fois pour toutes, aux régimes issus des coups de forces, assurer la sécurité face au terrorisme ambiant, garantir la paix civile et l’ordre public au terme d’une alternance au pouvoir ordonnée et pacifique.

Ceux qui me connaissent le savent, j’ai toujours professé que toute politique digne de ce nom doit être fondée sur la civilisation et donc tirer son inspiration des valeurs morales, spirituelles et culturelles de cette civilisation.

Partant de l’adage arabe, qui pourrait se traduire littéralement par « celui qui ne possède pas la chose ne peut pas la donner », j’ai considéré que le futur candidat devrait être abreuvé aux sources de notre prestigieuse civilisation islamique et incarner lui-même les valeurs qui en découlent. Et tel fut le cas, rappelons-nous, de l’inoubliable artisan de notre souveraineté nationale, le président Moctar Ould Daddah, rahimehoullah.

Les conditions et la caractéristique que je viens d’évoquer se trouvaient, pour moi, réunies dans la personne de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, chose dont je m’étais d’ailleurs ouvert à différentes personnes dont certains dirigeants de l’opposition, alors qu’il était encore fortement question d’un troisième mandat de l’ancien président et que rien ne laissait prévoir que l’actuel président se porterait candidat.

Pourquoi, selon vous, l’opposition n’a pas pu s’entendre sur un seul candidat ?

Une partie de la réponse à cette question se trouve dans ce que je viens de dire : l’absence d’une direction et d’un programme uniques, ce qui était possible au départ, mais que l’opposition a été incapable de réaliser.

Puis, par la suite, faisant feu de tout bois et intégrant en son sein tout ceux qui, pour une raison ou une autre, faisaient profession de s’opposer, elle s’est trouvée engluée dans un spectre de visions divergentes, de motivations communautaristes à caractère populiste, de tactiques et stratégies inavouées, incompatibles avec le choix d’un candidat unique.

Et comme je l’ai dit à deux dirigeants du FNDU venus me demander de signer l’annonce d’une déclaration de candidature unique, déclaration supposée avoir un « effet de bombe » capable de frapper l’opinion et de redorer le blason terni de l’opposition : une telle déclaration, par avance vouée à l’échec, n’aura d’autre résultat que l’éclatement du FNDU (déjà amputé de l’un de ses membres fondateurs) et un surcroit de discrédit pour l’opposition en général.

Comment peut-on expliquer le faible score des partis de l’opposition traditionnelle lors de la dernière présidentielle ?

- L’explication est la même que pour les élections municipales et législatives qui avaient précédé l’élection présidentielle, à savoir : la mainmise du Pouvoir sur l’électorat et je n’ai pas besoin de rappeler par quels moyens ; la lassitude démobilisatrice des militants et parfois aussi le désenchantement des cadres ; l’éparpillement des forces d’opposition et la faiblesse des moyens matériels et, par conséquent, l’impossibilité d’être présent dans la majorité des bureaux de vote, particulièrement à l’intérieur du pays.

Le discours et le vote identitaires lors de la dernière présidentielle ne constituent-ils pas un danger pour la démocratie mauritanienne ?

Le premier et le plus grand danger pour la démocratie, c’est l’étatisme outrancier, le culte de l’Etat comme fin en soi.

Depuis des décennies, les pouvoirs publics, faute justement de culture démocratique au sommet, ont développé le culte de l’Etat, confondant d’ailleurs dans les esprits la notion de l’Etat avec celle de la Nation.

Or, il faut avoir l’humilité de le reconnaître, les habitants de ce pays, avant l’indépendance, ne formaient pas une Nation, au sens moderne et convenu du terme, mais un ensemble d’ethnies et de tribus dépourvues de tout référentiel commun, central et fédérateur et souvent en conflit les unes avec les autres.

Dans son apparente simplicité, l’appel du président Moctar Ould Daddah, rahimahoullah, à l’aube de l’indépendance, résumait bien cet état des choses quand il dit, et je le cite ; « faisons, ensemble, la patrie mauritanienne » et il convient ici de souligner les mots « ensemble » et « patrie ».

Or, depuis des décennies, l’Etat (cet « enfant monstrueux de la force et du droit » comme le qualifie un grand penseur français), devenant de plus en plus autocratique au fil des coups d’Etat, s’est exclusivement limité, avec plus ou moins de bonheur du reste, à ses fonctions pratiques (administratives, économiques, diplomatiques, sociales, culturelles,…), oublieux ou inconscient qu’il était de la nécessité, par la liberté, la justice et la démocratie, d’éveiller l’individu mauritanien aux valeurs patriotiques de la citoyenneté, pour en faire un « citoyen » et faire de nos ethnies et de nos tribus, une « Nation ».

Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, nous voyons prospérer et se fortifier l’ethnocentrisme, le communautarisme, l’extrémisme prétendument religieux, le tribalisme, le clanisme, et parfois même, et chez les meilleurs esprits, le réveil de notions révolues depuis la fin de « Char Bebbe », d’appartenance à la classe des guerriers ou à celle des marabouts.

Et, faute d’un sursaut avisé des nouvelles autorités et d’une prise de conscience salvatrice de la classe politique, cet état des choses ne peut aller qu’en empirant.

Selon vous, quelles devraient être les priorités du nouveau Président ? En un mot, par où devrait-il commencer ?

Vous savez, loin de moi l’idée de prétendre dicter au Président la manière dont il doit assumer la charge que le peuple lui a confiée.

Tel que je l’ai pressenti et tel que j’ai observé son action au cours des mois écoulés, je pense que le pays, entre ses mains, est sur la bonne voie. Et, ici, je me fonde en particulier sur les observations suivantes :

Tout laisse à penser que le climat de tension politique, de clientélisme et de flagornerie est désormais révolu, laissant place à la sûreté que chacun a aujourd’hui de sa sécurité sur tous les plans.

Le gouvernement du Premier Ministre, composé essentiellement de personnalité de haute technicité, a été mis en situation de pleine responsabilité, avec obligation vérifié de résultat, relativement au programme électoral du mandat présidentiel, ce qui laisse au Chef de l’Etat la nécessaire liberté d’esprit pour mener son action dans les domaines qui lui sont réservés, le domaine politique, la sécurité et la diplomatie.

Par où devrait-il commencer, me demandez-vous.

Je pense, comme je l’ai évoqué dans mes réponses aux questions précédentes, qu’il y a urgence à réformer la scène politique.

Pour cela, et pour les raisons que j’ai déjà développées, il me parait nécessaire de :

Renoncer à la notion de « Parti de l’Etat » ou « Parti du Président » et de lui substituer celle d’une « majorité parlementaire » organisée et conduite sous l’autorité du Premier Ministre. Encourager l’émergence d’une opposition constructive, débarrassée de ce populisme dangereux, prétendument attaché à l’éradication des séquelles de l’esclavage et du communautarisme ethnocentriste diviseur et susceptible, à terme, de mettre en péril la paix civile et la construction de la Nation.

Au plan de la diplomatie, l’urgence et la pierre angulaire de notre action devraient être de redonner vie à l’Union du Maghreb Arabe (UMA), ce qui passe nécessairement par une solution urgente et définitive au problème du Sahara Occidental ; mais aussi de revenir à une position de membre à part entière de la CEDEAO, afin de constituer, via la Mauritanie, un espace privilégié d’échanges euro-maghrebo-sahélien de tous ordres, sachant que le détroit de Gibraltar est inéluctablement voué à devenir, et il en est déjà question, un passage à sec entre l’Europe et l’Afrique.

On vous connait très peu tendre avec l’ancien président Ould Abdel Aziz. Que lui reprochez-vous ?

Je n’ai absolument aucun grief personnel contre Mohamed Ould Abdel Aziz auquel me lient d’ailleurs des liens de proximité géographique et familiale par la mère de ses enfants dont le père, comme la mère, comptent parmi mes parents les plus proches.

Quant à mes griefs contre le chef d’Etat Mohamed Ould Abdel Aziz, il me parait déplacé et hors de propos d’en faire aujourd’hui état, maintenant qu’il a quitté le pouvoir.

Vous avez travaillé sous les ordres de Moctar Ould Daddah, puis avec Maaouya. Sidi est votre ami. Vous vous êtes opposé à Aziz et avez soutenu Ghazouani. Si vous aviez à présenter chacun de ces hommes, par quoi le définiriez-vous ?

Pour moi, comme d’ailleurs pour tous ceux qui l’ont connu (chefs d’Etat, hommes politiques ou journalistes), Moctar était un modèle de toutes les vertus. Il était, à mes yeux, l’incarnation physique des valeurs morales et spirituelles qui caractérisent notre civilisation.

Pour l’édification de ceux qui le croyaient adepte du monolithisme, je profite de votre question pour livrer à leur attention, et in extenso, la citation suivante que chacun peut lire à la page 329 de la version française de ses mémoires : « Mais, au fonds de moi-même, je considérais que le Parti unique, vital pour le pays au stade de son évolution d’alors, devait céder la place au multipartisme, dès que le degré de consolidation de l’unité nationale le permettrait.

Une telle perspective était tellement présente dans mon esprit, que j’ai fini par en parler, le 8 Juillet 1978 précisément, avec mon plus ancien coéquipier, Ahmed Ould Mohamed Saleh. Nous avions alors convenu d’en discuter profondément par la suite. Mais là aussi, l’Homme propose et Dieu dispose ». Et je rappelle que le 8 Juillet 1978, c’était deux jours avant le coup d’Etat qui a mis fin au régime de Moctar.

Concernant Maaouya, ce fut un chef d’Etat d’un nationalisme pointilleux et désintéressé matériellement, jaloux de la souveraineté de son pays, soucieux de préserver son identité et, contrairement à ce que beaucoup pensent, très éloigné de tout racisme, mais, en même temps, habité par une culture militaire particulièrement prégnante.

Quant à mon ami Sidi Ould Cheikh Abdallahi, très proche par sa tradition et sa culture familiales du Président Moctar, il fut, auprès de celui-ci, à très bonne école et si les circonstances l’avaient permis, il aurait pu réaliser pour le pays des progrès essentiels dans tous les domaines, et notamment dans les domaines politique et économique.

Là aussi, je rappellerais à ceux qui l’auraient oublié, ou ne le savaient pas, que des investissements privés (je dis bien privés) de l’ordre de 9 Milliards de Dollars venant de tous les continents étaient annoncés, investissements dont personne n’a plus jamais entendu parler consécutivement au coup d’Etat du 03 août 2008.

Pour ce qui est du président Aziz, je ne dirai pas plus que ce que j’ai déjà dit en réponse à votre précédente question.

En ce qui concerne le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, souhaitons que Dieu lui prête force et santé afin qu’il puisse, dans la paix et la sécurité, réaliser pour le pays ce qu’il a annoncé dans son discours de candidature, puis dans son programme électoral.

Vous venez de publier une tribune intitulée « Et maintenant ? » pour « participer au nécessaire débat qui (…) devrait inaugurer pour le pays une nouvelle ère de paix et de sécurité véritables ». Pourquoi maintenant ?

Simplement parce qu’avec l’élection du nouveau Président et les engagements par lesquels il s’est lié, dans ses discours et son programme électoral, des perspectives nouvelles s’offrent au pays.

Ces perspectives, il s’agit de les exploiter sans tarder et d’engager « maintenant » le débat nécessaire à leur traduction en réalité vécue.

Vous évoquez dans cette tribune la nécessité d’amender la Constitution pour que, entre autres, le Chef de l’Etat soit « l’arbitre et le recours ultime », les séquelles de l’esclavage et les problématiques ethniques. Pensez-vous que le nouveau pouvoir soit capable de relever ces défis ?

Souvenez-vous, dans la tribune dont vous parlez, j’ai interpellé la scène politique dans son ensemble (pouvoirs publics, partis politiques, société civile,…etc.), car c’est par la synergie de tous les efforts que ces défis seront relevés.

Bien évidemment, l’initiative ne peut venir que du Pouvoir, car c’est à lui de mobiliser, d’impulser et d’encadrer en vue de rendre possible une telle synergie des efforts.

Ce rôle, je crois le pouvoir actuel capable et, je l’espère, disposé à le jouer.

Vous avez été ministre de l’information. Si vous aviez à juger l’état de la presse en Mauritanie actuellement, que pourriez-vous en dire ?

Je dirais qu’elle est à l’image de la scène politique telle que nous la vivons aujourd’hui car, comme le dit là aussi un adage arabe « les sujets sont à l’image du Prince », et à scène politique de niveau bas, presse nationale de bas niveau ; nous n’avons, en Mauritanie, que la presse que nous méritons.

Ceci est d’autant plus regrettable que d’énormes potentialités existent ; intelligence, culture, qualité de l’expression écrite comme orale en Arabe comme en Français.

Nous aurons la presse que mérite et postule notre tradition civilisationnelle et culturelle et que commande la coexistence dans le monde où nous vivons, seulement lorsque, à l’instar de la plupart des pays de notre environnement, nous aurons établi un pouvoir véritablement démocratique et généré des acteurs de la vie politique capables de porter à ce pouvoir une contradiction déterminée mais constructive ou un soutien motivé en conscience et désintéressé. Restera alors à séparer le bon grain de l’ivraie en cessant de distribuer, inconsidérément, les cartes et licences de presse.

Propos recueillis par Ahmed Ould Cheikh
Source : Le Calame (Mauritanie)

 

 

La Grande Interview du Président Mohamed Ould Cheikh EL-Ghazouani au journal sénégalais Le Soleil

La Grande Interview du Président Mohamed Ould Cheikh EL-Ghazouani au journal sénégalais Le SoleilLe Soleil - Élu Président de la République Islamique de Mauritanie le 22 juin 2019, Mohamed Ould Cheikh Mohamed Ahmed El-Ghazouani accorde sa première interview au quotidien Le Soleil.

Dans cet entretien, il évoque ses ambitions pour son pays, ses convictions à propos de la lutte contre le terrorisme et l’insécurité dans le Sahel, notamment le manque de moyens du G5 Sahel auquel son pays est membre. L’invité d’honneur du Président Macky Sall au Forum de Dakar sur la paix et la sécurité, qui s’est ouvert, lundi, estime que «le leadership de la lutte contre le terrorisme doit être confié aux États qui y font face au quotidien».

El-Ghazouani promet de consolider les relations de son pays avec le Sénégal, en diversifiant les domaines de coopération sur les plans économique, culturel, sécuritaire. Prenant le contre-pied de ceux qui voient la Mauritanie comme un pays où existe encore l’esclavage, il parle de «contre-vérité», puisque, précise-t-il, son «arsenal juridique sur ce sujet ne souffre d’aucune insuffisance».

Quel souffle comptez-vous impulser aux relations entre Dakar et Nouakchott ?


Les peuples sénégalais et mauritanien sont deux peuples frères liés par la géographie, l’histoire, la culture, etc. Ces liens séculaires nous engagent, hommes politiques, au renforcement d’une relation fructueuse au service du bien-être de nos populations. C’est pourquoi, j’entends consolider nos relations, déjà très bonnes, et diversifier les domaines de coopération notamment sur les plans économique, culturel, sécuritaire.


Vous êtes l’invité d’honneur du Président Macky Sall au Forum de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique. Quelle appréciation faîtes-vous de cette marque de distinction ?


Cette marque de considération du Président Macky Sall m’honore amplement et démontre, si besoin est, notre attachement profond aux multiples liens fraternels, faits d’amitié et d’estime mutuelles qui unissent nos deux pays.


Le Forum renvoie à la situation dans le Sahel, une zone confrontée à l’insécurité et à l’extrémisme jihadiste. Votre pays est membre du G5 Sahel qui peine à venir à bout du mal. Qu’attendez-vous de la rencontre de Dakar ?


Le Forum de Dakar est devenu, aujourd’hui, un rendez-vous important permettant aux décideurs politiques et hommes de pensée d’échanger sur les enjeux de Paix et de Sécurité de notre continent. Grâce aux regards des différents participants, il se dégage sans doute des idées novatrices enrichissant le champ de la réflexion stratégique sur les questions essentielles qui nous interpellent aujourd’hui.


Votre prédécesseur, le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, dénonçait le manque de moyens du G5 Sahel, qui, disait-il, « fait avec le peu de moyens qu’il a, et avec beaucoup de promesses, alors que la Minusma a énormément de moyens et ne fait pas si bien ». Quelles seront les propositions mauritaniennes pour inverser la tendance ?


Nous estimons qu’aucune stratégie de lutte contre le terrorisme ne saurait être efficace si elle ne s’attaque pas aux causes profondes qui lui offrent un terreau favorable. Ces causes étant d’abord endogènes, il importe au niveau de chaque État de s’appuyer sur une approche multidimensionnelle comportant les volets politique, économique, social, juridique, idéologique et, bien entendu, sécuritaire. Les politiques de développement doivent être beaucoup plus inclusives et basées sur la promotion de la bonne gouvernance et de l’État de droit.
Nous pensons aussi qu’il est essentiel que le leadership de la lutte contre le terrorisme doit être confié aux Etats qui y font face au quotidien. Il va s’en dire que nous soutenons toutes les initiatives régionales et internationales qui visent à endiguer le terrorisme dans notre espace commun, mais, il est important de veiller à ce que ces initiatives viennent en complément, et non en substitution, aux efforts entrepris par les pays concernés.
C’est pourquoi nous appelons la communauté internationale à accélérer la mise en place des dons promis au G5 Sahel. C’est dans ce même cadre que nous plaidons pour une résolution de l’Onu sous Chapitre VII à la Force Conjointe du G5 Sahel avec un financement pérenne, ainsi qu’un mandat plus robuste au profit de la Minusma afin qu’elle puisse s’engager pleinement dans la lutte contre le terrorisme au Mali. Par ailleurs, il convient que la Communauté internationale s’implique davantage pour le règlement définitif de la crise libyenne qui, comme tout le monde le sait, est un facteur déstabilisateur de toute la sous-région.


Estimez-vous que les pays membres du G5 Sahel échangent suffisamment d’informations dans la lutte contre l’insécurité ?


Il est vrai que pendant des années, le déficit en matière d’échange de renseignements constituait un handicap important pour la coordination entre Etats. Mais, des progrès notables ont été réalisés aujourd’hui pour accélérer les procédures de partage. C’est ainsi qu’un protocole d’échange de renseignement a été signé entre les Etats membres du G5 Sahel, la Force Conjointe et la Force Barkhane. Dans le même cadre, une résolution du Conseil de Sécurité de l’Onu, 2480 du 27 juin 2019, autorise la Minusma à mettre à la disposition de la Force Conjointe des informations pertinentes d’ordre opérationnel.


La France tente de convaincre ses partenaires européens à envoyer des forces spéciales au Sahel pour accompagner les armées des pays africains concernés. Avez-vous l’impression que les pays occidentaux en font suffisamment pour venir à bout de l’insécurité ?


L’Union européenne est un partenaire privilégié du Sahel dont il importe de saluer les efforts.
Toutefois, ses mécanismes de fonctionnement retardent la mise en place des financements annoncés et limitent ses domaines d’engagement.
A titre d’exemple, elle ne peut pas apporter de soutien en matériel létal comme les armes et les munitions à la Force Conjointe.
L’approche américaine, quant à elle, privilégie la coopération bilatérale. C’est dans ce cadre qu’un matériel destiné à renforcer les capacités des bataillons de la Force Conjointe a été livré aux différents pays.


Le Sénégal et la Mauritanie sont deux voisins promis à un bel avenir après la découverte de pétrole et de gaz sur leurs territoires marins. Avec l’accord de coopération pour l’exploitation du gisement gazier Grand Tortue-Ahmeyim l’un des plus importants d’Afrique, signé le 9 février 2018, quelles sont les perspectives qui s’offrent à nos deux pays ?


Dans un avenir très proche, la Mauritanie et le Sénégal vont entrer dans le cercle restreint des pays producteurs de gaz et, par conséquent, je pense que de belles perspectives économiques s’offrent à nos deux pays.
Toutefois, nous devrons être très vigilants et ne pas perdre de vue que les hydrocarbures sont des ressources non renouvelables. Pour une exploitation judicieuse de ces ressources, les deux pays doivent mutualiser leurs ressources et se concerter davantage pour maximiser les retombées économiques de l’exploitation de ce gisement et minimiser les externalités négatives, que pourrait engendrer l’exploitation, notamment, en termes de dégradations environnementales.
Je suis persuadé que l’exploitation du gisement Grand Tortue-Ahmeyim, avec l’écosystème qui va se développer tout autour, va constituer, comme le futur Pont Rosso, des pôles de développement, vecteur d’intégration économique irréversible.


Quelles sont les dispositions que votre pays a prises pour une exploitation transparente des ressources en hydrocarbures ?


Le renforcement de la bonne gouvernance de l’exploitation des ressources en général et extractives en particulier constitue une priorité pour mon Gouvernement. Premièrement, je vous confirme que l’exploitation de nos ressources en hydrocarbures sera transparente, affichée et connue de tous, en premier lieu les citoyens mauritaniens, tout comme nos partenaires au développement. Deuxièmement, la rente gazière sera au service de l’économie nationale et équitablement répartie.


La Mauritanie est exportatrice de pétrole depuis plusieurs années. Aujourd’hui quel est l’impact des revenus pétroliers sur son économie ?


Effectivement, nous avons découvert un champ pétrolier offshore, en 2001. Un puits dénommé «Chinguetti» a été foré et son exploitation a débuté en 2006.
Malheureusement, sa production a commencé très tôt à décliner sensiblement, passant de 75 000 barils/jour à moins de 6 000 barils/jour en 2017, année d’ailleurs de sa fermeture.
Toutes les recettes générées par l’exploitation de ce puits ont été logées au niveau d’un Fonds créé à cet effet : le Fonds National des Revenus des Hydrocarbures, assimilable à un fonds souverain «intergénérationnel». Pour plus de traçabilité et de transparence, les prélèvements opérés sur ce Fonds sont régis par des règles et des procédures strictes. Les tirages sur ce fonds ont permis de renforcer la position extérieure du pays (balance des paiements), le budget de l’Etat et plus particulièrement de financer des projets sociaux économiques à fort impact.


Depuis 2015, la croissance de l’économie mauritanienne est en hausse, passant de 3,1 % en 2017 à 3,6 % en 2018 selon les données de la Banque Mondiale. Qu’est-ce que vous comptez faire pour maintenir ou accélérer cette tendance ?


En dépit d’un environnement international incertain, les perspectives de notre pays restent favorables grâce aux investissements dans les infrastructures de base, la production minière, l’énergie ou encore l’agriculture et la pêche que nous comptons réaliser.
Nous nous attelons à créer les conditions propices à la réduction de la pauvreté et à l’amélioration des conditions de vie de nos populations. Dans cette perspective, nous engagerons des politiques et des réformes structurelles permettant de générer des taux de croissance plus importants.


Selon toujours la Banque Mondiale, le taux de scolarisation des enfants de six à 11 ans est de 55 %, un tiers des ménages vit dans des logements précaires et seulement 38 % des Mauritaniens ont accès à l’éclairage électrique. Comment comptez-vous retourner la situation ?


Les chiffres que vous citez sont anciens puisque leur source d’origine est «l’Enquête Permanente sur les Conditions de Vie de ménages» effectuée par notre Office National de la Statistique en 2014. Il s’agit d’une enquête par sondage réalisée tous les quatre ans environ par l’Office National de la Statistique à l’effet de suivre l’évolution des conditions de vie des populations (pauvreté monétaire et autres).
Cet établissement va procéder d’ici sous peu au lancement d’une nouvelle édition dont les résultats préliminaires sont attendus mi-mars 2020. Le niveau de ces indicateurs s’est sensiblement amélioré au cours de ces dernières années.


La Mauritanie, pays désertique, compte beaucoup sur l’agriculture irriguée sur les rives du fleuve Sénégal pour réduire ses importations alimentaires. Allez-vous discuter avec le Président Macky Sall de questions relatives à ce fleuve qui réunit les deux pays à travers l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs) ?


Nous comptons poursuivre les efforts engagés, en matière des aménagements hydro-agricoles et de renforcement des voies d’accès sur la rive mauritanienne du fleuve Sénégal. Ce fleuve est un bien commun précieux que nous devons, tous de part et d’autre, préserver et exploiter de façon optimale, dans le cadre de notre organisation sous-régionale, en l’occurrence l’Omvs. Il constitue, avec le futur Pont Rosso, des vecteurs d’intégration économique irréversible autour desquels se grefferont, sans doute, des Pôles de développement économiques, ainsi que des Pôles de logistiques agricoles.


La Mauritanie a signé en 2017 un accord avec la Cedeao prévoyant son retour au sein de cette organisation. Dix-neuf ans après le départ de Nouakchott de cette organisation sous-régionale, où en est le dossier d’un retour annoncé ?


Effectivement, notre pays a signé le 05 mai 2017 à Nouakchott l’Accord d’Association avec la Cedeao. Cet accord est entré en vigueur après sa ratification par notre Parlement en décembre 2018. Il traite de cinq aspects relatifs à la création d’une zone de libre-échange, de la migration de notre tarif douanier vers le Tarif Extérieur Commun de la Cedeao, une politique commerciale commune, la coopération monétaire et financière, et la libre circulation des personnes, des services et des capitaux. Nos experts avec ceux de la Cedeao travaillent, actuellement, d’arrachepied, pour permettre la mise en application rapide par notre pays du Tarif Extérieur Commun et du Schéma de Libéralisation des Échanges de la Cedeao.


Après votre élection à la tête de votre pays, certains ont vite fait de dire que c’est une sorte de continuité par rapport au régime de votre prédécesseur, le Président Mohamed Ould Abdelaziz. Votre Premier Ministre a même reconduit certains hommes de l’ancien régime à leurs fonctions. Quelle touche nouvelle comptez-vous apporter dans la conduite des affaires de la Mauritanie ?


Cher ami, vous êtes originaire d’un pays de grande tradition démocratique et vous avez été, sans doute, témoin de plusieurs alternances au pouvoir qui se sont déroulées, fort heureusement, de façon apaisée et démocratique. Il ne s’agissait pas de révolution ou de faire table-rase de tout, bon ou mauvais. J’estime que pour enraciner la démocratie dans nos pays, et c’est aussi la voie de la sagesse économique, le mieux serait de capitaliser et de consolider les acquis, tout en engageant avec efficacité les vraies réformes qui s’imposent.
Les vrais chantiers ou réformes économiques que nous devons tous engager au niveau de nos pays sont : un meilleur positionnement de nos économies sur les chaînes de valeur mondiales, l’emploi et la transformation économique.


Monsieur Biram Dah Abeid, arrivé deuxième à la Présidentielle que vous avez remportée, a fait de la question de l’esclavage son cheval de bataille. Que comptez-vous faire pour vider définitivement ce sujet qui revient fréquemment dans l’actualité mauritanienne ?


Tout d’abord, je souhaite préciser que l’image qui est donnée aujourd’hui de la Mauritanie n’est pas notre réalité. Dire que la Mauritanie est un pays esclavagiste est une contre-vérité.
Le mot «esclavagiste» suppose que l’esclavage soit institutionnalisé ; alors que notre arsenal juridique sur ce sujet ne souffre d’aucune insuffisance. La pratique de l’esclavage est réprimée vigoureusement par les lois du pays et est considérée crime contre l’humanité.
Cependant, il faut bien reconnaître que les séquelles de ce phénomène avilissant existent bien encore, malheureusement, chez nous, mais aussi dans d’autres pays. C’est pourquoi notre priorité consiste à travailler avec fermeté et engagement pour venir à bout de cette situation. Nous ferons de la justice et de l’égalité des chances pour tous notre principal cheval de bataille.


Entretien réalisé par:
Yakham Codou MBAYE et Malick CISS.
Photos : Moussa SOW

Source : Le Soleil (Sénégal)

 

 

« Les Émirats et l'Arabie saoudite sont plus dangereux que le Qatar »

« Les Émirats et l'Arabie saoudite sont plus dangereux que le Qatar »Le Point - ENTRETIEN. Après deux ans de blocus contre Doha, le chercheur Sébastien Boussois dénonce le redécoupage autoritaire de la région par Riyad et Abu Dhabi.

Deux ans d'embargo n'ont pas mis à genoux le Qatar. Au contraire. C'est le constat qui ressort d'une note d'information publiée lundi par le Fonds monétaire international (FMI), 24 mois après le blocus terrestre, aérien, maritime et commercial imposé par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. D'après l'étude du FMI, demandée par Doha, la croissance du PIB du Qatar pour l'année 2018 est en progression à 2,2 %, contre 1,6 % l'année précédente. Or, la veille de cette publication, les pays voisins du Golfe faisaient de nouveau étalage de leurs divisions.

Invité – fait rare – la semaine dernière par l'Arabie saoudite à trois sommets à La Mecque pour dénoncer les « actions criminelles » de l'Iran, le Qatar a rejeté les conclusions de ces rencontres.

Le minuscule mais richissime émirat gazier est accusé depuis deux ans par Riyad et Abu Dhabi d'une trop grande proximité avec la République islamique d'Iran et de soutenir l'organisation des Frères musulmans. Chercheur en sciences politiques associé à l'Université libre de Bruxelles, Sébastien Boussois est l'auteur de Pays du Golfe : les dessous d'une crise mondiale (éditions Armand Colin)*. Dans une interview au Point, ce spécialiste du Moyen-Orient explique pourquoi le blocus du Qatar par l'Arabie saoudite et les Émirats n'est, d'après lui, qu'une illustration d'un redécoupage beaucoup plus vaste de la région.


Le Point : un rapport du FMI souligne la résistance de l'économie qatarienne. Deux ans après, la mise au ban du Qatar est-elle un échec sur le plan économique ?


Sébastien Boussois : Il est clair que le Qatar n'a pas tant pâti du blocus imposé par l'Arabie saoudite et les Émirats et de la fin des relations avec ces deux pays voisins. Depuis les années 1990, le Qatar, comme les Émirats, a tenté de s'affranchir de sa dépendance aux hydrocarbures, contrairement à l'Arabie saoudite ou même à l'Algérie. Au Qatar, cette « vision nationale qatarienne », mise en place par le précédent émir, Hamad Al Thani, en 1995, visait à compenser le poids énorme des importations vers l'Émirat par une hausse des exportations grâce à une diversification de l'économie. Cela a été rendu possible par une politique d'investissements tous azimuts. Ainsi, au plus fort du blocus de 2017 imposé par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, le Qatar a décidé, pour amortir le choc, d'investir dans son économie 10 % de son fonds souverain, soit 10 milliards de dollars. Puis, pour contrebalancer les effets du boycott, Doha a renforcé ses échanges économiques avec la Turquie, l'Iran, mais aussi des pays occidentaux comme l'Australie. Ces décisions lui ont permis d'annoncer qu'il quittait l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en décembre dernier, et de créer une banque de l'énergie en mars, dans la perspective de la chute, voire de la fin, des ressources d'hydrocarbures.


"Seul contre tous"


Comment expliquer le pouvoir de résilience de ce minuscule émirat ?

À mon sens, la façon dont les Qatariens se sont battus en 2017 contre cet embargo montre que ce pays possède une particularité. Prenant modèle sur les Britanniques, dont ils étaient un protectorat jusqu'en 1971, ils demeurent profondément insulaires : ils sont dans une logique de survie, « seuls contre tous », et tentent par tous les moyens d'être indépendants de toute autre puissance. C'est déjà ainsi qu'ils ont arraché leur indépendance.


De fait, le Qatar s'est-il rapproché d'un axe composé par la Turquie, l'Iran, voire la Russie, au détriment de l'alliance Washington-Riyad-Abu Dhabi ?


La crise du blocus a permis au Qatar de mesurer la solidité de ses alliances. La relation avec l'Iran est avant tout économique car, lorsque l'on partage le plus grand champ gazier du monde avec un pays (North Field pour le Qatar/South Pars pour l'Iran), ce n'est pas une bonne idée de se fâcher avec lui. Pour ce qui est de la Turquie, le Qatar cultive des liens historiques avec ce pays de par leur proximité commune avec les Frères musulmans. Toutefois, l'émirat est un pays suffisamment organisé pour ne pas s'embarquer dans les dérives actuelles du président turc Recep Tayyip Erdogan. Enfin, en ce qui concerne la Russie, les Qatariens ont montré depuis 2017 une volonté de renforcer leur coopération sécuritaire et militaire avec Moscou, sans pour autant chercher à se brouiller avec les États-Unis de Donald Trump. Leur stratégie est d'être en bons termes avec tout le monde, je pense qu'ils ont pas mal réussi sur ce plan.


Comment l'Occident, allié du Qatar, de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, s'est-il positionné dans cette crise ?

Les puissances occidentales sont alliées avec les deux camps. Le Qatar ne peut être considéré comme un ennemi à long terme des États-Unis à partir du moment où ce pays accueille la plus grande base américaine hors sol dans le monde. Autrement, Donald Trump aurait dû rapatrier les 10 000 soldats américains sur place. Pour ce qui est de la France, elle conserve des relations avec les deux camps. Paris participe en février au salon géant de l'armement Idex à Abu Dhabi et inaugure en mars avec Jean Nouvel le Musée national du Qatar, à Doha.


Le Premier ministre qatarien était présent au dernier sommet à La Mecque. S'agit-il d'un signe de réchauffement entre l'Arabie saoudite et le Qatar ?

La présence à ce sommet du Premier ministre qatarien a pu faire croire que la crise allait s'apaiser deux ans après le début des hostilités. Ce n'est malheureusement absolument pas le cas. Preuve en est, les conclusions du sommet de La Mecque ont été dénoncées par le Qatar, ce qui montre qu'en réalité ce triple sommet avait d'autres objectifs. Tout d'abord, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis voulaient tenter de redorer leur blason après des mois, si ce n'est des années, de politique interne et étrangère catastrophique pour leur image.


Qu'entendez-vous par là ?

Les Saoudiens et les Émiriens sont à l'origine de la guerre au Yémen, qui a fait plus de 100 000 morts, dont de nombreux enfants, et a créé une immense catastrophe humanitaire. En Libye, ces deux pays soutiennent la guerre hasardeuse du maréchal Khalifa Haftar, qui a fait au moins des centaines de morts. Et il ne faut pas oublier l'assassinat en octobre 2018 du journaliste dissident saoudien Jamal Khashoggi au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, pour lequel il n'y a eu aucune enquête internationale menée. Or, si cela avait été le cas, elle serait probablement remontée jusqu'au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS).


"L'axe Washington-Abu Dhabi-Riyad-Tel-Aviv"


Le sommet était consacré à la menace que ferait peser l'Iran sur la région.

Un des moyens pour les pays du Golfe de se rassembler est de faire bloc contre un ennemi commun qui est l'Iran. Lors de ce sommet, les Saoudiens et les Émiriens ont jaugé les soutiens dont ils disposaient dans leur lutte contre l'Iran, et dans le cas du déclenchement d'une guerre contre ce pays. Ainsi, l'objectif de cette réunion était de renforcer une alliance qui va en réalité au-delà du monde arabe. Il s'agit de l'axe Washington-Abu Dhabi-Riyad-Tel-Aviv. À mon sens, celui-ci est aujourd'hui beaucoup plus dangereux que la simple menace iranienne. Petit à petit, cette alliance est en train d'étouffer toutes les aspirations démocratiques du Moyen-Orient et menace sa stabilité. Et elle est d'autant plus dangereuse qu'elle est friable, contre nature, et n'existe que contre la menace iranienne. Combien de temps, en effet, les autres pays arabes vont-ils accepter que Riyad et Tel-Aviv soient les meilleurs alliés du monde ?


S'il existe actuellement un rapprochement entre l'Arabie saoudite et Israël contre l'Iran, n'est-il pas prématuré de parler de « meilleurs alliés du monde » ?


Ce sont les meilleurs amis du monde pour des raisons stratégiques, sécuritaires, militaires et énergétiques. Pour Israël, la principale menace vient du Hezbollah, mouvement lié à l'Iran. Pour l'Arabie saoudite, il s'agit de la « menace nucléaire chiite ». Et cette menace fédère des pays qui n'étaient pas destinés à devenir aussi proches : les deux principaux alliés des États-Unis dans la région sont engagés dans une dynamique et une synergie extrêmement puissantes dans le but de faire de l'Iran l'ennemi numéro un. Or les Iraniens n'aspirent qu'à un processus de démocratisation. Le régime des mollahs ne sera pas éternel et ce n'est pas en les braquant qu'on obtiendra la stabilité.


La République islamique est pourtant accusée de nombreuses ingérences dans les pays arabes de la région.


C'est vrai, on peut considérer que le régime iranien soutient des groupes terroristes, mais pas au point de faire oublier que les premières ingérences au Moyen-Orient viennent des Émirats arabes unis et de l'Arabie saoudite. Ces pays sont présents en Algérie en soutien au chef d'état-major de l'armée Gaïd Salah, en Tunisie aux côtés du président Béji Caïd Essebdi, en Libye en aide au maréchal Khalifa Haftar, en Égypte derrière le président Abdel Fattah al-Sissi, et jusqu'au Soudan en finançant les militaires toujours au pouvoir. Il ne s'agit clairement pas du même rapport de force que pour l'Iran. Pour moi, ces politiques régionales totalement suicidaires et le soutien inconditionnel que leur apporte Donald Trump sont très néfastes.


C'est oublier que le Qatar est un ardent soutien des Frères musulmans dans tous les pays que vous citez.

Ce soutien a existé jusqu'à l'effondrement des Printemps arabes, sauf dans certains pays où il représente un enjeu dans les guerres de procuration que le Qatar livre avec les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite. Dès 2011 et le mal nommé « Printemps arabe », le Qatar a toujours soutenu les mouvements d'opposition les plus présents au niveau local. Or, en réalité, la seule vraie alternative dans ces pays demeure les Frères musulmans. Mais qu'est-ce que les Frères musulmans aujourd'hui ? Le président égyptien Mohamed Morsi est toujours en prison et les Frères musulmans sont interdits en Égypte. Là-dessus, le Qatar a fait amende honorable. Mais, encore une fois, les forces contre nature dans la région viennent davantage du prince héritier d'Abu Dhabi, Mohammed Ben Zayed (MBZ), qui se présente comme le grand sauveur de la région alors qu'il veut y installer ou protéger des pouvoirs autoritaires. Dites-moi où le Qatar possède une part de responsabilité dans les guerres qui minent la région.


"Par sa politique, Abu Dhabi étouffe toute velléité démocratique."


Le Qatar n'a-t-il pas soutenu les mouvements rebelles islamistes, si ce n'est djihadistes, en Syrie ?


En Syrie, l'objectif du Qatar a été de soutenir ces mouvements de guérilla contre un pouvoir autoritaire qui allait à l'encontre de ses intérêts. Mais ils n'ont pas misé sur le bon cheval, le monde étant aujourd'hui dans une stratégie de normalisation de ses relations avec Bachar el-Assad. Mais est-ce vraiment une bonne solution que de glorifier le président syrien ? À mon sens, le rapport de force entre l'Arabie saoudite et les Émirats, d'un côté, et le Qatar, de l'autre, est celui d'un éléphant face à une souris. Or c'est la souris que l'on est en train de montrer du doigt en permanence. Cependant, depuis l'affaiblissement du Qatar, tous les paradigmes dans la région ont penché en faveur de l'Arabie saoudite, des Émirats, d'Israël et des États-Unis, et ont contribué à la déstabilisation du Moyen-Orient. En 2017, l'Iran n'était pas sur la sellette comme aujourd'hui ; le Yémen n'était pas dans la même situation ; Bachar el-Assad n'avait pas encore gagné la guerre ; MBS n'avait pas été adoubé par l'Occident comme le probable futur Saddam Hussein ; l'Arabie saoudite n'avait pas la capacité d'agir à sa guise en toute impunité.


Pourquoi insistez-vous sur le rôle-clé de MBZ et beaucoup moins sur celui de MBS au sein de cet axe ?


Il existe en réalité deux hommes forts dans la région : Mohammed Ben Zayed et le ministre émirien des Affaires étrangères, Anwar Gargash. Ils entendent remodeler le Moyen-Orient dans le but de stabiliser leur pouvoir selon leurs propres intérêts. Pour ce faire, ils luttent contre toute forme de processus démocratique. Car la démocratie n'est pas pour eux synonyme de stabilité, ce qui est d'ailleurs également le cas pour le Qatar. Par sa politique, Abu Dhabi étouffe toute velléité démocratique. En Tunisie, par exemple, que l'on érige souvent en modèle, la situation est aujourd'hui catastrophique. Le pays n'a jamais été aussi endetté de son histoire. Or l'économie était le facteur déclenchant du Printemps arabe et peut, encore aujourd'hui, tout faire basculer. Il est urgent d'arrêter de gaspiller des dizaines de millions de dollars dans la guerre. Deux tiers des populations de la région ont aujourd'hui moins de 30 ans. Il faut offrir à ces démographies galopantes de vraies perspectives. La jeunesse arabe de la Méditerranée et du Moyen-Orient n'a jamais été autant une poudrière qu'aujourd'hui.


N'est-il pas trop simple de poser le Qatar et l'Iran en victimes dans ce Moyen-Orient où les torts sont souvent partagés ?


La victimisation est une religion nationale dans le monde arabe. L'Iran et le Qatar exercent en effet une part d'influence. Par exemple, ces deux pays ne partageaient pas du tout la même vision en Syrie, où l'Iran soutenait Bachar el-Assad et le Qatar, la rébellion. Mais, en comparant leurs politiques à long terme, d'un côté, et les politiques à court terme installées par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, de l'autre, soit le redécoupage du Moyen-Orient avec le placement de régimes autoritaires, nous ne sommes pas dans le même ordre de grandeur.


La crise avec le Qatar est-elle, d'après vous, partie pour durer ?


Elle durera aussi longtemps que le cartel que je vous ai cité arrivera à faire croire au monde que les intérêts du Qatar concordent avec ceux de l'Iran.


Propos recueillis par Armin Arefi
Source : Le Point (France)

 

Le "tribalisme et le favoritisme" dans les armées d’Afrique de l’Ouest favorisent la montée du djihadisme

Le Sputnik News - La violence djihadiste s’étend en Afrique de l’Ouest, maintenant jusqu’aux États côtiers. Qu’est-ce qui l’explique et comment l’enrayer?

L’ex-envoyé spécial des Nations unies au Burundi, en Afrique de l’Ouest et en Somalie, le Mauritanien Ahmedou Ould Abdallah, Président du Centre d’analyse 4S, livre son analyse en exclusivité pour Sputnik. «Recrudescence de violences terroristes en Afrique de l’Ouest, faut-il déclarer l’état d’urgence face à la menace djihadiste?», se demandait récemment en Une le magazine Jeune Afrique.

À l’appui de cette thèse, une enquête auprès des experts sécuritaires de la région qui, tous, affirment que la menace djihadiste s’étend inexorablement vers le sud et concerne désormais tous les pays côtiers.

Jusqu’ici en Afrique de l’Ouest, seuls le Mali et le Burkina Faso et, dans une moindre mesure, le Niger étaient touchés par des violences terroristes. Liste à laquelle il faut rajouter le Nigéria, le Cameroun et le Tchad, en Afrique du Centre, victimes d’attaques récurrentes de Boko Haram depuis une dizaine d’années.

Au Mali, en dépit du succès des opérations de la force française Barkhane, les attaques armées et leurs répétitions atteignent des niveaux équivalents à ceux de 2012, au début de la crise. Violence des groupes radicaux contre les forces maliennes et internationales, violences plus graves opposant des communautés ethniques (chasseurs traditionnels contre éleveurs)… Face à ces périls, les forces de sécurité semblent paralysées, sauf lors de répressions contre les nomades du Grand nord ou les pasteurs peuls!

L’extension du terrorisme au Burkina Faso, annoncée depuis longtemps, est là. Parce que plus récentes, ces violences sont plus sanguinaires. Les djihadistes ont déclaré la guerre à l’enseignement moderne et aux enseignants, mais aussi aux religions et aux communautés isolées. Les régions du Soum (l’une des 45 provinces du Burkina Faso) se dépeuplent. Ignorée jusqu’à présent, la menace, très réelle, de voir cette violence exploser dans les pays côtiers du golfe du Bénin ou celui de Guinée a fini par arriver.

Comment et avec quels moyens ces «nouvelles cibles» des terroristes, à commencer par les États côtiers (Bénin, Togo, Ghana), s’organisent-elles pour faire face  aux djihadistes? Pour répondre à cette question, Sputnik France s’est entretenu avec Ahmedou Ould Abdallah, président du Centre «4 S» à Nouakchott, qui analyse les Stratégies pour la Sécurité du Sahel Sahara.

En tant qu’ancien ministre mauritanien des Affaires étrangères, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies au Burundi, en Afrique de l’Ouest et en Somalie, il juge la menace très sérieuse. Ahmedou Ould Abdallah s’insurge contre le fait que l’on fasse de la Libye un bouc émissaire de toutes les déstabilisations au Sahel. Face à la faiblesse et au tribalisme qui règne encore trop souvent dans les armées africaines, qu’il appelle à se réformer, il juge le soutien des forces armées occidentales indispensables. Il plaide enfin pour que les pays africains montent des fronts communs, y compris au sein de leurs propres sociétés, contre le djihadisme.

Sputnik France: Est-on vraiment en train d’assister à une poussée de la menace djihadiste en ce moment partout en Afrique de l’Ouest ou bien est-ce fortuit?

Ahmedou Ould Abdallah: «Avec l’arrivée de l’hivernage [saison des pluies sous les Tropiques, ndlr], la recrudescence de l’Harmattan [vent venant du désert, ndlr] et le ramadan, tous les ingrédients sont là pour que la région s’enflamme. La crise ouverte que nous connaissons actuellement a commencé au Mali en février/mars 2012, avec l’occupation du nord du pays par un groupe de radicaux. Sans l’intervention de la force française, Bamako serait probablement, aujourd’hui, entre leurs mains. Cette occupation non seulement perdure, mais elle est devenue contagieuse jusqu’au nord du Bénin, en passant par le Burkina Faso et le Niger, qui gère plutôt bien la situation, mais aussi sur le pourtour du lac Tchad. Seul le Sénégal, qui reste très vigilant ou des pays ayant passé des alliances tacites ont échappé jusqu’à présent à cette recrudescence de violence.»

Sputnik France: Concernant l’Algérie et le Soudan, vous avez écrit récemment qu’une trop grande médiatisation des manifestations populaires contre les gouvernements risque de renforcer «le message déjà bien articulé des islamistes.» Que craigniez-vous exactement?

Ahmedou Ould Abdallah: «D’un côté, je crains que des situations où il y a un affaiblissement des gouvernements centraux, comme en Algérie, ne perdurent; mais aussi, d’autre part, les effets de contagion possible au Sahel et notamment dans la région du G5 Sahel [Burkina Faso, Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, ndlr]. Les États côtiers situés dans le golfe du Bénin et celui de Guinée sont aussi, désormais, des zones menacées.»

Sputnik France: et en ce qui concerne la Libye? Vous dénoncez la multiplicité et donc l’incohérence des ingérences extérieures, qui retardent le règlement du conflit armé entre factions rivales dans ce pays. Est-ce aussi la principale cause de la déstabilisation de l’ensemble de la sous-région?

Ahmedou Ould Abdallah: «Les causes de l’instabilité au Sahel sont multiples. Aussi, je m’insurge contre le fait que l’on transforme la Libye en un bouc émissaire. Il faut remonter aux années soixante-dix pour comprendre comment Mouammar Kadhafi a cassé l’armée libyenne. Comme il n’avait plus confiance dans les forces militaires et de sécurité de son pays, il a commencé à former des milices, démanteler les services publics et recruter massivement dans le Sahel. Jusqu’au milieu des années 80, du fait de la sécheresse, nombre de jeunes Sahéliens ont accouru en Libye pour fuir la misère. Nous en payons encore les conséquences aujourd’hui, y compris en Libye.

Si la Libye a été le déclic en 2012, dans tous les États sahéliens, on constate la même tendance à affaiblir nos armées, qui sont de moins en moins formelles, car cooptées selon des critères ethniques. C’est exactement ce qui s’est passé en Somalie, qui a pourtant le même peuple, la même langue, la même religion. Dès qu’on laisse entrer le tribalisme et le favoritisme, on déconstruit l’État central hérité de la colonisation.»

Nouveaux fronts djihadistes

Sputnik France: Le lancement de l’opération Otapuanu (une vaste opération de ratissage antiterroriste mise en œuvre par les autorités burkinabè au début du mois de mars dans l’Est du pays) a-t-elle véritablement eu pour effet de repousser les djihadistes dans les États côtiers voisins?

Ahmedou Ould Abdallah: «Quand on connaît une crise interne comme celle qu’a connu le Burkina Faso avec le départ de Blaise Compaoré en 2014, on doit chercher la réconciliation nationale et à élargir le plus possible son assise. Sinon, on court le risque que des éléments radicaux se déplacent du nord au sud jusqu’à contaminer des villes côtières riches du golfe du Bénin ou celui de Guinée.

L’opération des autorités burkinabè à laquelle vous faites allusion a sans doute du mérite, mais ce n’est pas ce qui a poussé les éléments les plus extrémistes, sévissant au Sahel et au Burkina Faso en particulier, à migrer vers le sud. Ceux-ci obéissent à une logique qui les mène à rechercher des villes côtières riches et peuplées où séjournent plus d’étrangers [Occidentaux, ndlr], ce qui leur permet d’être en couverture des journaux ou à la Une des médias internationaux quand ils commettent leurs méfaits.»

Sputnik France: Croyez-vous que des organisations djihadistes sahéliennes, comme le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, lié à Al-Qaïda*) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ont pour objectif de «descendre», à leur tour, vers le sud? Et, dans ce cas jusqu’où iront-elles?

Ahmedou Ould Abdallah: «Ces organisations sont déjà présentes dans le sud depuis au moins dix-huit-mois pour préparer le terrain: elles sont à la frontière entre la Côte d’Ivoire, la Guinée et le Libéria et également au nord du Ghana et du Bénin. Pendant la saison des pluies, les cellules restent dormantes et se fondent dans la population en profitant des ressources locales plus abondantes que dans la partie sahélienne. Ça ne veut pas dire que le GSIM ou l’EIGS vont quitter, pour autant, le Sahel qui leur sert de base arrière.»

Sputnik France: L’intervention des forces spéciales françaises dans le nord du Burkina Faso pour libérer les deux Français et leur guide béninois enlevés le 1er mai dans le parc de la Pendjari, l’un des trésors touristiques du Bénin, était-elle indispensable?

Ahmedou Ould Abdallah: «Oui, si l’on se met à la place des otages, même si l’on peut déplorer la mort de deux officiers français des forces spéciales. Du point de vue de la dissuasion, c’est toujours bon d’intervenir. Et compte tenu de la spirale de violence qui s’est abattue sur le Sahel, il faut quand même que nous nous rendions à l’évidence: nous ne sommes pas capables de nous battre seuls, que ce soit pour délimiter la menace, la neutraliser ou l’affaiblir.

On peut ne pas être d’accord que ce soit des étrangers qui viennent chez nous faire le boulot, mais dans ce cas on commence par réformer son armée. Je vais vous livrer une information confidentielle. Savez-vous que rares sont les armées africaines où les bulletins de salaire sont informatisés? Tout le monde sait pourquoi, parce qu’ainsi on peut payer des subsides à des tiers. Donc, j’estime qu’au moins les salaires dans les armées du G5 Sahel doivent être informatisés.»

Trafics lucratifs

Sputnik France: Pourtant, jamais le Bénin auparavant n’avait été le théâtre d’une telle attaque... Qu’est-ce qui a changé pour que le Bénin soit ainsi visé? Faut-il mettre ce pays sur liste rouge et interdire les touristes d’y aller?

Ahmedou Ould Abdallah: «Ce qui m’a frappé dans le meurtre du guide des deux touristes français libérés le 10 mai à l’issue de l’opération des forces spéciales françaises, c’est que son corps, retrouvé quatre jours plus tard, avait été atrocement mutilé… ça, c’est vraiment nouveau, car jamais auparavant, on ne touchait aux chauffeurs ou accompagnants, considérés comme sans “valeur marchande” par rapport aux Occidentaux. Il y a là, à mon avis, une volonté délibérée de terroriser les populations locales.

Maintenant, en ce qui concerne les alertes aux voyageurs établies par le Quai d’Orsay, la Mauritanie et l’Algérie ont figuré en rouge pendant longtemps sur cette carte. Il n’y a pas grand-chose que l’on puisse faire. C’est difficile de demander aux pays occidentaux de ne pas essayer de protéger leurs concitoyens.»

Sputnik France: Si les katibas établies au Mali et au Burkina ont des connexions et des capacités d’action dans les pays côtiers ouest-africains, faudrait-il songer à élargir le G5 Sahel à ces États?

Ahmedou Ould Abdallah: «Quand on a un ennemi extérieur, il faut des fronts intérieurs solides les plus inclusifs possible, en incluant les partis politiques et la société civile. Et pas seulement des élections qui peuvent être plus ou moins démocratiques... C’est dans le renforcement de la cohésion intérieure que viendra la meilleure défense [contre le terrorisme, ndlr] en mettant fin, aussi, à la corruption arrogante qui règne chez nous, parce qu’illimitée. Beaucoup d’États du Sahel sont exposés à cette forme de corruption, alors qu’en Europe, en Amérique ou en Asie, la presse, la police et la justice étant plus libres peuvent constituer des garde-fous.

Quant à la question de savoir s’il faut élargir le G5 à d’autres États, c’est aux membres de cette organisation de décider s’ils augmentent ou pas le club en faisant rentrer de nouveaux membres.»

Christine H. Gueye
Source : Sputnik News (France)

 

 

Me Mahfoudh Ould Bettah, président de la Convergence Démocratique Nationale (CDN) : ‘’Pour le candidat unique, les discussions ont fini par achopper sur les stratégies individuelles et les agendas partisans’’

Me Mahfoudh Ould Bettah, président de la Convergence Démocratique Nationale (CDN) : ‘’Pour le candidat unique, les discussions ont fini par achopper sur les stratégies individuelles et les agendas partisans’’Le Calame - L’alliance électorale de l’opposition démocratique (AEOD) n’a pas réussi à s’entendre sur un candidat unique. Les discussions se sont enlisées presque. Sur quoi elles ont achoppé ?

Me Mahfoudh Ould Bettah : Je voudrais vous rappeler d’abord que le principe en politique est que chaque parti présente son propre candidat, à une échéance aussi importante que la présidentielle. La coalition étant l’exception. Les partis de l’alliance électorale de l’opposition démocratique (AEOD) ont opté pour cette exception.

Mais l’idée du retour au principe n’est jamais exclue pour la simple raison qu’on est en présence de pluralité de partis politiques qui obéissent, chacun, en ce qui le concerne à ses propres contraintes, notamment politiques. L’AEOD a été justement conçue dans la perspective de dépasser les logiques individuelles pour donner à l’opposition des chances de pouvoir peser d’un poids réel dans l’échéance de 2019.

Nous étions conscients de la nécessité, pour chaque parti et pour l’ensemble des partis de privilégier cette option. Il se trouve, malheureusement qu’on n’a pas pu aboutir à la concrétisation de cette ambition.

Et pour répondre précisément à votre question, les discussions ont fini par achopper malheureusement sur les stratégies individuelles, les agendas partisans et l’absence de soucis réels à donner toutes ses chances à l’option prise.

Aucune des options envisagées (candidature interne, candidature externe) n’a pu emporter le consensus qui est la règle sur laquelle se fondent les décisions des cadres d’action commune de l’opposition (AEOD, FNDU et COD).

Il y a lieu très justement, d’exprimer beaucoup de regrets pour l’échec de cette option.

A ce niveau, je voudrais exprimer la position de notre parti, CDN ; celle-ci consistait, dès la signature de la déclaration commune à exprimer notre soutien à toute candidature interne qui ferait consensus. Cette position était largement justifiée par le fait que l’opposition, s’est structurée en partis depuis 27 ans et qu’elle compte en son sein de nombreuses personnalités pouvant susciter des dynamiques électorales gagnantes et assumer, valablement la plus haute charge de l’Etat.

Nous n’avons jamais dénié, leurs qualités indéniables aux candidats externes proposés, mais nous ne comprenons pas, non plus, que l’opposition soit contrainte à recourir à des personnalités qui lui sont externes.

-Cet échec que beaucoup d’observateurs attendaient, y compris dans vos propres rangs, ne vient-il pas signer la fin du « copinage » au sein de l’alliance mais surtout au sein du FNDU ?

-Il est fort à craindre que l’échec de l’option du candidat unique ne soit le début de la fin, pas du « copinage », comme vous le dites, mais plutôt du partenariat qui a été privilégié, jusqu’ici, par les partis de l’opposition.

Ceci étant, lors de la dernière réunion de l’AEOD, il a été convenu de maintenir le cadre de celle-ci pour, à la fois, obtenir du pouvoir les conditions que requiert une élection transparente et de reporter les voix sur le candidat de l’opposition qui se retrouverait au 2e tour.

- Parmi les raisons avancées pour expliquer les divergences figureraient la question des financements pour battre campagne et la représentativité de certains candidats potentiels. Y’en avaient –il d’autres, comme des raisons idéologiques ou politiques ?

- Les raisons de cet ordre (financier) ont été avancées, pour privilégier l’une des options, mais on ne s’est pas attardé sur cet argument qui n’a pas emporté la conviction de certains. En revanche, les raisons politiques et idéologiques ont au fond pesé et fini par l’emporter.

-Par cet échec, l’opposition mauritanienne ne vient-elle de faire un énième deuil de l’alternance démocratique?

L’absence de candidat unique est une perspective qui semble éloigner pour certains les chances s’une alternance au profit de l’opposition : mais malgré tout la pluralité des candidats n’a pas que des inconvénients. Elle fournit l’occasion de présenter une offre politique diversifiée qui a des chances de toucher tous les segments que n’aurait pas pu mobiliser une candidature unique. Si les règes du jeu seront respectées, la pluralité des candidats cesse d’être un handicap et pourrait même devenir l’option la plus pertinente pour réussir l’alternance démocratique.

-Quel crédit donner à l’engagement de vos deux camps de se retrouver derrière le candidat de l’opposition qui réussirait à mettre en ballotage le candidat du pouvoir ? Quelles chances pourrait avoir, selon vous, cette hypothèse de 2e tour?

-L’hypothèse d’un 2e tour est fort envisageable si comme je l’ai dit tantôt, les règles du jeu sont claires et respectées. Rien ne permet, à ce stade de mettre en doute l’engagement des partis de l’opposition qui prendraient part à ces élections, de se retrouver derrière le candidat de l’opposition qui mettrait en ballotage le candidat du pouvoir ; je dirai même qu’il pourrait bénéficier des voix des autres partis et candidats recalés qui, au fond voudraient voir le pays s’offrir une nouvelle ère politique.

-Dans la perspective de la présidentielle, une délégation de l’AEOD a rencontré le ministre de l’intérieur, suite à une correspondance qu’elle a adressée au gouvernement. Qu’attendez-vous du gouvernement dans le cadre de l’organisation du processus électoral ? La refonte de la CENI ou tout simplement son aménagement dont on parle depuis quelque temps suffirait-elle à vous rassurer ?

-Effectivement, une délégation de l’AEOD dont j’étais membre a rencontré le ministre de l’intérieur, par deux fois. Il s’agissait, pour le ministre d’obtenir de l’AEOD des précisions sur les différent points soulevés dans la correspondance de l’opposition qu’il a reçue le 8 février. Cette correspondance comportait un certain nombre de points : politiques et techniques.

Sur le plan politique, l’AEOD avait réclamé l’ouverture politique, notamment la fin des poursuites contre certaines personnalités politiques, syndicales, de la presse et des affaires, poursuivies dans des affaires éminemment politiques, l’ouverture des media publics aux forces politiques et sociales du pays, l’arrêt de toutes les mesures qui restreignent ou mettent en cause les libertés, la fin de la diabolisation de l’opposition etc.

Au plan technique, l’AEOD a réclamé, non pas un réaménagement de la CENI, mais une refonte totale de celle-ci. La CENI a été constituée sur des bases qui violent les lois qui l’établissent et précisent les modes de désignation de ses membres.

L’AEOD a réclamé le respect de deux principes :

- La CENI doit être paritairement composée du pouvoir et de l’opposition

- Ses membres doivent être choisis sur des critères de neutralité et de probité.

L’AEOD a également réclamé la mise à jour de la liste électorale en vue de permettre à tous les mauritaniens, à la fois de l’intérieur que de l’étranger en âge de voter de pouvoir accomplir leur devoir civique. Comme elle a réclamé la neutralité de l’Etat (administration, justice et armée…)

Enfin, elle a demandé la mise en place d’un observatoire national des élections et la présence d’observateurs étrangers.

Dans sa réponse, le ministre a promis de soumettre notre requête au gouvernement et nous donner la réponse de celui-ci lors d’une prochaine rencontre. Force est de constater, pratiquement deux semaines après cette rencontre que la réponse tarde à venir.

-Que vous inspire la déclaration du président Aziz sur la candidature de son compagnon d’armes, le général Ghazwani qui, d’après lui aurait pris la décision personnelle de se porter candidat à la présidentielle avant de recadrer en affirmant qu’il est bien le candidat de la majorité et que lui-même, l’UPR et le gouvernement le soutiendraient activement ?

-Je n’ai particulièrement pas suivi les déclarations du chef de l’Etat sur la candidature du général Ghazwani. Je suppose, en revanche que l’actuel chef a exprimé la volonté ferme de l’Etat de présenter la candidature du général Ghazwani comme une émanation de son pouvoir, à la fois de lui-même, de son gouvernement et de son parti, l’UPR. L’objectif d’Ould Abdel Aziz est d’encadrer au plus près, celui auquel, le pouvoir, selon lui, va échoir.

Ceci étant dit, le candidat Ghazwani semble vouloir se soustraire à cette emprise, en se déclarant candidat indépendant, ouvert à toutes les forces politiques et sociales autres que celles du pouvoir. Il est fort à craindre que le souci du chef de l’Etat sortant de continuer à peser de son poids sur le cours des choses et le souci légitime du candidat d’exercer la plénitude de sa charge sans en référer à son prédécesseur, ne soient l’occasion d’une rupture entre les deux hommes, qui, il faut l’espérer n’affectera pas la stabilité du pays et le bon fonctionnement de ses institutions.

-Au cours de cette sortie, le président Aziz a démenti les rumeurs selon lesquelles plus de 2 milliards de Dollars seraient gelés dans une banque à Abu Dabi, sur ordre des autorités américaines. L’énormité de la somme laisse beaucoup sceptiques. Que vous inspirent ces rumeurs qui interviennent en fin de règne d’Ould Abdel Aziz ?

Cette affaire n’et pas avérée, à ce stade, c’est pourquoi, vous me permettrez de ne pas en parler. Il s’agit de rumeurs comme vous le dites.

-A en croire certaines rumeurs, des partis politiques d’obédience négro-africaine seraient en discussion pour désigner un candidat unique. Que pensez-vous de cette option ?

- Je respecte le choix de tous mes compatriotes, mais je pense qu’il est temps que l’élite mauritanienne dépasse le cadre communautariste, tribaliste et régionaliste, notre peuple n’en a que trop souffert. Il faut que cette élite s’élève au dessus de ces loyautés et qu’elle accorde la primauté à la loyauté au pays et à la communauté nationale, dans sa globalité.

Les pouvoirs autoritaires se nourrissent de nos clivages et divisions communautaires. Un peuple divisé est une proie facile pour les régimes despotiques et corrompus.

-Votre parti, comme d’autres, a été victime d’une mesure de dissolution prise par le ministère de l’intérieur. En réaction, vous avez qualifié cette mesure de nulle, d’arbitraire et d’infondée. Que comptez-vous faire pour défendre vos droits ?

-La Convergence démocratique nationale (CDN) a été effectivement victime d’une mesure de dissolution qui manque manifestement de base légale. Les dispositions de l’article de la loi 24 – 2012, relatif à la dissolution ont été expressément abrogées par la loi 31 -2018. Cette dernière ne dispose que pour l’avenir, en vertu du principe qui voudrait que les lois ne sont pas rétroactives et sous la loi de 2018, il n’y a eu qu’une seule élection.

De plus, à considérer même que les dispositions de la loi 2012 n’ont pas été abrogées, ces dispositions ne sont pas applicables à la CDN parce qu’elle ne prévoit la dissolution que pour deux cas de figure seulement. Soit, une double participation, à l’occasion de l’une d’elle, le parti n’a pas obtenu le pourcentage requis, soit une double non participation successive. Or, notre parti, comme du reste plusieurs autres ont boycotté les élections de 2013 avant de participer à celles de 2018. A considérer que le boycott est une non participation, on n’aura pas participé une fois en 2013, et participé une fois, en 2018.

Or, ce cas de figure n’est pas envisagé par la loi, en plus du principe que les lois qui portent sanction ne peuvent être appliquées à des cas qui n’y sont pas expressément énoncées…Si elles doivent être interprétées, c’est au profit de la partie contre laquelle leur application est requise.

Par ailleurs, il est à noter que les élections ayant fondé cette mesure sont des élections frauduleuses, et nous en avons en avons fait, nous en particulier à la CDN, les frais. Les instructions ont été données aux présidents des bureaux de votes, sur l’ensemble du territoire national, de falsifier nos résultats. Nous avons plusieurs extraits de PV, obtenus par forcing où nos résultats ont été complètement modifiés au niveau de la CENI.

Tenez, pour illustrer mes propos, je vous cite le bureau de Benar, arrondissement de Male. Notre candidat a obtenu 217 voix mais la CENI ne lui reconnait officiellement que 4 voix. C’est le cas à Hachi Cheggar, à Sélibabi, dans les Hodhs et ailleurs. Apparemment, il y a comme une instruction pour réduire à néant nos résultats. Il y a lieu de préciser que nous étions par notre présence le 2è parti d’opposition après Tawassoul du point de vue du nombre de listes présentées par notre Parti : 63 listes municipales, 102 candidats à la députation et 9 listes régionales, ce qui a du effrayer le Pouvoir.

Nous avons la conviction que le peuple mauritanien n’a rien à nous reprocher, au contraire, il apprécie notre engagement pour la chose publique ; en revanche, le pouvoir en place nous en veut particulièrement parce qu’il a toujours considéré que nous sommes une opposition radicale ; il n’a pas donc hésité à se faire plaisir de nous créditer d’un pourcentage sur la base duquel, il finira par dissoudre notre parti.

A ce stade, nous avons introduit un recours en annulation contre cette mesure devant la Cour Suprême. Nous avons en même temps introduit une demande en sursis à exécution de l’arrêté du ministère de l’intérieur.

Propos recueillis par Dalay Lam
Source : Le Calame (Mauritanie)