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Mariem Mint Derwich : Nous avons fait de l’amoral et du mensonge une vertu…

Je crois profondément aux valeurs que sont le partage, l’égalité, la justice sociale, élevée que je fus dans cette gauche que le politiquement correct appelle aujourd’hui « extrême gauche»…
Je crois profondément en la redistribution des richesses, en la mixité sociale, en la vertu et la morale en politique. Je crois profondément que la politique est le lieu de la mise à disposition au profit du bien de tous et non pas d’une élite.

Je crois profondément en l’école comme creuset citoyen, en construction d’une pensée commune, en outil de libération… Nous avions l’occasion, petit pays né de nulle part, de construire un modèle social qui profite à tous.

Nous ne sommes pas nombreux, nous sommes forces vives, nous sommes hommes. Nous pouvions décider d’être. Mais nous avons choisi de ne pas nous penser, de ne pas nous construire. Nous avons choisi la déconstruction d’un idéal…

Nous avons favorisé les élites, le mensonge, la corruption, le détournement, l’exclusion communautaire, les politiques de « saupoudrage », l’arrogance en lieu de l’action, le maintien dans un imaginaire fantasmé…

Nous avons découpé notre sous sol, bradé nos richesses, fait de notre seule entreprise, la SNIM, un outil à alimenter les campagnes électorales, atomisé le monde rural traditionnel, dépossédant les paysans au profit de commerçants..

Nous avons fait de l’amoral et du mensonge une vertu…

Nous avons menti à nos enfants, nous continuons à leur mentir et à les effacer de la carte du monde par une Education dite Nationale catastrophique et génératrice d’inculture…

Nous avons bradé nos valeurs islamiques, notre tolérance, notre savoir, notre intelligence au profit d’une » nouvelle » religion, le wahhabisme.

Nous avons fait de l’armée un outil d’asservissement de l’Etat.

Nous avons fait du mépris de l’humain une vertu cardinale…

Nous avons fait de la jalousie, de la méchanceté, une manière de vivre…

Nous nous sommes oubliés en chemin…

Nous sommes fantômes dans la survie….

Nos politiques ne nous méritent pas, nous peuple de Mauritanie…

Mariem Mint Derwich
Source : Adrar-Info (Mauritanie)

 

Mauritanie: régionalisation et auto-emploi

Mauritanie: régionalisation et auto-emploi Deuxième échelon de la décentralisation en Mauritanie, les Conseils Régionaux constituent l’une des principales réformes qu’a connue le pays suite au référendum organisé en 2017.

Ainsi, les premiers conseils régionaux de l’histoire de la Mauritanie seront investis dans environ deux mois, et ce une fois connus les résultats des prochaines échéances électorales dont les campagnes démarreront d’ici une quinzaine de jours.

Les Mauritaniens auront à choisir leurs représentants aussi bien au niveau du parlement, qu’au niveau local et régional. Un exercice un peu particulier pour une population qui, malgré l’importance qu’elle accorde à ce genre de rendez-vous, continue a faire le lien entre la suppression du Sénat et la création de nouvelles collectivités territoriales qui s’ajouteront aux communes déjà en place, et dont l’efficacité est remise en cause par une partie des Mauritaniens.

Le bilan des communes est peut être mitigé, seulement l’expérience Mauritanienne en matière de décentralisation est à capitaliser. Cette décentralisation qui, depuis 1986, mettait l’accent sur le développement des communes en vue de les aider à rendre un service public local de meilleure qualité à la population à majorité rurale.

Le présent article n’a pas l’ambition de faire la lumière sur les points forts et points faibles de l’expérience Mauritanienne en matière de décentralisation, ni de développer les raisons de la création des conseils régionaux ou ceux de la suppression du Senat.

Il a pour objectif de contribuer à la compréhension du rôle des futurs conseils régionaux, leur place dans l’organisation institutionnelle, le mécanisme de financement de la décentralisation et enfin leur éventuel rôle dans le développement de l’auto-emploi au niveau régional et par conséquence la lutte contre la pauvreté.

1. Missions des conseils régionaux

La loi créant les conseils régionaux définit leur mission par l’article 3, qui stipule que ”La région a pour mission, de promouvoir le développement économique, social, culturel et scientifique dans son ressort territorial dans le respect de l’intégrité, de l’autonomie et des attributions des autres collectivités territoriales. Elle a une fonction de mise en cohérence des stratégies de développement et d’aménagement du territoire.’‘

Ils ont compétence en matière de :

– Planification et aménagement du territoire de la région ;

– Promotion et encouragement des activités et des investissements commerciaux,

industriels et touristiques dans la région ;

– Environnement et gestion des ressources naturelles ;

– Education, alphabétisation et formation professionnelle ;

– Santé et action sociale ;

– Jeunesse, sports et loisirs ; et

– culture

Les conseils régionaux doivent remplir leur mission dans la limite de leurs compétences avec le respect strict de l’unité de la Nation et celui des compétences dévolues aux autres collectivités territoriales et services déconcentrés de l’Etat.

Si on considère que la mise en place de ces conseils régionaux n’aura pas d’incidence sur l’unité de la Nation par ailleurs garantie par d’autres textes en vigueur, elle n’en sera pas sans difficultés au regard des éventuels chevauchement de responsabilités par rapport aux autres structures déconcentrées ou décentralisées de l’Etat.

En effet, parmi les défis majeurs auxquels ces conseils feront face, c’est celui de la difficile mise en pratique de la loi sur la régionalisation dans un environnement caractérisé, jusqu’a aujourd’hui, par une certaine faiblesse des collectivités territoriales face aux autres services de l’Etat, laquelle faiblesse trouve sa raison d’être dans celle des ressources humaines et ressources financières des dites collectivités.

Malgré l’engagement important de l’Etat pour la réussite de la décentralisation et le développement de services de proximité à travers l’action des communes, celles ci sont restées presque absentes au niveau décisionnel et ont continué, dans la plupart des cas, à subir la loi des services déconcentrés qui disposent de ressources humaines plus compétentes, de ressources financières de loin plus importantes et d’une plus grande expérience dans la conduite et gestion de projets.

L’expérience de la Mauritanie en matière de décentralisation ne date pas d’aujourd’hui, et le pays dispose d’un arsenal juridique important permettant a tout un chacun de remplir sa mission pour un meilleur développement local, régional et national.

Les conseil régionaux sont appelés à être plus présents au niveau décisionnel, à faire appel à des ressources humaines compétentes et surtout à mobiliser des ressources propres stables, seul vrai levier à travers lequel ils arriveront à remplir leur mission dans le respect de la législation en vigueur.

Au même titre que les communes, les conseils régionaux seront soumis à la tutelle du représentant de l’Etat au niveau de la région, leurs actes seront soumis à un contrôle de la légalité et auront l’obligation et l’intérêt de collaborer étroitement avec l’ensemble des structures déconcentrées de l’Etat.

2. Mécanisme de financement de la décentralisation en Mauritanie

Le fonds régional de développement constitue le transfert le plus important effectué sur le budget de l’Etat en direction des collectivités territoriales. Il a connu une importante évolution en terme de montant et mode de gestion. Il s’élève aujourd’hui à 350 Millions de MRU (3,5 milliards de MRO).

A côté de ce fonds, l’Etat Mauritanien investit annuellement environ 400 Millions de MRU (4 milliards de MRO) dans la gestion des déchets municipaux, et participe annuellement à hauteur de 250 Millions de MRU (2,5 Milliards de MRO) dans le financement du programme PNIDDLE sur une période de 5 ans. Ainsi, un milliards de MRU (10 milliards de MRO), sur un budget d’environ 44 Milliards de MRU, est alloué annuellement et de façon direct au financement de la décentralisation.

A cela s’ajouteraient les fonds dédiés aux différents départements ministériels et agences de lutte contre la pauvreté pour les opérations réalisées au niveau régional et local, et qui sont de nature à favoriser le développement durable. On rappelle a ce niveau que, malgré le fait que les centres de santés et écoles primaires, à titre d’exemple, dont la gestion relève des compétences des communes, ces infrastructures de base continuent à être construits et gérés par les autres départements techniques et agences de lutte contre la pauvreté.

Les conseils régionaux risqueraient de se confronter à ce genre de difficultés, s’ils ne mettent pas rapidement en place les moyens humains nécessaires pour garantir le bon fonctionnement de leurs structures techniques.

Cependant, les moyens humains ne sont pas suffisants à eux seuls, c’est pourquoi la loi sur la région par son article 55, définit les ressources de fonctionnement de la région : ”Les recettes de fonctionnement de la Région proviennent des dotations de fonctionnement accordées par la loi des finances, et des redevances du domaine, des produits de l’exploitation de son patrimoine et des redevances pour services rendus”.

A ce niveau, il conviendrait de rappeler que la fiscalité locale gérée par ou pour le compte des communes est jugée peu rentable. Ainsi, sans le concourt de l’Etat via le FRD ou toute autre subvention, la plupart des communes n’arriveraient pas à satisfaire leurs engagements en terme de fonctionnement.

Le niveau de mobilisation de ressources propres est resté faible, et ce malgré les multiples actions de renforcement de capacités réalisées à travers l’appui de la part de l’Etat et des partenaires techniques et financiers tels que la GIZ, l’AFD, le PNUD, la Banque Mondiale pour ne citer que ceux ci.

Ainsi, il est suggéré de procéder dans les plus brefs délais à une reforme de la fiscalité locale par l’introduction d’une fiscalité régionale permettant aux deux collectivités territoriales de disposer de ressources propres plus importantes et de niveau garantissant une certaine autonomie financière.

3. Régionalisation et développement de l’auto emploi

L’introduction du nouvel échelon de la décentralisation est de nature à promouvoir un développement économique local et de favoriser la création d’emplois durables. La aussi, les leçons devront être tirées des différentes expériences connues avec les communes en matière de création d’emplois.

Les communes n’ont, jusqu’a présent, pas réussi à créer des emplois au niveau local et ce malgré l’existence de ressources compétentes dans le domaine, et le besoin des mairies en matière de ressources. Ce manque de réussite est la résultante de plusieurs facteurs dont la rareté des ressources de fonctionnement au niveau des communes, le non engagement des partenaire au développement dans la prise en charge des coûts de fonctionnement liés au personnel, mais surtout le caractère non permanant des emplois crées au sein des communes du fait qu’ils sont étroitement liés aux élus dont le mandat est limité à 5 ans.

Les emplois temporaires créés suite aux activités et projets réalisés au niveau des communes restent de courtes durées et prennent fin généralement avec la clôture des projets ou réception d’infrastructures.

La solution idéale a cette situation est l’auto – emploi des jeunes. La création de petites et moyennes entreprises constitue une solution à cette équation à multiples inconnus qu’est l’emploi durable des jeunes.

Les régions auront un rôle historique à jouer dans ce domaine, et ce à travers l’encouragement d’initiatives privées émanant de jeunes désirant s’aventurier dans le domaine de l’entrepreneuriat.

Il est possible pour les régions de proposer la création d’un régime fiscal simplifié au bénéfice des jeunes entrepreneurs au niveau régional. Ce régime simplifié pourra bénéficier à toutes les parties concernées par le développement économique à travers la petite entreprise ;

La région tirera des bénéfices à travers la création d’une fiscalité rentable basée sur la création de la richesse et s’éviter ainsi de se retrouver avec des redevances et taxes peu rentables et dont le recouvrement est quasi impossible vu la nature des sanctions à mettre en place.

Les jeunes entrepreneurs bénéficieront d’exonérations fiscales sur certaines rubriques de la fiscalité de l’entreprise Mauritanienne et seront en mesure de créer des emplois durables, avec l’obligation pour eux de s’enregistrer et d’appliquer les règles de transparence en matière de comptabilité et d’informations financières.

Le régime fiscal simplifié au bénéfice des jeunes entrepreneurs permettant à la région de promouvoir un développement économique durable, et fera son chemin sur la démarche d’entreprendre à zéro Franc testée dans quelques pays de la sous région et soutenue par plusieurs partenaires au développement dont notamment la Banque Africaine de Développement.

La petite et moyenne entreprise pourra jouer un rôle économique important et historique au niveau régional, local et rural. La petite entreprise permettra au système monétaire d’être plus efficace, aux banques présentes au niveau régional de contribuer au financement du développement du pays et à la lutte contre la pauvreté.

Il est fortement conseillé d’encourager les jeunes entrepreneurs a investir à l’intérieur du pays et ce à travers des avantages fiscaux importants. S’inspirer du régime particulier de la zone franche de Nouadhibou, du régime fiscal simplifié appliqué aux sociétés pétrolières ainsi que celui des entreprises étrangères non résidentes en Mauritanie.

En guise de conclusion, on peut dire que la création des régions en Mauritanie est une action à saluer et à soutenir. Cependant, il est nécessaire de capitaliser l’expérience des communes en ce qui concerne la mise à disposition de moyens humains compétents, de mise en place d’une fiscalité régionale basée sur la création de la richesse et d’encourager l’auto emploi à travers l’adoption d’un régime fiscal simplifié au bénéfice des jeunes entrepreneurs.

Des collectivités territoriales fortes, dotées de ressources financières stables et disposant de moyens humains à la hauteur, garantiront l’atteinte des objectifs de développement visés par le Gouvernement à travers la politique de décentralisation des services de proximité de base.

Par Youssouf El Yedaly.
Source : Financial Afrik

 

 

Sahel : Le règne d'un hitlérisme

Sahel : Le règne d'un hitlérismeIl y a un vent mauvais, très mauvais qui souffle en ce moment dans tout le Sahel : celui de la haine interethnique.
En arrière fond : la "lutte contre l'insécurité et le terrorisme" et l’électoralisme carnassier. Le centre de gravité de ce chaos est clairement le Mali où s'applique la théorie du "nid de frelons". Tous les extrémismes s'y sont donnés rendez vous. Et toutes les erreurs d'analyse des stratèges de l'anti-terrorisme s'y épanouissent.

Les contre-mesures et les frappes aveugles contre des groupes "djihadistes" vite identifiés à l'appartenance ethnolinguiste de leurs chefs ou de leurs combattants, fait basculer la région dans la spirale de la guerre de tous contre tous, des petites gens contre d'autres petites gens, alimentée par des opérations spéciales de mains invisibles mais identifiables.

La haine contre les peuls ou les arabes ou les touarègues déchaine celle contre les dogons ou les bambaras...et, encore une fois, les réseaux sociaux ont la part belle, pour exciter les passions aveugles par la brutalité insoutenable des images et l'impunité scandaleuse des commentaires haineux qui les accompagnent. Il n'y a plus aucun frein, aucune limite, verbale ou symbolique, juridique ou morale. Tout se dit et s'expose.

C'est le règne d'un hitlérisme diffus qui s'empare rapidement des esprits et rend obsolètes toute logique et tout bon sens. Le sahel bascule dans la violence et ses dirigeants aiment se la raconter pour plaire à d'autres, tandis que meurt l'esprit de nos peuples sous la violence de la bêtise.

Par Gourmo Abdoul Lô
Source : Alakhbar (Mauritanie)

 

 

Lettre à Michel Onfray sur les relations tumultueuses entre l’Occident et l’Orient (6)/Par Ahmedou Ould Moustapha

La donne a changé

Ce genre de sanctions économiques, ainsi que le levier financier dont ils disposent à travers le système monétaire international sus-évoqué, constituent, pour les Etats Unis, un outil de politique étrangère contre leurs concurrents directs comme la Chine au plan économique et la Russie au plan militaire.

Mais la donne commence à changer. Elle a même déjà changé pour ce qui est du plus important, c’est-à-dire sur le plan économique.

En effet, au cours de l’année 2011, le Fonds Monétaire International (FMI) avait prédit que les Etats Unis ne seront plus la première puissance économique en 2016 et qu’ils seront détrônés par la Chine. Mais au terme de l’année 2016, le FMI a changé d’avis, pour ne pas dire d’approche : ‘’les Etats Unis sont toujours première puissance économique mondiale et le resteront encore dans le futur immédiat’’.

Est-ce parce que la mesure d’évaluation du FMI a changé ?  Car si l’évaluation de la production des biens et services était établie non pas seulement en termes relatifs (PIB/Nombre d’habitants) mais aussi et surtout en termes de parité de pouvoir d’achat (PPA), autrement dit si l’instrument de mesure du PIB était fonction de la PPA, alors la Chine est déjà première puissance économique mondiale depuis 2014. D’autant plus que tous les grands analystes  en la matière considèrent que le critère de la PPA était plus juste et font consensus sur sa pertinence pour faire des comparaisons de ce genre, puisqu’il est basé sur les pouvoirs d’achat des monnaies par rapport à un ensemble ou panier de produits…

Encore que des institutions américaines de réputation notable, tels que l’Institut Peterson et l’Université de Pennsylvanie, venaient de publier des études qui faisaient ressortir que « la Chine était, depuis 2014, la première puissance économique mondiale, après avoir été la première puissance commerciale l’année précédente », en se fondant sur les indicateurs ci-dessous :

  • En 2014, l’économie américaine avait produit un peu plus de 17 000 milliards de dollars contre 18 000 milliards de dollars pour la Chine
  • la moyenne annuelle de l’augmentation des recettes fiscales de la Chine est de 35%  depuis 2011 alors que les recettes fiscales des Etats Unis baissent considérablement d’année en année
  • l’échange quotidien des titres sur le marché financier chinois est estimé à près de 7000 milliards de dollars, dépassant largement celui du marché américain
  • la chine est le premier pays qui bénéficie du plus grand flux financier étranger au monde, c’est-à-dire l’investissement direct étranger (IDE), très loin devant les Etats Unis, comme destinataire favorite des investisseurs internationaux.
  • la Chine est aussi le premier pays qui investit le plus à l’étranger (rien qu’en Afrique, elle a investi plus de 100 milliards de dollars à la fin de l’année 2017).
  • la Chine est désormais le premier exploitant de mine au monde.
  • elle est le premier fabricant d’automobile au monde.
  • la Chine est le premier pays producteur industriel du monde.
  • elle est le premier pays exportateur dans le monde.

Puis ceci également : Market Watch, une référence américaine en matière d’analyse et d’information financière, s’appuyant sur les derniers chiffres du FMI même, a récemment annoncé : ‘’ les Etats Unis sont désormais la deuxième puissance économique mondiale’’… La Chine vient de les doubler après plus d’un siècle d’hégémonie américaine’’. ‘’ Et cette tendance ne devrait pas s’inverser de sitôt’’.

S’ajoute à tout cela, l’érosion continue de la valeur du dollar. Et beaucoup d’experts prédisent la fin toute prochaine du dollar comme première monnaie d’échanges et comme devise de réserve. C’est d’autant plus vrai que la Chine et la Russie, en partenaires stratégiques, ont déjà franchi les premières étapes pour sortir du dollar.

Ce faisant, avec d’autres membres de l’Union Economique Eurasiatique (UEE), elles ont décidé de réduire leur dépendance envers le dollar et considèrent que c’est une question de survie ; car les Etats Unis ne cesseront jamais de manipuler les flux monétaires et exercer ainsi une pression économique et politique sur leurs deux principaux concurrents.

Mais pour mieux comprendre ce rapport de force ainsi que le poids du dollar qui bascule à l’avantage des Etats Unis et constitue le tendon d’Achille desdits concurrents, il est utile de revenir un petit peu  en arrière.

En 1971, le président Nixon avait mis fin à l’étalon-or pour les Etats Unis, ce qui signifiait que le dollar n’était plus coté ou adossé à l’or, foulant ainsi au pied, unilatéralement, les Accords de Bretton Woods qui avaient établi les règles du système monétaire international en 1944.

Depuis lors, le nombre de papiers fiduciaires ou de billets de la monnaie américaine, en circulation dans le monde, s’est multiplié de façon illimitée, sans aucun autre soutien tangible qu’une fiction soigneusement entretenue, selon laquelle la banque centrale des Etats Unis, plus connue sous le nom de la Réserve fédérale des Etats Unis (ou FED en abréviation), avait encore dans ses chambres fortes la plus grande quantité de réserves d’or au monde.

Et comme si cela ne suffisait pas, la confiance au dollar, qui reste toujours la devise de réserve mondiale, allait être renforcée par une autre tricherie, se traduisant par un simple concept : le « pétrodollar ».

En effet, vu que l’économie mondiale avait subi une grande inflation provoquée par cette décision de Nixon, que le dollar n’était plus convertible à l’or et que le choc pétrolier de 1973  venait s’y ajouter pour constituer un tout plus que contraignant, alors les pays industrialisés annoncèrent à leurs fournisseurs de pétrole (OPEP) qu’ils voulaient désormais payer leurs factures avec leurs propres monnaies nationales. Mais c’était sans compter avec les américains qui firent en sorte que les pays de l’OPEP, l’Arabie Saoudite en tête, n’acceptent que des dollars en échange de leur or noir…

Le concept du  pétrodollar, soutenant fictivement le billet vert, était ainsi né, de sorte que  toutes les matières premières seront désormais cotées en dollars ; de même que toutes les statistiques économiques internationales seront données en dollars.

Il y a encore plus : cette décision de Nixon permettait également à la FED de pouvoir mettre en marche la planche à billet dès qu’elle le souhaitait sans garantie en or. Il se trouve qu’elle le souhaita en 2012, lorsque son président, Ben Bernanke, décida d’émettre, sans contrepartie, une somme faramineuse du billet vert en promettant de poursuivre une émission supplémentaire mensuelle de 85 milliards de dollars pendant une durée indéterminée.

La planche à billet venait ainsi de se remettre en marche. Or c’est mécanique, plus il y a d’unités d’une devise, moins elle a de valeur. C’est ce qu’il s’est passé, en effet, et cela continue toujours avec la dépréciation irréversible et sans fin de la valeur du dollar.

La Chine et la Russie s’inquiétèrent donc, comme tout autre pays souverain et soucieux de ses intérêts, devant cette évaporation littérale de la valeur de leurs réserves en dollars. D’autant plus que la seule alternative crédible, l’Euro, se trouvait et demeure toujours dans une crise qui, selon beaucoup d’experts, montre tous les signes d’une perspective de longue durée.

C’est pourquoi, dès 2012, la Chine et la Russie avaient décidé de diminuer progressivement la proportion d’actifs de leurs réserves en papier dollars pour les transformer en or physique qui constitue un actif sûr, tangible, qu’aucun gouvernement ne pourrait dévaloriser par une  simple manipulation monétaire.

La Chine retira ainsi, en juin 2012, 54 % de ses réserves en dollars en vue de se prémunir, au moins partiellement, contre cette dévalorisation de la valeur du dollar et s’engagea alors dans une politique d’acquisition massive du métal jaune.

Elle est aujourd’hui le premier pays producteur d’or, et toute sa production aurifère passe directement, par acquisition, dans les réserves de la Banque Centrale de Chine.

Parallèlement, elle s’adressa au marché international de l’or avec une discrétion d’autant plus raisonnable qu’elle n’avait aucun intérêt à provoquer une hausse brutale et inquiétante pour tout le monde.

Aussi, de 2012 à 2015, elle a été le pays qui aura acheté annuellement la plus grande quantité d’or sur le marché international, devant la…Russie (qui l’a détrônée depuis 2016).

Mais la Chine ne s’arrêta pas là : après l’accaparement de sa production nationale, elle s’attaqua à la production mondiale de l’or par l’intermédiaire de ses deux plus grands groupes exploitants de métal jaune, China Gold et un autre, qui ont pu devenir propriétaire ou actionnaire majoritaire de cinq compagnies de production d’or éparpillées dans le monde, du Brésil à l’Australie et de l’Afrique au Kazakhstan. Et à défaut de pouvoir vendre leurs parts, pour une raison ou une autre, en tout cas pas par manque de volonté de la partie chinoise, plusieurs autres compagnies internationales de production aurifère ont signé des contrats d’achat de production à long terme avec la Chine, ce qui représente pour elles un filet de sécurité pour les cours.

D’aucuns pourraient se demander pourquoi la chine procède-t-elle ainsi, avec un tel engouement ?

La plus simple des raisons est celle-ci : à cause de son retard industriel, donc pour une raison purement économique, la Chine n’avait pas intérêt à un Yuan (sa monnaie nationale) fort, garanti par l’or, et donc à immobiliser une grande quantité de ses avoirs en stock physique d’or qui n’avait pas vocation à remplir, comme le dollar, la double fonction de monnaie d’échanges et de devise de réserves. Mais cela comportait un risque qui se traduisit d’ailleurs par ce qui arriva : des taux de change du dollar qui baissent et qui continuent encore de baisser. Selon des analyses qui se réfèrent à des sources de la Banque Centrale Européenne, avant 2002, le dollar était à une moyenne de 0, 81 par rapport à l’Euro.

Mais depuis 2012, il n’a jamais été en dessous de 1,15 ; il est en ce moment à 1,23  par rapport à l’Euro, ce qui signifie qu’il a perdu environ 43 % de sa valeur durant cette période. D’autres analyses plus poussées font ressortir qu’il a perdu près de 50% de sa valeur pour la même période.

Aussi, avant la fameuse décision susvisée, prise en 2012 par le président de la FED, les réserves physiques en or de la Banque Centrale de Chine était de 1,6 % du total de ses réserves, ce qui explique que presque tous ses avoirs étaient constituées de réserves de change libellées en dollars et, dans une moindre mesure, en d’autres devises.

Mais cette nouvelle politique de renforcement de ses réserves physiques en or se dessine clairement à présent. Avec l’accélération de sa production nationale, les achats gigantesques et soutenus depuis 2012, sur les marchés intérieur et international  ainsi que l’entrée en force dans le capital des compagnies minières étrangères ou encore les contrats d’achats de production, la Chine se positionne déjà pour bien peser dans le contrôle de l’or mondial et se placer parmi les plus grands détenteurs de stocks physiques du métal jaune. De quoi soutenir la demande de son économie pendant longtemps et passer sans problèmes à la deuxième étape stratégique qu’elle semble avoir préconisée avec la Russie, à savoir la sortie du dollar ou, si l’on veut, la dédollarisation de ses réserves et – autant que possible – de ses échanges.

On peut imaginer que le but ultime de la Chine serait de remplacer le dollar américain  par le yuan chinois. Ce n’est pas impossible ! Elle pourrait bien mobiliser toute la quantité physique d’or qu’elle aura accumulée pour s’en servir afin de garantir le yuan qui deviendrait alors la monnaie la plus solide qui soit. Un Yuan solidement adossé à l’or, et non plus à un panier de devises, deviendrait effectivement plus crédible que le dollar.

Cela d’autant plus vrai que celui-ci est tributaire d’un gouvernement fortement endetté et qui n’a plus de choix que de continuer à utiliser la planche à billet comme recours ou se déclarer en défaut de paiement ; ce qui serait, dans les deux cas, une véritable mise à mort du dollar. On assistera alors au retour de l’étalon or et le précieux métal ne s’en porterait que mieux. Et le système monétaire international sera plus équitable, parce qu’il ne dépendrait plus d’un seul pays qui l’utilise en position de force, qui ne se fonde au demeurant sur aucune réalité physique requise, comme outil de politique étrangère ou de pression économique.

On peut admettre aussi, pour différentes raisons, que nous n’en sommes pas encore là et que la dette chinoise semble également être importante ...

Seulement voilà :

-    Le remplacement du dollar en tant que monnaie étalon se discute déjà au niveau du FMI.

-   La dette chinoise a servi hier comme aujourd’hui au développement des infrastructures du pays pour combler son retard dans ce domaine, il s’agit donc d’investissements productifs ; elle est différente de nature et de volume en comparaison à la dette américaine qui, elle,  est gonflée essentiellement par les budgets de fonctionnement et de la défense ; encore que ce n’est pas une dette sortie des limites du remboursable comme celle des Etas Unis.

-  Tous les grands acteurs économiques occidentaux le disent : « on ne peut pas gagner de     compétitivité dans nos entreprises européennes et avoir un dollar qui perd 50 % de sa valeur ; le monde est multipolaire, le système monétaire doit être multimonétaire », déclare un ancien chef d’Etat Européen.

- Un autre grand patron d’un groupe industriel américain, John Hathaway, a déclaré : «  nous sommes au cœur de la transformation du système monétaire international ; nous allons probablement voir le dollar perdre beaucoup de son avantage en tant que principale devise de réserve, voire même perdre ce statut ».

- Caterpillar et McDonald’s ont récemment financé de grands projets en Chine avec des offres d’obligations en Yuan et non en dollar.

- Le commerce entre la Chine et la Russie ainsi que la plupart des pays membres de l’Union Economique Eurasiatique (les pays de l’Ex URRS en Asie mineure, le Vietnam, la Thaïlande et autres pays comme l’Iran et le Pakistan), se règle désormais en Yuan chinois et non plus en dollar américain.

- La Chine et la Russie prévoient de créer une Banque de développent et des systèmes de paiement qui vont concurrencer MasterCard et Visa

- Les contrats à terme sur le pétrole brut libellés en Yuan ont commencé à se négocier sur la place de Shanghai depuis le 26 du mois de mars passé, et cela était une réussite surprenante avec plus de 10 milliards de Yuan négociés dès la première heure de la journée d’ouverture des opérations.

Mais pour qu’elle soit plus efficace encore, cette dédollarisation devrait s’opérer également  avec les autres membres du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

D’ailleurs le président russe, Vladimir Poutine, avait déclaré l’année dernière, pendant le Sommet des BRICS en Chine, que « la Russie est prête à s’éloigner du dollar avec la Chine » et que « la Russie partageait les préoccupations des BRICS concernant l’emprise du dollar sur les opérations commerciales internationales ».

En revanche, ce que le président Poutine n’avait pas dit ce jour là, c’est que la Russie, elle aussi, a reçu un choc qui ne s’oublie jamais : c’était en 2014 lorsque le Trésor américain et la bourse de New York , Wall Street, avaient décidé de se délester de leurs roubles suite à un accord américano-saoudien visant à faire chuter les prix mondiaux du pétrole, rien que pour punir la Russie de son soutien à Bachar El Assad, sachant que le budget de l’Etat russe dépend fortement de l’exportation des hydrocarbures.

C’est pourquoi, dans cette même année, la Russie et la Chine ont signé deux contrats de trente ans sur le gaz russe pour la Chine. Et ces contrats stipulent que les échanges qui en découleraient se feraient en Yuans et en roubles, pas en dollars.

Aussi, en novembre 2014, la Banque Centrale de la Fédération de Russie (BCFR) avait annoncé, pour la première fois, qu’elle venait d’intégrer le yuan chinois dans ses réserves de devises. Cette décision d’inclure le yuan dans les réserves officielles de la BCFR a pu développer son usage dans les marchés financiers russes au détriment du dollar, si bien qu’ils enregistrèrent, en 2015, un total d’achats record de 18 milliards de yuans soit une hausse de 400 % par rapport à l’année précédente.

Parallèlement à cela, et à l’instar de la Chine, la Russie a considérablement augmenté le volume de ses réserves d’or, notamment suite aux sanctions des Etats Unis et de l’Union Européenne, consécutivement à la position russe dans le conflit Ukrainien, en 2014.

Ainsi, en une seule année, entre 2014 et 2015, les réserves russes en or physique ont augmenté de 129 %. Et la BCFR achète en roubles chaque once d’or extraite des mines russes à un prix attrayant et garanti, en plus des achats qu’elle effectue sur le marché mondial, exactement comme la Chine, afin de gonfler les avoirs d’or de l’Etat russe.

C’est ainsi qu’elle a pu acheter une quantité de métal jaune très importante, au point de dépasser les réserves de la Chine en termes de volume d’actifs physiques.

Voilà qui explique que les réserves en dollars de la Russie ont baissé en 2016 de 140 milliards par rapport à 2014 et que, depuis lors, le stock physique d’or de la BCFR ne cesse de grossir au détriment de ses réserves en dollar.

Et au-delà de ce qui précède, la Russie a réglé toute la dette de l’Ex URSS et renoncé aux prêts que celle-ci avait accordés aux pays du tiers monde soit une remise gracieuse totale de 100 milliards de dollars.

Ensuite, la dette publique de la Fédération de Russie s’élève, en fin 2017, à 16 % de son PIB. De quoi faire pâlir de jalousie les pays occidentaux. De quoi également énerver les banques internationales qui aiment bien voir les Etats s’agenouiller devant elles pour leur demander plus d’emprunts ou pour négocier un échéancier de remboursements plus souple, car c’est l’occasion pour elles d’imposer leurs conditions visant à prendre une emprise sur ces Etats et à les piller davantage.

Tout cela pour dire que, partant des manipulations que le gouvernement américain opère sur le dollar en tant que devise de réserve mondiale, considérant qu’il utilise le système monétaire international comme outil de pression politique et tandis qu’il tentait et tente encore d’imposer sa volonté en Syrie avec l’appui financier des pays arabes du Golfe, pour changer le cours de l’histoire au Moyen Orient, qui est le cœur même de la géopolitique mondiale, la Russie et la Chine ont été ainsi poussées à s’entendre pour définir une stratégie commune dans le but de dédollariser les opérations commerciales au sein de l’Eurasie d’abord et, à court terme, avec leurs autres partenaires. Leurs achats massifs du métal jaune semblent bien vouloir réduire le poids du dollar dans l’économie mondiale. Et l’intense activité de la Chine pour peser dans le contrôle de la production mondiale de l’or ne semble traduire qu’une seule volonté, celle  de transformer le yuan en devise de réserve principale.

S’y ajoute qu’une alternative du dollar par le yuan soutenu par le rouble, adossés tous les deux à l’or, pourrait effectivement déclencher la sortie rapide du dollar et, avec elle, une incapacité certaine des Etats Unis à continuer de dévoyer le rôle du dollar en tant que devise de réserve pour financer leurs guerres de domination avec l’argent des autres pays.

De toute façon le processus de la dédollarisation est déjà entamé, peut être avec le consentement passif du gouvernement américain qui a tout intérêt à ce qu’il en soit ainsi et même à ‘’couler’’ sa propre monnaie.

C’est une question de bon sens : la dette publique américaine ‘’officielle’’ est tellement démesurée (plus de 20 000 milliards de dollars) qu’elle n’est plus contrôlable. En 2017, elle dépassait de 36 % la dette de tous les pays réunis de la zone Euro. Or avec le président Donald Trump, les  experts prédisent qu’elle pourrait s’approcher des 30 000 milliards de dollars à la fin de son mandat.

Il s’agit d’une dette que le gouvernement américain ne pourrait jamais régler, d’autant moins avec sa méthode actuelle qui ressemble par bien d’égards à celle du grand escroc Bernard Madoff et qui consiste à rembourser partiellement et à emprunter davantage : c’est le système infernal du ‘’Shipéco’’ que l’on connait bien chez nous.

Donc, pour éviter l’effondrement économique et la banqueroute, il ne restera plus au gouvernement américain que de dévaluer considérablement sa monnaie puis de rembourser avec des dollars qui ne valent plus qu’une fraction de ce qu’ils valaient autrefois.

Mais il est fort probable que les Etas Unis, quelles que soient leurs difficultés économiques et contradictions internes ou autre obstacles auxquelles ils seraient confrontés, arriveront sûrement à les surmonter, vu le degré de leur savoir technologique et scientifique que leur culture créative et entreprenante peut bien maîtriser et orienter vers d’autres perspectives plus porteuses d’espoir. Encore que si, par hypothèse, cet effondrement économique se produisait, les ondes de choc d’un tel séisme auraient des conséquences incalculables sur le reste de la planète, et elles seraient loin d’être partout bénéfiques.

(A suivre)

 

Lettre à Michel Onfray sur les relations tumultueuses entre l’Occident et l’Orient (5)/Par Ahmedou Ould Moustapha

Lettre à Michel Onfray sur les relations tumultueuses entre l’Occident et l’Orient (5)/Par Ahmedou Ould MoustaphaUn système à levier redoutable

On est là au milieu de la quatrième période. C’est un moment décisif, certes contemporain mais non moins historique dans les relations de l’Occident avec l’Orient et même avec la planète entière.

Car, cette fois-ci, Il s’organise au fur et à mesure, sous la conduite des Etats Unis, pour exercer une autre forme de domination, plus insidieuse, plus efficace et moins coûteuse. Cette ultime contre-offensive va reposer sur un système monétaire international à levier redoutable, auquel il sera impossible de s’échapper.

Il s’agit de ce système par lequel l’Occident contrôle exclusivement toute la circulation monétaire du monde à travers son réseau bancaire qui régit tous les mécanismes du marché mondial des échanges commerciaux à partir de ses grands centres de concentration ou courroies de transfert que sont New York, Londres, Zurich, Frankfort et Paris, qui s’étendent à l’aide de leurs filiales et correspondants sur toute la planète.

La maîtrise exclusive des rouages de toutes les opérations commerciales par lesquelles l’Occident contrôle le flux financier international et donc l’économie mondiale, loin de s’affaiblir, va s’accentuer de jour en jour et ira jusqu’à susciter, dans les pays du tiers monde, un paradoxe douloureux : voilà des pays producteurs très riches en matières premières, objets de fortes demandes, et qui peuvent se retrouver soudainement en manque de liquidité (…).

C’est un système d’autant plus redoutable que ce ne sont autres que ces mêmes banques américaines et européennes, pourtant toutes privées, qui se chargeront d’appliquer rigoureusement les sanctions occidentales contre n’importe quel concurrent ou adversaire non-occidental, telles que la Chine et la Russie, sans parler de l’Iran et autres.

Et il suffit que les Etats Unis décident de sanctionner un pays pour qu’il devienne vite la cible commune de toute cette structure financière internationale.

Donc une quatrième période largement marquée par ce système qui fut le principal levier que l’Occident avait activé de manière à la fois invisible et durable pour mettre à genoux l’ex URSS et les pays que l’on nommait alors ses satellites. Il demeure encore une arme redoutable entre les mains des Etats Unis qui, seuls, désignent les adversaires et décident quand faut-il les sanctionner.

C’est en cela qu’elle constitue une période plus que décisive, pour ce qu’elle représente dans le tournant des événements qui ont bouleversé beaucoup de certitudes et changé la face du monde.

Qui eût cru en effet que la puissante armée de l’Union Soviétique pouvait subir une si grave défaite en Afghanistan, telle qu’elle entrainât : l’éclatement de l’URSS en différents pays (…), la chute du Mur de Berlin suivie de l’unification des deux Allemagnes et une belle occasion pour l’OTAN de provoquer une guerre civile en Yougoslavie afin d’y intervenir militairement et de le diviser en cinq petits Etats (Serbie, Croatie, Monténégro, Macédoine et Bosnie), bref la disparition du communisme ?

Qui pouvait encore imaginer que l’Irak allait reculer d’un siècle parce que le président Saddam Hussein – dont le pays fut victime d’un raid aérien d’Israël visant à détruire un projet de centrale nucléaire civile – avait verbalement menacé Israël, lors d’un Sommet arabe à Amman, en brandissant une petite fiole, comme pour sous entendre que la bombe nucléaire irakienne était en cours de fabrication ?

Etait-il prévisible, à ce moment-là, que les Etats Unis allaient saisir ce prétexte, en se préparant longuement et avec beaucoup de détermination, pour envahir ce pays en l’absence de tout mandat du Conseil de Sécurité de l’ONU, tuant près d’un million d’irakiens, civils et militaires, avant de disloquer l’armée et de dissoudre toutes les autres structures étatiques du pays, le laissant ainsi en champ de ruine ?

Le reste de l’histoire appartient à l’actualité

C’est dans ce contexte que surgira Vladimir Poutine, gardant en lui une profonde blessure provenant de l’humiliation faite à la Russie pendant qu’elle sortait difficilement de sa convalescence, suite à l’implosion qui emporta l’ex URRS, humiliation particulièrement douloureuse lorsque la Russie ne pouvait qu’assister impuissante face aux événements, à conséquence géopolitique majeure, qui se déroulaient en Irak, en Serbie et en Lybie où elle fut considérée comme moins que rien par l’Occident(1).

C’est aussi dans ce contexte-là que la Chine connaîtra, presque discrètement, durant plus de deux décennies, une croissance économique prodigieuse, avec un taux à deux chiffres, faisant aujourd’hui de la Chine la première puissance économique mondiale, selon de récentes études d’institutions américaines prestigieuses. (Nous y reviendrons)

Le but de cette petite rétrospective était de présenter brièvement l’évolution historique des relations entre l’Occident et l’Orient. Le reste de l’histoire appartient à l’actualité que nous pouvons aborder à présent pour orienter notre perception de la dimension économique et la portée géopolitique qui en découlent :

Tout le monde sait que la géopolitique est d’abord une question économique, car le pouvoir politique et militaire repose sur le pouvoir économique. Or la posture économique des Etats Unis est de plus en plus insoutenable à court terme, elle se caractérise par un triple déséquilibre : le tarissement de l’épargne et l’endettement des ménages, le déficit budgétaire résultant du refus idéologique de toute hausse d’impôts significative, enfin le déficit abyssal de la balance des comptes publics – autrement dit la dette nationale qui s’élève à plus de 20 000 Milliards de dollars à la fin de l’année écoulée.

C’est donc un déséquilibre global qui n’est pas très loin de provoquer l’effondrement de l’économie américaine. La baisse continuelle de la valeur du dollar viendra renforcer cette tendance qui ne manquera pas d’entraîner un relèvement brutal des taux bancaires, ralentissant ainsi l’économie intérieure pour au moins plusieurs années…

Cette chute du dollar se traduit déjà par la dévalorisation des titres du trésor américain que détiennent pour la plupart, sous forme de réserves, les pays du Moyen Orient et asiatiques, la Chine en premier lieu en ce qu’elle possède à elle seule plus de 25% de ces titres, ce qui va tout simplement ruiner ses finances si cela continuait au moment où, poussée par des forces populistes, l’Administration de Donald Trump décide de réinstaurer le protectionnisme en augmentant les taxes sur quelques produits importés de Chine.

Précisons que parmi les raisons de cette mesure, il y a le déficit annuel de la balance commerciale, entre les deux pays, qui s’élève, en 2017, à plus de 370 milliards de dollars en faveur de la Chine ; encore que ce n’est pas nouveau que les Etats Unis piétinent les accords commerciaux ou autres chaque fois que ces derniers n’assurent plus leur hégémonie, même si, dans cette occurrence, la Chine avait aussitôt répliqué en ciblant 128 produits américains qui feront l’objet de taxes supplémentaires à l’importation.

(1)Voir mes articles publiés au Calame, en 2016, sous le titre : La crise Syrienne et la résurrection de la Russie

Par Ahmedou Ould Moustapha

Source : lecalame.info (Mauritanie)

 

Lettre à Michel Onfray sur les relations tumultueuses entre l’Occident et l’Orient (4)/Par Ahmedou Ould Moustapha

Lettre à Michel Onfray sur les relations tumultueuses entre l’Occident et l’Orient (4)/Par Ahmedou Ould MoustaphaL’Eurasie, prochain centre attractif du monde.

Les prémices de ces incertitudes sont maintenant très visibles : par ses envolées martiales contre la Russie ainsi que les menaces de protections économiques qu’il brandit devant la Chine, contrairement aux accords commerciaux qu’il a lui-même initiés et signés, l’Occident montre bien qu’il déborde de son lit.

A trop vouloir endiguer le cours de l’histoire, par des sanctions inefficaces et d’abord préjudiciables à ses propres économies, ainsi que des manœuvres d’intimidation qui ressemblent décidément à un trait de caractère, il ne fait que précipiter l’éruption des grandes forces de l’axe eurasiatique longtemps contenues et déjà en marche pour devenir le prochain centre attractif du monde :

en ce moment même, et ce n’est pas nouveau, beaucoup d’entreprises occidentales se délocalisent vers cet axe, attirées par sa vigueur économique, contrairement et au détriment du bloc occidental, elles se comptent en centaines par jour.

Mais l’Occident est comme animé par une forte volonté d’établir des règles fondées sur des principes et valeurs qu’il a lui-même définis et qui doivent absolument s’imposer à tout le monde, sauf à lui lorsqu’il n’y trouve plus son hégémonie. Toutefois, il ne faut pas croire que cette méprise ou ce comportement anachronique se rapporte uniquement aux oppositions commerciales ou politiques du moment. Que non, il vient de très loin !

Et pour bien le comprendre, il faut d’abord préciser une chose : nombreux sont ceux qui pensent en effet que l’Eurasie désigne seulement ou principalement la Russie et la Chine, parce qu’ils l’imaginent en termes d’alliance politique ou stratégique, bien que le culte païen de Mithra, d’origine indo-persan, alors massivement adopté par les romains, fasse référence à une entité plus large, comprenant l’Asie mineure, donc une grande partie de la Russie, ainsi que les autres grands ensembles, le tout étant désigné séparément par le Proche, le Moyen et l’Extrême Orient.

Les relations de cette Eurasie avec l’Occident existaient déjà depuis très longtemps et furent toujours caractérisées par cette nature tumultueuse.

C’est là un point de l’histoire que je ne puis m’empêcher d’aborder à grand trait, parce qu’il traduit les véritables pulsions de l’Occident dans ses rapports, dès le début, à l’Orient.

Il faut donc faire appel à quelques événements historiques en essayant – autant que faire se peut – de regrouper, succinctement, les quatre périodes majeures qui ont marqué ces relations, cela pourrait aider à voir plus claire dans le jeu des nations ou la géopolitique des temps qui courent :

La première période est très ancienne. Son objet était le commerce de la soie, de la Chine à l’Occident, vers le 2ème siècle avant notre ère ; un commerce qui se faisait depuis le nord-est de la Chine, par l’intermédiaire du peuple des Parthes (aujourd’hui iraniens) alors voisin de l’Empire romain qui, lui, avait ouvert les routes jusqu’à la méditerranée, permettant ainsi à ce commerce de se développer par voies maritimes.

Plus tard, au 7ème siècle de notre ère, en envahissant le royaume des Parthes, la Perse intégra ainsi un territoire stratégique qui va lui permettre d’obtenir un statut très important dans le concert des empires et surtout d’acquérir le secret de la production de la soie.

Et une fois tombée à son tour aux mains de la dynastie musulmane des abbassides, ce commerce n’en continua pas moins. Mais suite à la christianisation accélérée de l’Empire romain, l’Occident ouvrira, de la Byzance, un nouvel itinéraire qui passera par le Caucase et la mer Caspienne ; d’où les premières relations commerciales avec cette région. Et quand les routes terrestres se verront coupées au 9ème siècle, les musulmans du Caucase assureront cette voie maritime…

La deuxième période est essentiellement marquée par les croisades déjà évoquées précédemment. Celles-ci étaient prétendument guidées par la volonté de l’Eglise de s’affirmer vigoureusement devant l’Islam en qui elle voyait une forte menace.

Pour ce faire, il lui fallait centraliser son autorité et l’exercer en tant que pouvoir politique sous l’égide du Pape Nicolas 1er. Elle se lança alors à la conquête de Jérusalem pour s’ancrer dans ses lieux d’origine et se déployer au plus près dans son offensive contre l’Islam.

C’est le début de la première croisade dont l’objectif déclaré était de porter secours aux chrétiens d’Orient ‘’menacés par les musulmans’’, la septième et dernière croisade aura lieu en 1248, toujours pour le même prétendu motif.

Mais – faut-il le rappeler ? – ce sont les chrétiens d’Orient qui en seront les premières victimes, et les croisades ne prirent fin qu’en 1291 avec l’expulsion des derniers francs de toute la région qui redeviendra ainsi ce qu’elle fut : une région où vivaient en bon voisinage les musulmans, les juifs et les chrétiens.

Il demeure cependant que, bien avant cette expulsion, les succès alors remportés par les croisés avaient développé en Occident un esprit de conquête qui occulta complètement les terribles atrocités commises par ces derniers.

Peut-être que l’urgence de la lutte contre les musulmans justifiait-elle toutes ces atrocités ? Ou bien la querelle des investitures papales durant cette longue période constituait-elle un enjeu aussi important qu’elle masquât toutes ces horreurs qui ont fait fi au cœur humain et aux paroles d’amour du Christ ?

Quoi qu’il en soit, parallèlement à tout cela, des activités missionnaires furent entreprises en Russie et en direction de la Chine où régnaient encore les Mongols ; mais ces missionnaires n’ont pu enregistrer les mêmes succès que remportèrent les croisés.

Car, sur ce plan, la Russie sera plutôt gagnée par ce que l’Occident catholique appelait alors la secte des orthodoxes de la Byzance et la Chine tombera largement sous l’influence du Bouddhisme…

La troisième période se déroula au 15ème siècle. En 1453 Constantinople (Istanbul) tomba entre les mains des musulmans ; c’est l’époque où l’Espagne se prépara pour reconquérir l’Andalousie.

En 1492 la reprise de Grenade marqua la fin des principautés musulmanes d’Espagne, le catholicisme affirma son identité exclusive sur tout le pays avec l’expulsion des musulmans et des juifs.

A nouveau l’Occident catholique rejette et tente d’effacer violement toute identité qui ne se reconnaît pas en lui, comme il l’a fait avec la civilisation romaine ainsi que l’église orthodoxe en Byzance et, plus tard, avec l’église protestante, ces deux dernières ont, de surcroit, beaucoup souffert de l’intolérance de l’église catholique.

Commence alors l’époque des grandes découvertes se traduisant par l’expansion espagnole dans le nouveau monde et l’occasion d’implanter de nouvelles églises catholiques dans d’autres continents

C’est aussi l’époque où Christophe Colomb découvrît l’Amérique (1492) et où Vasco de Gama échoua sur les côtes des Indes pour s’emparer de Goa en 1510…

Cent ans pus tard, un Collège fut créé à Rome pour former des missionnaires et la propagation de la foi chrétienne. Les premiers missionnaires de ce collège seront envoyés en Chine pour rivaliser avec le Bouddhisme largement majoritaire et aussi avec l’Islam qui commençait à s’y implanter petit à petit, notamment dans la partie nord-ouest où vit aujourd’hui encore une importante communauté musulmane nommée les Ouighours ; mais la parole de ces missionnaires sera vite jugée menaçante, car trop liée au pouvoir politique en Occident

Toujours est-il que ce vaste mouvement de conquête spirituelle de l’Orient sera très affaibli par l’implosion interne de l’Eglise : Luther (16ème siècle) est excommunié par l’église catholique, suite à quoi naquit la chapelle protestante dont il est le père et qui fera l’objet de l’Edit de Nantes conduisant à une répression meurtrière sous forme d’une guerre de religion contre les protestants qui se voyaient ainsi obligés de prendre massivement les chemins de l’exil. Une curieuse question financière était à l’origine de ce conflit :

Au départ, il s’agissait de reconstruire le dôme de l’église St Pierre, ce qui nécessitait la mobilisation de fonds importants, l’entourage du Pape Léon X inventa donc les indulgences qui se traduisirent par des documents signés par le Pape et vendus aux fidèles qui croyaient s’absoudre ainsi de leurs péchés en achetant ces indulgences.

Seulement, après les travaux de réhabilitation du dôme, ce commerce continua de plus belle, massivement, cette fois-ci non plus pour de bonnes œuvres liées au culte mais pour financer les banquets fastueux du Pape ainsi que d’autres cérémonies mondaines très coûteuses et qui n’avaient rien à voir avec le culte.

C’est de là que le moine allemand, Martin Luther, éleva fortement la voix pour condamner ce commerce qu’il qualifiait de trafic honteux ; et comme son discours était convaincant, ses adeptes devenaient de plus en plus nombreux. Sa protestation prenait alors la forme d’un mouvement qui grandissait vite, d’où son nom de protestantisme et ce violent schisme entre les deux communautés, catholique et protestante, ainsi que les revendications périodiques de quelques autres groupes catholiques réformistes.

Mais les chefs catholiques qui tenaient le pouvoir à Rome finiront par imposer leurs structures et leur vision de la Chrétienneté, en se projetant vers d’autres continents comme indiqué ci-avant.

Soulignons toutefois qu’une une telle expansion territoriale et une telle victoire idéologique sur la dissidence interne n’étaient possibles que sous un fort centralisme politique.

Il se trouve que ces deux succès seront davantage consolidés, plus tard, sous le règne de Louis XIV ou le « roi soleil » qui se fera reconnaître roi de droit divin et dont le pouvoir était marqué par sa puissance et son caractère absolu.

Et parce que son pouvoir était fort, il promulgua un décret de révocation de l’Edit de Nantes, comme quoi le protestantisme était désormais toléré, même si la majorité catholique de l’époque restait toujours opposée à ce mouvement réformiste eu égard au nombre d’années (90, presque un siècle) qu’aura duré une campagne féroce et hostile à son encontre…

C’était au 17ème siècle, où s’ouvrirent des écoles de langues étrangères destinées à former des interprètes. On y étudia les langues orientales dont l’arabe, le chinois et autres.

L’apprentissage de ces langues pouvait donner à penser qu’il s’agissait de se les approprier pour s’ouvrir à d’autres cultures et acquérir une vertu de tolérance et d’égalité humaine supérieure à ce sentiment d’indifférence ou plutôt de suffisance, pour ne pas dire de mépris, duquel l’Occident n’arrive pas encore à se départir et à quoi est toujours réduite sa relation aux autres.

C’est une question de culture : la civilisation occidentale, de par sa nature consumériste et son historicité, a introduit dans la conscience de ses peuples une hiérarchie de valeurs culturelles qui réduit les nations non occidentales au dernier échelon, en sorte que le regard du plus ordinaire des citoyens européens traduit une supposée de supériorité qui signifie que le non occidental est culturellement inférieur…

Même le siècle des lumières (18ème) qui s’en suivit n’y changera rien. Il déclenchera par contre un long processus marqué par plusieurs soubresauts, avant d’aboutir à l’époque napoléonienne qui s’élargira jusqu’au cœur même de la Russie et de marquer l’histoire de manière décisive par la naissance de la révolution industrielle au 19ème siècle…

Là s’achève le projet initial de l’Occident chrétien, né à la fin de l’Empire romain. Car en voulant intégrer le grand Orient, il a méjugé de sa capacité et épuisé son projet d’expansion spirituelle.

Un autre état d’esprit apparaît. Il ne s’agit plus d’imposer une pensée spirituelle, ni d’engager des guerres au nom de la solidarité chrétienne, mais bien au nom des matières premières, c’est-à-dire de l’économie et du capitalisme.

C’est en effet au cours du 19ème et tout au début du 20ème siècle que l’Occident entreprit une autre forme de conquête, politique celle-là, à savoir la colonisation de territoires devenus un champ de batailles entre les différentes nations européennes.

Mais la deuxième guerre mondiale, qui en constitue l’une des conséquences, viendra perturber ce projet et accoucher d’une autre révolution qui va accélérer l’histoire à un rythme mécanique, de l’Afrique à l’Asie : les peuples soumis ou colonisés, dans un brusque élan de libération, se mettent simultanément et farouchement debout pour arracher leurs indépendances.

A partir de là, vint une courte période dite néocoloniale qui faisait beaucoup de mal mais n’avait aucun avenir, puisqu’une nouvelle ère allait se dessiner avec la révolution nassérienne, la glorieuse lutte du peuple algérien, les différents mouvements de libération africains et surtout la défaite cinglante des Etats Unis au Vietnam.

Dès lors, s’opposer aux souverainetés nationales des pays, ou s’immiscer ouvertement dans leurs affaires intérieures, devenait quelque chose d’anachronique. Mais ce n’est pas pour autant que l’Occident allait prendre un peu de distance ou manquer de ressource !

Il offrira alors à ces peuples nouvellement libres la possibilité d’orienter leur destin vers le meilleur ou le pire, tout en laissant place à l’expression de la pensée critique, c’est-à-dire différente et libre. Il jouissait bien de cette culture démocratique incomparable qui l’a conduit à une qualité de vie supérieure, et tous les peuples des autres zones de cette terre la lui enviaient, bien qu’on se disputât, ici ou là, sur l’adaptation ou la forme qu’il convenait de lui donner.

(A suivre)
Source : Le Calame (Mauritanie)

 

 

 

Le Sahel face à la corruption (Par Ahmedou Ould Abdallah, président du Centre 4S)

Le Sahel face à la corruption (Par Ahmedou Ould Abdallah, président du Centre 4S)Une lancinante affirmation associe, depuis de nombreuses années, corruption et Afrique. Une affirmation, peut être excessive, mais pour le moins intéressante. En effet, à travers le monde, se développe de plus en plus, une moindre tolérance à la corruption.

D’où le mérite du président de l’Union Africaine, Moussa Faki Mahamat, d’avoir inscrit la corruption à l’ordre du jour du dernier sommet de son organisation.

Une nécessité économique

Pour au moins deux raisons, il est utile de dépassionner le débat autour de la corruption en Afrique. D’abord, ce fléau, qui existe partout à travers le monde, n’est pas une spécificité du continent. Par ailleurs, dénoncer et combattre la corruption n’est pas une posture morale, et encore moins une stigmatisation. Il s’agit à la fois d’un impératif économique, d’une nécessité politique et d’une précaution sécuritaire.

Enfin, lutter contre la corruption c’est aussi contribuer au développement économique et, indirectement,à la prévention des conflits civils et des migrations irrégulières. Deux phénomènes liés à l’exclusion et la pauvreté, elles-mêmes souvent exacerbés par l’impunité dont bénéficie la corruption.

Dans les années 1990, un collègue indonésien me demandait si, investie sur place, l’argent de la corruption ne lubrifierait pas les rouages de l’économie nationale, accélérant ainsi la croissance des pays.

Pour lui, la corruption en Afrique, contrairement à de celle de l’Asie, est flagrante, indiscrète et stérilisante dans la mesure où son produit s’évapore immédiatement au-delà des frontières et, de surcroit, en produits de luxe ostentatoires.

Le Global Financial Integrity et la Banque Africaine de Développement estiment que 1300 Milliards de Dollars ont été transférés hors du continent Africain entre 1980 et 2009.

Endémique et arrogante, la corruption africaine discrédite les élites publiques et privées. Ce discrédit les affaiblit moralement, les fragilise politiquement et rend inaudibles, ou pour le moins peu crédibles, leurs messages aux populations. Il est également certain qu’il ne peut convaincre les partenaires extérieurs.

Différentes formes de corruption

Il y a la petite et la grande corruption. Toutes deux sont condamnables par leurs effets sur les mentalités et leurs surcoûts imposés à l’économie. La première est celle des subalternes et autres agents administratifs. Pour quelques sous, ils harcèlent, aux carrefours des grandes villes, les citoyens mais avec une attention particulière pour les visiteurs étrangers.

Cette corruption endémique, très visible et lassante, n’est qu’un sous-produit de la grande corruption, souvent institutionnalisée celle-là. Celle des hauts responsables nationaux. Par des comportements arrogants et l’impunité dont ils bénéficient, ces dignitaires ont introduit et banalisé concussion, détournement de fonds et escroquerie. Dans plusieurs pays du Sahel cette corruption est devenue une véritable sous culture politique.

Il s’agit précisément de la corruption couverte par la convention internationale signée le 12 décembre 2002 à Merida, Mexique. Son article 53, mentionne ‘’des mesures pour le recouvrement direct des biens.’’ Plus connu dans les medias sous le vocable de récupération ‘’des biens mal acquis’’, cet article traite de la corruption des élites dirigeantes et du recouvrement des biens spoliés à leurs propriétaires légitimes, c’est-à-dire les citoyens des pays affectés.

C’est cette corruption avérée, et surtout son impunité, qui porte le plus grand tort à l’Afrique. Nos états, les citoyens et nos partenaires extérieurs doivent combattre avec détermination cette impunité.

En Europe, des dirigeants, de tout premier plan, soupçonnés de corruption, font face à la justice nationale, non pour des règlements de compte politiques – fréquents en Afrique - mais pour répondre aux accusations lancées contre eux. Un ancien chancelier allemand, un ex premier ministre italien et un ancien ministre français du budget en sont trois exemples des plus connus.

Protéger la respectabilité du pouvoir

En matière de corruption, l’action de certains pouvoirs vise souvent à protéger leurs proches et surtout leurs poches. Sans doute par solidarité familiale mais souvent comme si ces derniers avaient agi sur leurs instructions. Cette attitude encourage la déstructuration des institutions nationales et plus précisément celles qui protègent le mieux le pays et les citoyens: la police et la justice, ou les informe et éduque: la presse libre.

L’obstruction à l’action de la justice contre des agents notoirement corrompus, délégitime les institutions et consolide la corruption. Elle discrédite ainsi les pouvoirs centraux et annihile l’impact de leurs actions même les plus vertueuses.

Précisément, dans les pays sahéliens, où tout le monde connait tout le monde et où l’information et les rumeurs circulent rapidement, les conséquences de la corruption sont bien plus dévastatrices qu’ailleurs. Elles menacent l’intégrité des états les plus atteints.

Plusieurs raisons à cela. La première est l’extrême sensibilité de ces populations face aux abus qui sont souvent perçus comme favorisant une région ou une ethnie. De plus, la rareté des ressources financières, face à l’immensité des besoins et l’urgence d’y répondre, devraient inciter à limiter les ‘’déperditions’’ des fonds. Enfin, l’importance d’une gestion responsable des projets et autres investissements, et donc la réduction des évaporations budgétaires, invitent à l’ascétisme et non à la gabegie.

Par ailleurs, en Afrique, les armes les plus efficaces pour la prévention et le combat contre la corruption - la presse, la police et la justice - ne jouissent pas des mêmes marges de liberté ou de ressources et d’influence qu’ailleurs.

En leur absence, ou du fait de leur indigence financière, le blackout est total sur les concussions. Cette situation affaiblit d’autant la dissuasion contre le fléau de la corruption.

Dans certains pays, tout est prétexte à l’extorsion de biens et de revenus au détriment de l’état. L’appropriation systématique des propriétés bâties et autres domaines publics et la participation forcée dans les contrats d’investissements étrangers sont monnaie courante.

L’état civil, domaine de souveraineté par excellence et indispensable aux services de sécurité, est parfois confié au privé et non à la Police nationale comme ailleurs dans le monde. Les conflits d’intérêts y deviennent flagrants.

Les listes électorales qui en découlent, modifiables à volonté, fourmillent de doublons. Leur fiabilité est souvent discutable.

Les recrutements dans les administrations accordent plus de place au népotisme et à la corruption qu’au mérite et à la compétence. D’après les réseaux sociaux, ‘’tu viens de la part de qui ?’’ est un test de sélection bien plus fréquent lors des examens que la question : ‘’quel diplôme as-tu ?’’

La qualité du personnel des administrations les plus sensibles pour les populations et la pérennité des états - sécurité, santé et enseignement – se trouvent ainsi menacée.

Il ne s’agit pas seulement de lacunes dues à l’incompétence ou l’indigence des services mais d’opérations de corruption délibérées visant le contrôle d’un secteur de l’économie nationale. Pire, il est fréquent de voir des officiels gouvernementaux en concurrence commerciale avec des opérateurs du secteur privé national ou étranger.

Les effets pervers de ces pratiques, souvent bien ancrées, sont des plus dévastateurs pour les pays du Sahel, leurs économies et leurs institutions. Par effet d’imitation, de nombreux citoyens pratiquent cette effrayante culture de pillage et bénéficient de l’impunité. Une culture qui fait fuir l’investissement direct extérieur mais aussi l’épargnant national.

Comment s’en sortir ?

Continuer à blâmer l’étranger, ‘’pas de corrompus sans corrupteurs’’ ne résoudra pas nos difficultés. Il faut combattre le cancer de la corruption comme le font d’autres pays à travers le monde. Par la presse, la police et la justice. Et naturellement par l’exemplarité du leadership. L’ancien président Senghor du Sénégal aimait dire ‘’en politique, la famille, c’est l’ennemi.’’

A long terme, la corruption appauvrit les pays et les individus. Blanchiment d’argent, trafics divers et impunité sont le cocktail qui maintient dans le cercle vicieux de la pauvreté. Un cocktail qui fragilise les états, les rend vulnérables aux conflits civils, à la fuite des cerveaux et aussi celle des …bras.

Lancinante, la lutte contre la corruption en Afrique doit cesser d’être un tabou. La confronter pourrait aider, comme ailleurs, à la marginaliser faute de pouvoir l’éradiquer.

Les organisations telles International Consortium Investigative Journalists, European Investigative Collaboration, Transparence International et d’autres, doivent, comme elles le font ailleurs dans le monde, mener aussi leur lutte contre la corruption en Afrique.

Par Ahmedou Ould Abdallah, président du Centre 4S

www.centre4s.org
Source : RMI Biladi (Mauritanie)