Tue09262017

Last update04:41:52 PM GMT

Back Economie Economie Economie en Afrique

Chronique en Afrique

Les opérations africaines de Carlos, le dandy de la terreur

De la vingtaine d’entretiens réalisés à la centrale de Poissy, en France, avec l’ex-star du terrorisme international, Laszlo Liszkaï a tiré un ouvrage où l’on suit les traces sanglantes du « Chacal ». Jeune Afrique a choisi de revenir sur trois épisodes marquants de sa vie.

S’il avait pu écrire sa propre fin, le « Chacal » aurait mordu la poussière, Tokarev au poing, un trou sanglant à la boutonnière, plombé par un superflic ou un commando d’espions à la solde de l’Empire. La police française ne lui a pas laissé cette grâce. « Balancé » par ses protecteurs soudanais, Ilich Ramírez Sánchez, alias Carlos, star internationale de l’ancienne scène terroriste, s’est retrouvé saucissonné dans un sac de jute à Khartoum, le 14 août 1994, pour un aller simple vers la case prison, où il moisit depuis vingt-trois ans.

Il n’est pas près d’en sortir : condamné deux fois à la perpétuité, en 1997 et en 2011, il l’a été une troisième fois en mars 2017 pour l’attaque qui a fait deux morts au Drugstore Publicis, en 1974. De profundis, le Vénézuélien a livré au journaliste Laszlo Liszkaï le souvenir de son parcours débridé, dans un monde coupé par le rideau de fer où l’hyperterrorisme d’Al-Qaïda n’existait pas, où la cause palestinienne se défendait encore à la dynamite.

Le monde de Carlos… selon Carlos !

De la vingtaine d’entretiens réalisés à la centrale de Poissy avec le Chacal, Liszkaï a tiré un ouvrage, Le Monde selon Carlos, où l’on suit les traces sanglantes du desperado du Front populaire de libération de la Palestine-Opérations extérieures (FPLP-OE). L’ouvrage se lit comme un roman policier, et l’auteur ne manque pas de souligner dans l’avant-propos qu’il y décrit « comment est le monde de Carlos… selon Carlos ! »

Loin de l’image du révolutionnaire hirsute en baskets des seventies, le Chacal y apparaît en dandy gominé aux costumes impeccables, voyageant exclusivement en première, se faisant livrer ses repas par les meilleurs restaurants dans de confortables villas, sillonnant Budapest la communiste en Mercedes dorée, puisant à pleines mains dans le butin révolutionnaire pour assurer son train de vie, multipliant les conquêtes féminines. On pourrait y voir un personnage de fiction, prince Malko de la révolution ou 007 au service de l’OLP, n’étaient les 1 500 victimes que le maître terroriste revendique sans remords. Extraits.

 


Décembre 1975 : vers La Mecque des révolutionnaires

Le « Guide » libyen, Mouammar Kadhafi, furieux contre le roi saoudien, qui a fait baisser les prix du pétrole, commande à Carlos la prise en otage des ministres de l’Opep, réunis à Vienne.

Le ministre saoudien Ahmed Zaki Yamani et l’Iranien, l’ancien patron de la redoutable Savak, Jamshid Amouzegar, ne savent pas qu’ils sont condamnés à mort. Carlos, dès le début de la planification de l’opération, se porte volontaire pour exécuter la sentence et être le bourreau s’il le faut. La peine de mort a été prononcée par les trois sponsors principaux de l’opération : la Libye de Kadhafi, l’OLP d’Arafat et le FPLP.

Les explications des commanditaires sur les raisons de ces mises à mort étaient assez confuses et contradictoires. Le cas de l’ancien chef de la Savak était plus évident. En réalité, Jamshid Amouzegar n’a jamais été le directeur de la Savak mais le ministre de l’Intérieur. En fait, il n’y a pas de contrat spécifique sur sa tête, mais il est là et il doit être liquidé juste pour la cause.

En ce qui concerne cheikh Yamani, le colonel Kadhafi lui reprochait de feindre son engagement envers la solidarité arabe. De fait, l’Arabie saoudite a largement bénéficié des contrats juteux venant des grandes compagnies occidentales. Par ailleurs, le Guide libyen, en accord avec le FPLP, ne lui pardonne pas d’avoir présenté Yasser Arafat au roi Fayçal. Il était convaincu que ce sont les pétrodollars saoudiens qui avaient boosté le Fatah et fait basculer l’OLP dans le camp anti-nassérien soutenu par la Libye.

Arafat, quant à lui, voulait la mort de Yamani, parce que c’est lui qui avait accompagné le prince Fayçal Al-Chammari au cabinet royal, où il a ensuite abattu son oncle, le roi Fayçal. Pour Arafat, le cheikh Yamani était responsable du changement de la politique antisioniste du royaume wahhabite après l’assassinat du roi Fayçal, l’inventeur de l’arme du pétrole. Tant de rancune pour une mise à mort. Cette commande ne sera pas non plus exécutée.

Négociations au téléphone

Revenons sur le pays de l’attentat, l’Autriche, pays neutre. Sa priorité est plutôt un départ des terroristes sans vague. Salem, qui, entre-temps, redevient Carlos, discute les modalités de départ avec le ministre de l’Intérieur. Karl Blecha les accompagne même en bas de la passerelle du DC-9 autrichien.

L’avion décolle le lendemain matin, le 22 décembre 1975, avec les pilotes autrichiens, les six membres du commando, dont Klein [membre des cellules révolutionnaires ouest-allemandes], blessé, avec son médecin et une soixantaine d’otages, dont onze ministres. Direction l’Algérie.

Aucun des pays amis, y compris le commanditaire libyen, ne veut laisser atterrir l’avion. L’OLP d’Arafat se désolidarise « officiellement » de l’action terroriste de l’organisation, jusqu’ici inconnue, nommée Bras de la révolution arabe. Le FPLP fait la même chose.

C’est une des règles du jeu, les sponsors sont les plus critiques en public. Le chancelier Kreisky, profitant de ses relations privilégiées avec les pays arabes, obtient l’accord du président algérien Houari Boumédiène pour faire atterrir l’avion avec les otages et leurs geôliers à Alger.

À Alger, Carlos quitte l’avion et entre en pourparlers avec ses hôtes dans une ambiance de plus en plus détendue. Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, le colonel Ahmed Draia, directeur de la Sûreté générale, et le colonel Mohammed Benahmed Abdelghani, ministre de l’Intérieur, obtiennent la libération des otages non arabes. Hans-Joachim Klein est transféré dans un hôpital militaire algérien.

Nous devions refuser toute transaction financière pour ne pas mettre en danger l’opération

Carlos reste cinq heures avec les responsables algériens dans le salon VIP de l’aéroport. Bouteflika est en ligne avec le prince héritier saoudien Fahd, qui propose 50 millions de dollars pour la vie sauve de son ministre Yamani.

« Sur le coup, j’ai refusé l’offre. Au début Kamal Kheir-Beik [haut responsable du Parti social nationaliste syrien et coorganisateur de l’opération] a suggéré d’exiger une rançon, mais Abou Hani [nom de guerre de Wadi Haddad, fondateur et chef du FPLP-OE] était contre. Il a dit que nous devions refuser toute transaction financière pendant l’opération, pour ne pas mettre en danger son déroulement. Les États concernés devraient payer après et ça devait être comme ça. »

Pendant ce temps, sur l’autre téléphone, c’est le colonel Draia qui discute. Au bout de la ligne se trouve Abbas Ali Khalatbari, ministre iranien des Relations extérieures. « Pendant la négociation, il est appelé par le Chah, qui passe la communication à son Premier ministre, Abbas Amir Hoveida, qui accepte le principe de payer 25 millions de dollars. Mais j’ai appliqué la ligne de conduite demandée par Abou Hani et je n’ai pas accepté. »

À Tripoli, mauvaise surprise

Les Algériens obtiendront que les Saoudiens mettent à la disposition de Carlos un Boeing 707 plus puissant que le DC-9 autrichien. « L’opération devait durer, dans les conditions prévues, entre sept et dix jours, jusqu’à la fin d’une réunion extraordinaire des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe, au Caire, pour dénoncer les « accords du kilomètre 101 du Sinaï » entre l’Égypte et Israël, qui avaient ouvert le chemin de la trahison. » Une fois de plus, rien ne se passe comme prévu.

Pour meubler le temps avec les otages restant, Carlos et les quatre autres terroristes partent en road show, après avoir passé dans une radio locale un long communiqué en arabe rédigé par Kamal Kheir-Bek au nom du Bras de la révolution arabe. Ils veulent « sautiller » d’aéroport en aéroport en prévoyant à chaque escale de libérer les délégués restants.

 

En arrivant à Tripoli, c’est la surprise et le désarroi. L’accueil est loin d’être chaleureux de la part d’un pays ami et surtout du commanditaire principal. Carlos est furieux car la tour de contrôle fait tourner l’avion pendant plus d’une heure au-dessus de l’aéroport. Ensuite, on ne laisse pas avancer l’appareil sur le tarmac vers l’aérogare. Ils débarquent les ministres libyen et algérien, ce dernier ayant refusé de rester à Alger par solidarité avec les autres membres de sa délégation.

Le Premier ministre libyen Abdel Salam Jalloud, à peine réveillé, monte dans l’avion. Il ne comprend rien et il ne sait même pas qui est Carlos. Khaled [alias d’Anis Naccache] descend de l’avion pour voir Abou Bakr Younis Jaber [ministre libyen de la Défense], qui était présent lors de la commande de cette opération passée entre Kadhafi et Kamal Kheir-Bek.

Retour à la case départ

Le Guide de la Jamahiriya est injoignable. Il boude le commando qui ne lui a pas amené sur un plateau la tête de Yamani. De plus la mort du délégué libyen [lors de la prise du siège de l’Opep à Vienne] a provoqué une tension intertribale. Il n’en peut plus. Il se retire pour méditer dans le désert. Par conséquent, Carlos et ses amis ne sont plus les bienvenus.

Les Libyens ne mettront pas à leur disposition un avion supérieur au DC-9. À partir de la tour de contrôle, via la radio, ils commencent à insulter Carlos et son commando. Le temps est arrivé de rebrousser chemin. Il est 2 heures du matin. Après une deuxième nuit blanche, les membres du commando commencent à craquer.

On ne veut pas du Bras de la révolution arabe sur le sol tunisien

Carlos veut aller à Bagdad, mais le DC-9 n’est pas équipé pour cela. Alors, il décide d’attendre le Boeing 707 saoudien à l’aéroport de Carthage, en Tunisie. Encore une fois, les choses ne se passent pas comme prévu. Sur l’ordre du président tunisien Habib Bourguiba, on coupe l’électricité dans toute la région. On ne veut pas du Bras de la révolution arabe sur le sol tunisien. Ils empêchent ainsi l’atterrissage nocturne. Changement de programme, avec un retour à la case départ, à Alger. […]

Lors de son interrogatoire, Anis Naccache, qui était du Fatah, reconnaît qu’il a voulu à tout prix abattre le ministre saoudien. « Vous deviez l’exécuter dans l’avion mais pas ici sur notre territoire, me chuchota Ahmed Draia à l’oreille, en me tirant à l’écart des autres. »

 


Juin 1976 : coup fourré à Entebbe

Les caisses du FPLP-OE sont vides et les prisons pleines de camarades. Depuis Alger, Carlos dirige le détournement, à Athènes, d’un Airbus de la compagnie israélienne El Al.

L’Airbus 300 se pose à l’aéroport de Benghazi, en Libye. « J’ai suggéré à Abou Hani de faire libérer les malades, y compris les Juifs, présenter aux autorités leurs revendications, éliminer les agents du Mossad s’il y en avait dans l’avion et jeter leurs corps sur le tarmac. Au moins, ça aurait fait chier Kadhafi. » Wadi Haddad sourit en imaginant la tête du Guide libyen, mais il ne suivra pas à la lettre les conseils de Carlos.

Le 28 juin à l’aube, l’avion quitte Benghazi pour Entebbe. Mahmoud [un membre du commando] remercie les otages pour leur patience. Ils sont tous transférés dans une salle de l’aéroport où le président ougandais, le maréchal Idi Amin Dada, vient les saluer et leur offre un petit-déjeuner copieux.

Toujours selon le plan prévu, le maréchal propose d’être l’intermédiaire. Le protégé de Kadhafi est complice de ce détournement. La proposition est acceptée par les pirates de l’air et par les Israéliens également. Ces derniers pensent pouvoir le manipuler. La suite va prouver qu’ils ont réussi.

Guet-apens à l’aéroport

Le général Barokh Bar Lev, ancien chef de mission militaire, a vécu jusqu’au 1972 en Ouganda et connaît bien le maréchal pétri d’orgueil. En appelant au téléphone, il feint de reconnaître son rôle important de médiateur et il en rajoute une couche disant qu’il peut recevoir le prix Nobel de la Paix en remplissant cette tâche. Idi Amin Dada, ego gonflé par la vanité humaine, tombe dans le piège et est convaincu que les Israéliens, désormais, ne feront rien sans lui. Il se trompe.

À l’aéroport d’Entebbe, Mahmoud présente les revendications du groupe terroriste. Il exige la libération d’une cinquantaine de leurs camarades détenus un peu partout en France, en Allemagne, en Angleterre ou en Israël, avant le 1er juillet à midi. Lors de la planification du détournement, Carlos, galant chevalier, glisse sur la liste des libérables les noms de ses trois copines sud-américaines arrêtées après la fusillade de la rue Toullier, à Paris.

 

Sauf qu’elles sont déjà en liberté. La France a payé une rançon de 5 millions de dollars en tant qu’impôt révolutionnaire. Air France règle ce montant sous une forme astucieuse comme taxe aéroportuaire à Alger qui sera récupéré à son tour par Wadi Haddad. À l’aéroport, les pirates de l’air séparent les otages. Les personnes d’origine israélienne doivent se rendre dans une salle à part. Les cent autres otages sont libérés. Les quatre pirates de l’air sont en communication avec Wadi Haddad.

Il est installé dans une villa au bord de la route qui mène à l’aéroport avec sa nièce Shushi. Six autres fedayins armés, dont trois venants du Fatah, sont dispersés dans les bâtiments de l’aéroport. Selon les écoutes des communications effectuées par les Israéliens entre les preneurs d’otages et Wadi Haddad, ce dernier demande d’exécuter les otages israéliens, même si Israël libère les prisonniers palestiniens. Le Premier ministre israélien Itzhak Rabin, opte pour la solution d’un sauvetage militaire.

 


Décembre 1978 : Hassan II dans la ligne de mire

Quand le Chacal affirme avoir reçu mission, du président algérien Houari Boumédiène, d’éliminer le roi du Maroc.

Le 27 décembre 1978, Carlos perd un autre protecteur très influent. Le président algérien Houari Boumédiène est mort à Alger. Le nouveau président Chadli Bendjedid place ses fidèles dans l’administration et vire les anciens hommes de main, comme Ahmed Draia, directeur de la Sûreté générale, ou Saleh Hidjeb, « Vespa », patron du commissariat central d’Alger.

Avec ce dernier, ancien truand et tueur à gage du régime sous la présidence de Boumédiène, Carlos monte un projet pour assassiner le roi Hassan II au Maroc. Il envoie deux équipes séparées au Maroc, chacune de quatre personnes, mais sans qu’elles se connaissent.

Une seule personne pouvait nous indiquer

« Personne ne connaissait notre informateur. Il y avait une seule personne qui pouvait nous indiquer par quelle route le roi allait quitter Rabat. Chaque équipe devait se placer au bord d’une des deux routes. L’informateur, le moment venu, devait nous dire si Hassan II prendrait la route rouge ou la bleue. C’était seulement le contact direct à Rabat, moi et Saleh Hidjeb qui connaissions le nom de notre informateur, le général Ahmed Dlimi. »

La mort de Houari Boumédiène et le renvoi d’Ahmed Draia ont stoppé net la collaboration de Carlos avec ses amis algériens. Donc l’opération du roi de Maroc est annulée. Le 16 juillet 1979, Saddam Hussein prend le pouvoir en Irak et élimine ses adversaires les uns après les autres. Carlos a déjà quitté Bagdad en janvier. Beyrouth est en pleine guerre civile et Alger n’est plus attirante. La route vers l’Est est déjà bien tracée.

Source : Jeuneafrique.com

 

Interventions armées : l’Afrique de papa revient, vive l’ingérence ?

De la Mauritanie à Djibouti, leur présence ne fait plus grincer des dents. Américains, Français ou Britanniques, on se les arrache au nom de la lutte contre le terrorisme. Résultat : les soldats étrangers n'ont sans doute jamais été aussi nombreux en Afrique depuis les indépendances.

La scène se déroule le 19 juillet dans la fournaise de N'Djamena, quelques minutes après un entretien aussi long que fructueux avec Idriss Déby Itno. Dans l'un des hangars surchauffés de la base aérienne Adji-Kosseï, François Hollande, devant ses troupes et au milieu de quelques-uns des fleurons de la force de frappe française (avions de chasse Rafale, hélicoptères Puma, chars Sagaie et VAB), refait l'histoire de la présence militaire française au Tchad et énonce une vérité qui, pour certains, n'en est pas vraiment une : "Nous ne sommes pas ici chez nous."

Un peu tout de même. Dans ce pays qui a été le théâtre d'opérations gravées dans les annales de son armée, la France compte depuis le mois d'août 1 200 à 1 300 de ses soldats, parmi lesquels quelques-uns de ses officiers les plus chevronnés.

C'est d'ici, désormais, que seront conduites l'ensemble des opérations menées dans le Sahel, des côtes atlantiques de la Mauritanie aux dunes roses du désert libyen, dans le cadre du dispositif Barkhane : 3 000 hommes répartis dans cinq pays et une dizaine de bases, 400 véhicules, 20 hélicoptères, 6 avions de chasse, 3 à 4 drones... "Un truc énorme !" glisse un officier en poste dans la région. Qu'on se le dise : avec une douzaine de bases plus ou moins tenues secrètes, la France est de retour en Afrique.

Officiellement, il n'y a aucun soldat américain au Tchad. En réalité, on en dénombre quelques dizaines...

Elle n'est pas la seule. Ce 19 juillet sur la base Kosseï, quatre treillis gris attirent l'oeil dans la forêt des treillis vert kaki. Quatre Américains. Des agents de liaison, nous dit-on, qui font le lien avec Vicence, en Italie, la base de l'US Air Force qui "chapeaute" l'Afrique. Officiellement, il n'y a aucun soldat américain au Tchad. En réalité, on en dénombre quelques dizaines : récemment, l'US Army s'est mise en quête d'un contractant pouvant assurer le soutien de 35 personnes pendant six mois, "près de N'Djamena", indique l'appel d'offres. Aujourd'hui, la capitale tchadienne, c'est the place to be pour les armées étrangères.

On est certes encore loin du hub militaire que représente Djibouti. À elle seule, la capitale du pays compte près de 7 000 soldats étrangers - soit presque 1 pour 100 habitants. Il y a là les Français, bien sûr, qui font partie du paysage. La France y possède une base considérée comme essentielle depuis l'indépendance, en 1977. Il y a les Américains, plus nombreux mais plus discrets : ils ne sortent quasiment jamais, et toujours avec les plus grandes précautions.

Aux États-Unis, le camp Lemonnier revêt une importance particulière : il s'agit de la seule base officielle dont dispose la première puissance mondiale sur le continent (si l'on excepte celle de Diego Garcia, dans l'océan Indien). Mais quelle base ! Quatre mille hommes, des avions de chasse, des drones, une surface multipliée par six en quelques années et des travaux faramineux depuis que les Américains en ont pris possession, en 2002. Le Pentagone prévoit de dépenser 1 milliard de dollars sur les vingt-cinq prochaines années pour l'agrandir. En mai dernier, Washington et Djibouti ont signé un nouveau bail de dix ans renouvelable qui satisfait tout le monde.

Bientôt des Chinois et des Russes ?

Dans la ville, il y a aussi des Japonais (les premiers déployés hors de leur pays depuis... 1945), des Italiens, des Allemands (quelques dizaines) et, qui sait, peut-être y croisera-t-on un jour des Chinois et des Russes. Pékin en a fait la demande l'année dernière. Moscou aussi. Ce qui n'est pas vraiment du goût des Américains...

Rien à voir avec l'époque de la guerre froide, quand les deux blocs, Est et Ouest, se disputaient les alliés sur le continent. Mais jamais peut-être depuis ce temps-là l'Afrique n'avait été à ce point convoitée par les états-majors des puissances de ce monde. Le Tchad et Djibouti donc, mais aussi le Mali, le Niger, le Sénégal, l'Éthiopie, le Kenya ou encore les Seychelles - liste non exhaustive et en perpétuelle évolution (voir carte).

Pour la France, il s'agit en quelque sorte d'un retour vers le passé. Paris disposait, aux indépendances, de 30 000 soldats sur le continent. Ils n'étaient plus que 15 000 en 1980 et 5 000 en 2012. Mais après une vaine tentative de désengagement impulsée en 2008 par Nicolas Sarkozy, l'armée a retrouvé le chemin de l'Afrique, son terrain de jeu préféré. Ils sont aujourd'hui près de 9 000 soldats tricolores sur le continent à pouvoir reprendre le célèbre chant des légionnaires : "Sous le soleil brûlant d'Afrique / Cochinchine, Madagascar / Une phalange magnifique / A fait flotter nos étendards..."

Lutter contre les trafics et le terrorisme

Cependant, il est fini le temps des bases imposantes qui trônaient au milieu des "autochtones" telles des miasmes hérités de l'époque coloniale. La mode est à la base discrète et sans prétention, souvent nichée dans un coin d'aéroport, parfois même perdue au fin fond d'un désert. Les bases historiques (Dakar, Libreville, Djibouti) ont perdu de leur superbe et de leurs effectifs.

"Notre mission a évolué, note un officier basé à Paris. Nous n'avons plus pour fonction de soutenir un État ou un régime contre des agressions extérieures ou intérieures, mais de lutter contre les trafics et le terrorisme. Pour cela, on n'a pas besoin de grosses bases." Certaines, que l'on appelle à Paris des "postes avancés" et qui se situent au plus près du front jihadiste, n'abritent pas plus de 50 hommes, pour la plupart des "forces spéciales". Plus discrètes, plus efficaces.

La réflexion est la même à Washington. Longtemps, les États-Unis ont ignoré le continent, jusqu'à ce que l'administration Bush l'intègre en 2002 dans sa "guerre globale contre la terreur". "Cette importance stratégique nouvelle est entérinée en 2007 par la création d'un commandement militaire régional pour l'Afrique : l'Africom", indique Maya Kandel, spécialiste de la politique étrangère des États-Unis et chercheuse à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (Paris). Un chiffre illustre la nouvelle donne : entre 2009 et 2012, l'aide militaire aux pays africains a doublé, passant de 8 à 16 milliards de dollars. L'Afrique, "c'est le champ de bataille de demain", affirme le général James Linder, qui commande les "forces spéciales" affectées à Africom.

Aujourd'hui, on compte sur le continent entre 5 000 et 6 000 soldats américains. "Du nord au sud, de l'est à l'ouest, de la Corne de l'Afrique au Sahel, du coeur du continent aux îles situées au large de ses côtes, l'armée américaine est à l'oeuvre", constate Nick Turse, un journaliste américain qui a fait de l'Africom sa spécialité. Mais hormis à Djibouti et bientôt au Liberia, où l'arrivée de 3 000 soldats pour lutter contre l'épidémie Ebola ne devrait pas passer inaperçue, les troupes se font discrètes.

Les hommes se comptent par dizaines seulement sur la douzaine de bases qu'a investies l'US Army ces dernières années. Baptisés lilypads ("nénuphars"), il s'agit de dispositifs de petite taille qui se résument à un hangar, quelques tentes et une flotte de petits avions de tourisme truffés d'électronique ou de drones décollant la nuit...

L'Afrique est ainsi devenue, selon Maya Kandel, le laboratoire de la nouvelle approche dite d'empreinte légère - light footprint - et de leadership en retrait chère à Obama.

L'Afrique est ainsi devenue, selon Maya Kandel, "le laboratoire de la nouvelle approche dite d'empreinte légère - light footprint - et de leadership en retrait" chère à Obama, qui repose sur l'usage des drones et de forces spéciales. "Une présence directe et manifeste des forces américaines sur le continent africain peut être source de contestation", expliquait récemment un colonel dans Special Warfare, une revue de l'armée américaine.

Le cas burkinabè illustre la discrétion dont font preuve les armées étrangères, souvent à la demande de leurs hôtes. Longtemps, la présence d'éléments commandos français et américains a été tenue secrète à Ouagadougou, jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible de nier l'évidence. L'installation américaine remonte à 2008, après le coup d'État, à Nouakchott, de Mohamed Ould Abdelaziz. "Les Américains ne pouvaient plus mener leurs opérations depuis la Mauritanie, explique un officier burkinabè. Ils se sont rabattus sur le Burkina." À l'époque, le ministre de la Défense, Yéro Boly, avait proposé une zone retirée de la base aérienne de Ouagadougou pour rendre discrète la présence des avions américains. "Le problème, avait-il expliqué aux Américains, n'est pas la présence de ces avions, mais la publicité qui pourrait être faite autour."

Le même dilemme se pose deux ans plus tard, quand la France cherche une base dans la région pour y faire stationner une force d'intervention rapide - celle-là même qui, début 2013, mettra un frein à l'offensive des jihadistes au Nord-Mali. Le Niger et le Mali ayant poliment refusé, Paris se tourne vers Blaise Compaoré. Celui-ci accepte, à trois conditions : que cela reste secret, que les Français forment l'unité antiterroriste burkinabè et qu'ils s'installent dans un camp situé à l'abri des regards, à dix kilomètres de la capitale.

Le président ivoirien s'est montré soulagé

Qu'il est loin, cependant, le temps où l'on jurait, la main sur la Bible ou sur le Coran, qu'aucune armée étrangère ne s'installerait dans le pays. "Il y a trois ans, témoigne un conseiller de Hollande, Mahamadou Issoufou ne voulait pas entendre parler d'une présence étrangère sur le sol nigérien malgré des demandes répétées. Aujourd'hui, il s'en félicite." La base aérienne 101 de Niamey, où l'on compte près de 300 soldats français, trois à quatre drones, des avions de chasse de passage et des ravitailleurs, est un pion essentiel dans le dispositif Barkhane. C'est du Niger également que décollent les drones américains volant au-dessus du Sahel. Mais, comme au Burkina, les autorités nigériennes ont exigé que les effectifs déployés soient peu nombreux et peu visibles.

"Aujourd'hui, témoigne un proche de Jean-Yves Le Drian, nombreux sont les chefs d'État qui veulent "leur" contingent de soldats français." Quand, le 9 mai dernier, le ministre français de la Défense a confirmé à Alassane Ouattara que les soldats tricolores ne quitteraient pas le camp de Port-Bouët et que leur effectif serait gonflé (800 en 2016, contre 450 aujourd'hui), le président ivoirien s'est montré soulagé.

Deux jours plus tard, Macky Sall était tout aussi radieux : la France venait de lui promettre qu'elle ne toucherait pas aux effectifs des éléments français au Sénégal (EFS) basés à Dakar. Il y a trois ans, son prédécesseur, Abdoulaye Wade, se vantait avec des accents anticolonialistes d'avoir obtenu le départ des deux tiers du contingent.

Même le Nigeria, jadis si jaloux de sa souveraineté, accueille depuis cinq mois (et à sa demande) quelques dizaines d'agents de renseignements et de forces spéciales américains, britanniques et français, dans le cadre de la lutte contre Boko Haram et de la quête des lycéennes enlevées à Chibok. Et Africom, dont aucun État africain n'avait voulu accueillir le siège en 2007 (ce qui avait contraint son état-major à se rabattre sur la ville de Stuttgart, en Allemagne), ne fait plus office d'épouvantail.

À tel point que, comme l'a mentionné l'ancien commandant de la force, le général Carter Ham, "certains pays africains ont discrètement fait savoir que si les États-Unis voulaient établir une base en Afrique, ils seraient sans doute disposés à leur faire une place".

Les griefs de ceux qui dénoncent cette présence, comme l'association Survie en France ou des franges de la société civile en Afrique, et qui jouent sur la dialectique anticolonialiste pour se faire entendre sont nombreux : flou juridique, opacité autour des accords militaires, perte de souveraineté... Comme le souffle un officier français : "Une base, c'est comme une guerre : on sait quand ça commence, mais on ne sait jamais quand ça s'arrêtera." Malgré tout, constate un proche de Le Drian, la plupart des chefs d'État se sont débarrassés de leurs réticences.

D'autres enjeux moins avouables

Il y a plusieurs raisons à ce phénomène. En premier lieu, l'aspect sécuritaire. "Nous avons besoin de cette présence militaire étrangère, ne serait-ce que pour assurer notre sécurité. C'est indispensable. Il y a quelques années, nous ne voulions pas en entendre parler, mais l'effondrement du Mali en 2012 a changé la donne", admet le chef d'état-major particulier du président d'un État sahélien. "Nos armées ont été laissées à l'abandon ces vingt dernières années, notamment en raison des ajustements structurels imposés par le FMI, ajoute le ministre de la Défense d'un pays voisin. Et elles n'ont jamais été formées pour combattre le terrorisme. Il nous faut du temps et de l'aide pour les y préparer."

Mais il y a d'autres enjeux, parfois moins avouables, qui poussent les États africains à brader un pan de leur souveraineté, notamment un enjeu financier : les bases sont bénéfiques pour l'économie nationale. Les Sénégalais s'en sont rendu compte en 2011 : quand 800 des 1 200 soldats français ont quitté le territoire, ce sont des milliers d'emplois directs et indirects qui ont disparu. À Djibouti, la manne est plus importante encore. Américains, Français et Japonais paient en effet un loyer (pratique peu répandue dans les autres pays) qui représente en tout près de 120 millions d'euros par an...

Un enjeu politique, enfin. Comme le note un officier français en poste en Afrique : "Certains régimes sont tentés d'utiliser cette présence pour anéantir des rébellions qu'ils présentent comme terroristes." D'autres peuvent être tentés de "monnayer" une "base" contre, sinon un soutien, du moins le silence de Paris ou de Washington sur des cas de politique intérieure gênants.

Au Tchad, des leaders de l'opposition se désolent de voir l'aspect militaire primer sur les droits de l'homme. Ils s'en plaignent régulièrement aux diplomates français. Il est vrai que Déby, qui était persona non grata à l'Élysée juste après l'élection de Hollande, est aujourd'hui perçu comme un intouchable à Paris. "Il est au cœur de notre dispositif", explique simplement un diplomate français.

Source : Jeuneafrique.com