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La crise syrienne et la résurrection diplomatique de la Russie/ Par Ahmedou Ould Moustapha (deuxième partie)

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La crise syrienne et la résurrection diplomatique de la Russie/ Par Ahmedou Ould Moustapha (Deuxième partie) Alors que la crise syrienne entame sa sixième année, cette réflexion de M. Ahmedou Ould Moustapha (photo) permet de faire prendre la mesure de ce qui se trame en Syrie. Elle apporte un nouvel éclairage sur les véritables enjeux de ce conflit et montre en quoi celui-ci fut une occasion pour la Russie de marquer, avec force, son retour sur la scène internationale.

Le retour de la Russie dans la diplomatie mondiale

C’est précisément la décennie 1990, marquée par des difficultés intérieures et surtout des humiliations diplomatiques (la Serbie et le Kosovo puis la Géorgie), qui a été vécue par les russes comme une décennie très sombre en ce qu’elle correspondait à un recul notoire des positions du pays face à ‘’l’arrogance’’ des Etats Unis, vainqueurs de la Guerre Froide ; encore que celle-ci n’avait pas pris fin avec la signature d’un traité de paix comprenant des accords clairs sur les règles que devrait respecter le supposé vaincu.

On se rappelle que l’intervention de l’OTAN en Serbie (1999) et l’imposition du Kosovo en Etat indépendant avaient été perçues à Moscou et particulièrement par l’opinion publique russe comme une humiliation diplomatique sans précédent.

En ce qui concerne l’invasion de l’Irak, en 2003, le président russe était encore occupé à asseoir son régime très contesté par l’opposition à cette époque, mais il n’a jamais caché son amertume contre les Etats-Unis qui ont poussé injustement ce puissant allié régional au bord du gouffre, laissant en ruines ses institutions, y compris et surtout l’armée.

Il sait comme tout le monde que cette intervention militaire unilatérale, en dehors de toute légalité internationale, avait mis dans la rue des dizaines de milliers de soldats, d’officiers comprenant des cadres très compétents et d’anciens militants du parti Baas, ce qui les a conduit par la suite sinon à créer du moins à rejoindre l’Organisation de l’Etat Islamique ou Daech.

Pourquoi alors s’étonner que cette organisation s’avère si puissante, d’autant qu’elle était massivement soutenue dès le départ, comme ses autres sœurs, en matériels militaires et en moyens humains par le Royaume Saoudien, même si celui-ci continuait de démentir encore et encore(1) ?

Et la Libye de Mouammar Kadhafi, qui avait acheté aux russes plus d’armes qu’elle n’en avait besoin ?

L’OTAN en a fait un pays en danger de démantèlement, en s’appuyant sur une interprétation arbitraire des dispositions de la résolution du Conseil de Sécurité de mars 2011. Celle-ci instaurait une zone d’exclusion aérienne en Libye, mais interdisait tout changement du régime par la force.

Or, la responsabilité directe de l’OTAN dans la défaite de l’armée régulière contre les rebelles et la capture puis l’exécution de Mouammar Kadhafi ont été perçues par Moscou comme une violation de ladite résolution.

Les Etats Unis avaient largement contribué à cette violation, d’abord par leur feu vert et ensuite par quelques missiles, certes limités, lancés à partir des eaux territoriales de la Libye par un navire de guerre ; encore qu’ils n’étaient pas en première ligne, mais leurs services de renseignement ont joué un rôle d’information non négligeable pour l’OTAN et leurs deux autres seconds, la France et l’Angleterre, qui occupaient le devant de la scène.

En revanche, leur rôle en Syrie est moins intense et leurs frappes sporadiques restent cantonnées dans l’espace irakien : chaque fois que Daech franchissait les limites du ‘’ chaos contrôlé’’, telle que sa tentative d’entrer à Baghdad il y a plus ou moins deux ans ; c’est donc un rôle pour le moins ambigüe.

Certains observateurs en déduisent qu’il est dicté par une décision stratégique de se retirer partiellement de la région et que cette nouvelle stratégie renvoie aux fiascos de leurs interventions militaires en Afghanistan et en Irak, plus de trois décennies après la catastrophe vietnamienne.

D’autres, comme cet ancien conseiller diplomatique du président Obama, en duplexe télévisé, affirment que les Etats-Unis cherchaient effectivement à limiter leur empreinte dans la région.

Est-ce parce que le monde unipolaire s’est avéré en réalité trop lourd, trop rude, trop coûteux et trop ingérable pour son leader, le vainqueur de la Guerre Froide ?

Quoi qu’il en soit, ce repli relatif ne signifie nullement un déclin de l’hyperpuissante américaine ; on doit plutôt croire qu’il s’agit d’une stratégie fondée sur ces trois expériences mortelles et qui privilégie davantage une démarche réfléchie et attentive à la réévaluation de certains enjeux clés.

Les américains semblent finalement comprendre que la puissance ne peut s’imposer que par son adéquation au contexte. Or, le contexte syrien est chargé d’incertitude : la perspective d’une intervention militaire se heurte à des systèmes de missiles à la technologie réputée performante et de haute précision, fabriqués en Russie et en Iran, disponibles en grandes quantités dans les mains du régime syrien et du Hezbollah libanais, et capables notamment d’infliger suffisamment de pertes pour que cette intervention ne soit pas ’’ vendable’’ à l’opinion publique américaine.

S’y ajoutent les douloureuses expériences sus évoquées qui sont désormais gravées dans la mémoire collective des américains et qui, en leur fond, posent un postulat de base : le diktat unilatéral, ou le fait d’imposer ses propres vues aux autres, produit l’inverse du résultat escompté ; et au lieu de régler les conflits, cela conduit à leur escalade. Les Etats-Unis ont-ils enfin retenu la leçon ?

Est-ce pour cette raison qu’ils avaient décidé de revenir sur le terrain du droit international, en acceptant un plan de sortie de crise, proposé par Moscou dans la deuxième semaine du mois de septembre 2013, qui consistait à sécuriser l’arsenal chimique de Damas sous la supervision de l’ONU ?

On sait qu’il s’en est suivi un accord rapidement obtenu au cours du même mois, en dépit des envolées martiales de la diplomatie française qui ressemblaient et ressemblent toujours à un trait de caractère à l’égard de tout ce qui touche au dossier syrien.

Ce jusqu’au-boutisme français s’est d’ailleurs mué en camouflet puisque les américains ne s’étaient même pas gênés d’écarter la France de l’arrangement avec Moscou sur le démantèlement de cet arsenal. Là aussi, ce fut un autre grand marqueur du retour de la Russie dans la diplomatie mondiale.

Pourtant, quelques semaines auparavant, Barak Obama proférait des menaces de frappes militaires au cas où le régime syrien n’aurait pas respecté la « ligne rouge » qu’il lui avait fixée.

Mais la situation à cette époque, marquée par la résilience de l’armée régulière et sa capacité à reconquérir le terrain perdu, avait rendu impossible une solution militaire. Par ailleurs, les réticences des Etats-Unis et de leurs alliés européens, à l’exception notoire de la France, à fournir de l’armement performant aux rebelles, s’appuyaient sur les craintes du Pentagone et de la CIA de voir toute la région se déstabiliser davantage et qu’il ne soit plus possible d’encadrer « le chaos contrôlé».
De fait, la reculade du président américain, après ses menaces, provoquera une colère rouge du Royaume Saoudien qui s’est senti très contrarié dans ses projets que nous verrons plus loin, au point d’annoncer en octobre 2013 qu’il refusait de siéger comme membre non-permanent au Conseil de Sécurité.

Il est tout de même étonnant que la France et le Royaume Saoudien n’aient pu comprendre l’enjeu du conflit syrien pour les russes et l’intérêt relatif qu’il représente pour les américains. La première répète les mêmes erreurs que sur le dossier du programme nucléaire iranien : manque de vision, de pragmatisme et de réalisme, si bien qu’elle avait réussi, par sa position et ses surenchères médiatiques au cours des négociations, la prouesse simultanée « d’exaspérer Washington, de gêner Londres, d’agacer Berlin et d’amuser Moscou »(2).

Quant au Royaume saoudien, lui, il a le tort de nourrir des ambitions irréalistes de leadership régional, et il entretient beaucoup d’illusions dans ce domaine :

(1) il a sous-estimé la capacité de résistance du régime de Bachar El Assad et de son armée ;

(2) il a cru qu’une intervention militaire internationale aurait pu avoir lieu malgré la Russie ;

(3) il a mal évalué sa campagne médiatique, activement orchestrée par les chaînes Al Jazeera et Al Arabiya, consistant à approfondir dangereusement la fracture entre les musulmans sunnites et chiites, déjà si tragique en Irak, croyant sûrement que la fibre sensible de ce clivage aurait suffi à mettre tous les sunnites du monde de la partie ;

(4) sa position intransigeante sur le ‘’départ préalable’’ du président syrien s’apparente à une forme de caprice diplomatique ;

(5) il peut réunir durant quelques heures les chefs d’Etat de la Ligue Arabe et de l’Organisation des Etats Islamiques, il a de gros moyens financiers pour organiser ce genre de réunions formelles, mais un tel évènement n’est qu’une gesticulation diplomatique qui n’a jamais rien changé et ne changera pas la donne en Syrie ;

(6) il peut aussi s’adresser aux émirs du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) pour leur tenir un discours que l’on imagine dans ces termes :

‘’ Nous, les privilégiés du Golfe bénis d’Allah, qui sommes choisis par Lui pour habiter cette petite zone de sable et de montagnes, avons un ennemi commun, un ennemi terrible, l’incarnation du mal, c’est l’Iran, et nous devons, sous ma direction, nous protéger de cet ennemi dangereux qui nous veut du mal, j’aurai donc le droit de vous demander ou même de vous forcer à sacrifier vos intérêts politiques et économiques et à payer votre quote-part des coûts de ce grand projet de défense commune, et je serai, bien sûr, le seul responsable de ce projet et le seul interlocuteur vis-à-vis de nos partenaires extérieurs’’ ; le problème est que, dans le monde entier, il n’y a que ces trois ou quatre émirs qui puissent croire à ce discours, encore que le Sultan d’Oman n’y croit pas beaucoup, ou même pas du tout, puisqu’il manifeste régulièrement mais poliment son désaccord et tisse de bons rapports avec l’Iran ;

(7) le Royaume saoudien peut enfin, et il l’a déjà fait, débourser des dizaines de millions de dollars au bénéfice des lobbys juifs pour qu’ils exercent des pressions sur les membres du Congrès américain aux fins de faire rompre unilatéralement l’accord sur le dossier nucléaire iranien, mais cet accord a été négocié et signé par l’Administration américaine sur la base des recommandations des trois institutions les plus puissantes du pouvoir américain : le Conseil de Sécurité Nationale, le Pentagone et la CIA qui sont responsables de la définition et de la mise en œuvre de la politique de sécurité extérieure des Etats Unis ; c’eût été une autre Administration, républicaine ou pas, cela n’aurait rien changé, les choses se seraient passées comme elles se sont passées…

C’est à l’aune de tout ce qui précède qu’il fallait comprendre les déclarations récentes de Barak Obama qui, excédé par l’activisme du Royaume sur le dossier iranien et sa propension à prendre ses désirs pour des réalités au sujet de la Syrie, lui faisait remarquer publiquement que son problème était plutôt lié aux revendications légitimes de sa jeunesse et non à autre chose.

Le président américain essayera par la suite de satisfaire avec ‘’diplomatie’’ les caprices du Royaume, à l’occasion du dernier sommet du CCG le 21 du mois d’avril écoulé. Mais personne n’est dupe, ces amabilités étaient plus pour ‘’ sauvegarder l’eau de visage’’ des saoudiens que pour exprimer une quelconque désolation.

Au lieu de s’acharner à poursuivre une ligne politique qui ne pourrait déboucher que sur davantage de souffrances des peuples de la région, avec ce qu’elle requiert de perte de temps et d’argent, il eût mieux valu pour les saoudiens qu’ils inscrivirent leur pays dans cette nouvelle étape de l’histoire en s’approchant de la République Islamique d’Iran pour contribuer, avec elle et au même titre qu’elle, au règlement du conflit syrien.

Sinon cette crise trouvera une solution sans eux, qu’ils la veuillent ou non, exactement comme la crise du nucléaire iranienne en a trouvé une à leur dépit. Ils doivent comprendre en outre que le règlement de ces deux dossiers va sûrement redessiner ce qui pourrait être le monde bipolaire ou quasi-multipolaire de demain, un monde où les coalitions régionales ne seraient plus dirigées contre quelqu’un mais façonnées pour quelque chose, tels que des intérêts économiques partagés…

Mais revenons à la Russie : donc, ces deux dossiers ont été une occasion pour elle de se repositionner dans le jeu de la diplomatie mondiale. Sur le conflit syrien en particulier, elle a trouvé une double question d’intérêt géostratégique et de principe.

(A suivre)

(1) Gilles Kepel, chercheur français et arabisant, a montré combien le Royaume avait massivement participé au financement et à l’armement de Daech et de ses autres sœurs ainsi qu’au recrutement des djihadistes.

(2) Article d’Olivier Zajec du Monde Diplomatique, octobre 2013

Source : Le Calame (Mauritanie)

 

 

Arabie saoudite : anatomie d’un royaume faustien

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Discréditée et à bout de souffle, la dynastie des Saoud paye aujourd'hui les alliances inconciliables qu'elle a passées avec le clergé wahhabite et les États-Unis.

« Moyenâgeux ». Le terme employé par la ministre suédoise des Affaires étrangères au début de 2015, et répété en juin de la même année, malgré la colère de Riyad, pour qualifier la décision saoudienne de condamner à mille coups de fouets le jeune militant des droits de l’homme Raef Badawi finit par s’imposer dans l’opinion internationale pour décrire le royaume wahhabite. Moyenâgeux par le pouvoir, semble-t-il absolu, d’une famille, celle des Saoud, la seule à avoir donné son nom à un État moderne. Moyenâgeux par son obscurantisme idéologique, puisé dans une lecture rigoriste et réactionnaire de l’islam, qui dicte les châtiments les plus cruels et veut faire table rase de toute culture présaoudienne.

Moyenâgeux par l’instrumentalisation, contre le grand ennemi iranien, de la faille séculaire entre chiites et sunnites. Moyenâgeux par la violence qu’il déploie au Yémen voisin, où le royaume a entraîné une coalition d’États arabes dans une guerre qui a fait plus de 6 000 morts en moins d’une année. Moyenâgeux par son parrainage des régimes arabes les plus autoritaires, comme ceux de Bahreïn mitoyen et de l’Égypte du maréchal Sissi, ou de mouvements extrémistes comme la Jabhat al-Nosra, succursale d’Al-Qaïda en Syrie, en première ligne dans l’insurrection contre Bachar al-Assad, l’homme à abattre.

Et du Moyen Âge saoudien à la « barbarie de Daesh », le pas est vite franchi. « Est-ce que Riyad continue de financer Daesh ? » demandait ainsi un auditeur à une conférence sur le royaume donnée le 20 janvier à l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (Iremmo), à Paris. Échanges de regards entendus entre les deux conférenciers, Fatiha Dazi-Héni et Stéphane Lacroix, spécialistes du royaume obscur, avant que ce dernier explique, pédagogue, que, « depuis le début des années 1990, quand la guerre du Golfe contre Saddam Hussein a amené Riyad à appeler des troupes étrangères sur le sol sacré de la péninsule, se faisant dénoncer comme traître à la religion, l’islam politique inquiète beaucoup la famille royale. Mais si elle cherche à couper les liens qu’elle a pu entretenir auparavant, elle n’exclut pas des alliances ad hoc avec certains groupes contre l’ennemi numéro un, l’Iran ».

Mais dans le grand chaos régional consécutif aux révolutions arabes, dénoncer les ambiguïtés d’un État qui, allié stratégique de l’Occident, voudrait exporter son obscurantisme par tous les moyens peut être plus séduisant que d’expliquer les complications de son système. « L’homme le plus dangereux du monde ? » s’interrogeait ainsi le quotidien britannique The Independent, le 8 janvier, en titre d’un article sur le jeune prince Mohamed Ibn Salman, fils et puissant vice-prince héritier du roi Salman, qui s’est assis sur le trône après la mort du roi Abdallah, en janvier 2015. « L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi », affirmait pour sa part l’écrivain algérien Kamel Daoud en novembre dans les colonnes du New York Times, dans une tribune polémique qui relevait les limites et les contradictions du régime des Saoud : « Le clergé saoudien produit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aussi la légitimité du régime. »

Le lien entre les Saoud et le wahhabisme

Ni théocratie ni monarchie absolue, le premier État saoudien est né en 1744 de l’alliance entre Mohamed Ibn Saoud, chef d’une tribu guerrière du Najd aride, et le prédicateur rigoriste Mohamed Ibn Abdelwahhab, austère adepte du retour à la pureté de l’islam originel. Par le pacte conclu, l’autorité politique incarnée par Ibn Saoud s’engage à protéger la doctrine wahhabite et à favoriser son expansion, tandis que revient aux oulémas (les religieux musulmans) la charge de légitimer la politique du souverain. En 1902, quand Abdelaziz Ibn Saoud se lance dans une campagne de conquête pour reconstruire l’État de ses aïeux deux fois abattu par l’ennemi ottoman, il reconduit l’alliance du sabre et du Coran.

Mais déjà apparaissent les dangers de ce pacte presque faustien avec les adeptes du puritanisme wahhabite : en 1926, après la conquête de La Mecque, la milice religieuse des Ikhwan se révolte contre Abdelaziz, jugeant impies ses projets modernisateurs et cherchant à poursuivre une conquête que le souverain sait limitée au Levant, au Yémen et à la côte du golfe Arabo-Persique par la présence de la puissance impériale britannique. Pour justifier la répression des Ikhwan, le roi doit alors obtenir des oulémas une fatwa déclarant illégal de s’opposer au détenteur du pouvoir.

Dans les années 1930, nouvelle désapprobation des plus religieux du royaume lorsqu’il s’agit de faire venir des compagnies étrangères pour explorer et exploiter les fabuleux gisements de pétrole qui sommeillent sous le sol saoudien. À nouveau, Abdelaziz doit réunir les oulémas, qu’il parvient à convaincre en leur rappelant que le Prophète lui-même avait recouru aux services des juifs et des chrétiens pour accomplir son dessein.

« L’EI, comme Al-Qaïda, est issu de l’hybridation, lors de la guerre d’Afghanistan, du projet global des Frères musulmans et des idées wahhabites, souligne Nabil Mouline »

La manifestation la plus violente de la contradiction entre la volonté de la famille Saoud de construire un État moderne et celle de s’ériger en protectrice de « l’islam des pieux ancêtres » a lieu en 1979, quand un groupe messianiste qui dénonce la corruption des dirigeants et leur ouverture à l’Occident prend d’assaut la grande mosquée de La Mecque et s’y retranche pendant quinze jours. Une nouvelle fatwa est nécessaire pour permettre à des hommes en armes de pénétrer dans l’enceinte sacrée et d’y faire couler le sang des insurgés.

Essayiste et réalisatrice franco-égyptienne, Jihan el-Tahri est l’auteure du documentaire La Maison des Saoud, sorti en 2003 : « J’ai découvert en réalisant mon film une chose à laquelle je ne m’attendais pas du tout : les Saoud sont une dynastie de modernisateurs, toujours deux pas en avance sur leur société ! Mais ils ne peuvent se désengager de leur alliance avec les religieux, et quand la modernisation va trop vite pour ceux-ci, le clash menace avec les plus conservateurs… » En 1975, le roi Fayçal est abattu par son propre neveu, dont le frère, marchant en tête d’une manifestation contre l’introduction de la télévision « anti-islamique », avait été tué par la police dix ans auparavant. Et la fatwa difficilement obtenue pour légitimer le débarquement de centaines de milliers de soldats américains sur la péninsule afin de chasser Saddam du Koweït en 1991 n’empêche pas un Oussama Ben Laden de retour d’Afghanistan de prononcer l’anathème contre la famille régnante, lançant son groupe, Al-Qaïda, sur la voie du jihad global.

Le 26 décembre 2015, c’était au tour du pseudo-calife, chef de l’État islamique (EI), Abou Bakr al-Baghdadi d’appeler les Saoudiens à se soulever contre leurs chefs excommuniés. Or, souligne le chercheur Nabil Mouline, qui publie Le Califat, histoire politique de l’islam (Flammarion, 2016), « l’EI, comme Al-Qaïda, est issu de l’hybridation, lors de la guerre d’Afghanistan, du projet global des Frères musulmans et des idées wahhabites, dont [l’Arabie saoudite], grâce à sa fortune pétrolière, a permis une vaste expansion. Si [elle] n’a pas créé le jihadisme, elle a ainsi contribué à sa constitution ».

Avec les États-Unis, une alliance de nécessité

Peut-on alors déclarer le royaume responsable du terrorisme islamiste ? Ce serait oublier que les Saoud ont reçu la bénédiction du grand protecteur américain pour diffuser hors de ses frontières la doctrine wahhabite, Washington y voyant, comme Riyad, un discours efficace à opposer à celui, révolutionnaire et socialiste, du raïs égyptien Gamal Abdel Nasser, puis une idéologie assez puissante pour mobiliser contre les troupes soviétiques en Afghanistan. Aujourd’hui, dénonçant le mal absolu du jihadisme et de sa barbarie spirituelle, les États-Unis ne condamnent-ils pas à demi-mot la doctrine officielle qui permet à Kamel Daoud de penser que « l’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi » ?

Pour la réalisatrice Jihan el-Tahri, « la relation avec les États-Unis est des plus troubles, ils se méprisent mutuellement et leur alliance n’est qu’une alliance de nécessité ». C’est en 1945, sur l’USS Quincy, croiseur qui ramenait le président américain Franklin Roosevelt de Yalta, que le roi Abdelaziz signe, au large de ses côtes, l’autre pacte faustien auquel la dynastie doit sa survie : en échange de la protection américaine, l’Arabie saoudite s’engage à lui fournir du pétrole bon marché.

Paradoxe : si l’association des Saoud avec le clergé wahhabite est maintenant vue comme maléfique en Occident, l’alliance qu’ils ont contracté avec les États-Unis est depuis longtemps tenue pour démoniaque par les wahhabites les plus conservateurs. Et, depuis le pacte du Quincy, Washington a fourni à ces derniers de nombreux arguments pour dénoncer sa duplicité, autant de motifs qui poussent aujourd’hui les Saoud à douter de leur protecteur.

La promesse faite par Roosevelt de consulter Arabes et Juifs avant de se prononcer sur la création de l’État d’Israël ? Passée à la trappe. Pis, les États-Unis deviennent le premier soutien à cette création, en 1947. En 1973, lors de la troisième guerre entre l’État hébreu et ses voisins arabes, un pont aérien américain fournit massivement Tsahal en armes et lui permet d’éviter de justesse la débâcle. Le roi Fayçal ne décolère pas et décrète l’embargo pétrolier l’année suivante. Washington s’était engagé à évacuer ses troupes d’Arabie saoudite après la libération du Koweït en 1991 ? Leur présence se prolonge pendant cinq ans et attise les critiques des conservateurs contre la famille régnante.

« La sémantique sunnite-chiite sert à légitimer leur discours international contre l’Iran pour masquer leur lutte d’influence, commente Nabil Mouline »

De promesses non tenues en comportements abusifs, l’histoire des relations des États-Unis avec son « allié stratégique dans le Golfe » éclaire sur la panique actuelle des dirigeants saoudiens, déjà lâchés sur le dossier syrien en 2013, de voir Washington se rapprocher de Téhéran à la faveur de l’accord sur le programme nucléaire de la République islamique conclu à Vienne en juillet 2015.

Car, de l’autre côté du Golfe, la réhabilitation d’un Iran bien plus industrialisé, disposant d’une population deux fois et demie plus nombreuse, de vastes ressources en hydrocarbures, de puissants moyens militaires et de relais loyaux dans toute la région est perçue comme la plus grande menace à la position régionale et internationale de l’Arabie saoudite, comme à sa stabilité intérieure.

Comme les Saoud avaient dénoncé avant-hier des complots ourdis en Jordanie, royaume dirigé par la dynastie hachémite qu’ils avaient chassée de La Mecque, comme ils voyaient hier des conspirations dans l’Égypte de Nasser, ils brandissent aujourd’hui la menace du « serpent chiite » dont la tête porte le turban des mollahs. « La sémantique sunnite-chiite sert à légitimer leur discours international contre l’Iran pour masquer leur lutte d’influence, commente Nabil Mouline. Ils n’ont pas d’autre ressource discursive pour justifier leur hostilité et rassembler. Un discours qui sert également, dans une logique régionale et domestique, à contrer le discours de condamnation et de délégitimation de Daesh. »

Après moins d’un siècle d’existence, l’Arabie saoudite se retrouve ainsi prise au piège des assurances-vie qu’elle pensait avoir contractées avec l’influent clergé wahhabite et l’hyper-puissance américaine, deux partenaires inconciliables dans le fond, alors que la chute des cours du pétrole menace de mettre son économie à genoux et son peuple dans la rue. La nouvelle équipe au pouvoir, dynamique pour les uns, aventuriste pour les autres, trouvera-telle le moyen de sortir de l’impasse ?

Laurent De Saint Perier

Source : JeuneAfrique.com

 

Adieu 2015 !

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Comment dire adieu à une année ? On aimerait n'en garder que de bons souvenirs, n'évoquer que des moments de gloire, de tendresse ou de plénitude mais, curieusement, c'est plutôt à ceux qui sont partis, donc à la mort, qu'on pense spontanément. Étrange nature humaine…

Il faut dire que nous avons quelques raisons, cette fois, de célébrer Thanatos plutôt qu’Éros. Dieu sait si elle a mal commencé, cette année 2015, et mal fini, pour ceux qui ont le regard tourné vers les bords de Seine ! Entre le 7 janvier et le 13 novembre, c’est une élégie pour deux massacres qui impose son ton plaintif. Comment ne pas penser à ceux de Charlie, en particulier Cabu, dont nous avons dit ici le chagrin et l’incrédulité que nous a causés sa mort brutale ? Oui, certes, on ne tue pas Cabu…

Comment ne pas revivre le bouleversement qu’on a ressenti quand est tombé, de la façon la plus absurde, un Bernard Maris, collègue économiste avec lequel on conversait encore deux semaines à peine avant ce 7 janvier fatidique ? Et comment oublier ces dizaines de victimes innocentes du 13 novembre ?

Souvenons-nous de la disparition du turc Yasar Kemal, qui aurait dû avoir le Nobel (pardon Orhan Pamuk…)

Il y a donc eu ces aberrations, ces vies fauchées sans raison. Et puis il y a eu ces départs plus conformes au cycle de la nature, ce cycle dont l’acceptation sereine constitue, paraît-il, l’essence de la philosophie. Pour ceux qui, culturellement, étaient les plus proches de nous, souvenons-nous des disparitions du turc Yasar Kemal, qui aurait dû avoir le Nobel (pardon Orhan Pamuk…) ; du Sud-Africain André Brink, qui fit le bon choix pendant les années sombres de l’apartheid ; de la belle Assia Djebar, qui, il y a quelques années, à Amsterdam, nous enchanta par son sourire et sa présence lumineuse, alors même qu’elle était entrée, sans le savoir, dans un crépuscule paisible mais sans retour ; du Franco-Algérien Roger Hanin, qui a su être un trait d’union au-delà des rancœurs de l’Histoire ; de la Marocaine Fatima Mernissi (photo), dont on a rappelé dans ces colonnes, il y a quelques semaines, la belle et attachante personnalité…

Et puis il y eut les Maghrébins d’honneur, Jean Lacouture, par exemple, qui a compris comme personne l’Afrique du Nord ; ou, dans un autre registre, Guy Béart, né en Égypte, élevé au Liban et qui nous a fait fredonner tant de refrains doux-amers ; ou encore l’éditeur François Maspero, compagnon de lutte de tous ceux qui voulaient vivre en liberté.

Comme chaque année, la camarde a aussi fait preuve d’une certaine ironie (ou était-ce de la délicatesse ?) en ne séparant pas les amants désunis : c’est ainsi qu’elle emporta presque simultanément Faten Hamama et Omar Sharif, les idoles de nos parents, qui furent mariés pendant plus d’une décennie…

Un autre est parti qui emportait un message pour l’au-delà, de notre part à tous : Manoel de Oliveira, qui nous régala de chefs-d’œuvre du septième art, avait toutes les raisons de dire « Merci, la vie ! », lui qui s’éteignit à 106 ans après avoir joui de chaque minute de sa longue existence… Eh bien, restons-en là. Manoel, as-tu porté le message ? Adieu 2015. Et merci, malgré tout…

Par Fouad Laroui

Source : Jeuneafrique.com

 

Retour de bâton : la France est-elle consciente de l’aide concrète qu’elle a apportée aux djihadistes en Syrie depuis 4 ans ?

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Rolant Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Oui, la France a indirectement apporté beaucoup plus d'aide qu'on ne le croit aux djihadistes par sa politique en Syrie. Voici ce que le président de la République François Hollande pourrait presque écrire à l'Etat islamique.

LETTRE DE FRANCOIS HOLLANDE AUX DJIHADISTES

Messieurs les djihadistes,

Permettez-moi de vous le dire. Vous y êtes allés un peu fort.

Non,  je ne méritais pas cela, la France ne méritait pas cela.

Après les attentats que vous avez organisés  à Paris ce 13 novembre  au soir, vous avez clamé victoire sur les "croisés" que nous serions.

Vous nous faites injure. La France est une république laïque  qui ne veut avoir rien en commun avec ces gens là. Nous avons renié nos racines chrétiennes: vous comprendrez que nous ne pouvons pas nous voir  appelés croisés sans déplaisir.

D'ailleurs les croisés , les vrais, combattaient les musulmans et protégeaient les chrétiens.

Or, nous,   depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, non seulement nous ne protégeons pas les chrétiens, mais nous aidons ceux qui les massacrent. Ne prenez pas trop au sérieux tel ou tel ministre que nos avons dépêché dans les camps chrétiens d'Irak: c'est  d'abord  à usage interne.

Vous le  savez, les gouvernement français vous ont aidés  depuis quatre ans autant qu'ils l'ont  pu . Ayant  réduit année après année, notre budget militaire , comprenez que je ne pouvais pas faire beaucoup plus.  Nous vous avons  néanmoins   envoyé beaucoup d' armes,  y compris létales, et d'autant plus volontiers  que c'étaient nos amis communs de la péninsule arabique, le  roi d'Arabie, l'émir du Qatar  et  les autres émirs qui payaient. Et rubis sur l'ongle.

On a beau être le successeur de Jaurès, il y a de petits bénéfices sur  lesquels nous ne crachons pas, même si ça fait un peu durer la guerre.

Comme certaines de ces armes que nos livrions  étaient assez sophistiquées, nous vous avons envoyé des instructeurs, dont plusieurs anciens légionnaires. Quelques dizaines ont même  été faits prisonniers à  vos côtés quand les    troupes de Bachar el Assad ( honni soit-il !) ont assiégé puis repris la ville de Homs. C'était il est vrai du temps de  mon prédécesseur. Mais aussitôt arrivé au pouvoir, j'ai tâché, vous les avez, de faire  encore mieux que lui.

Nous avons formé dans des  camps d'entraînement  en Turquie et en Jordanie, aux côtés de  nos amis américains, dotés il est vrai de plus gros moyens,  les  jeunes recrues qui vous arrivent d'un peu partout, y compris de France. Il fallait certes sauvegarder les apparences.  Nous les avons qualifiés d'"armée syrienne libre", mais , vous le savez, ces recrues ne vous ont pas manqué: aussitôt formées, la plupart ont rejoint vos troupes.

Il est vrai  qu'entre les  deux principaux groupes que vous constituez, nous aidons davantage Al Nosra que Daesh. Mais vous comprenez que ,  Al Nosra se trouvant aux portes de Damas et  notre objectif prioritaire restant, comme mon ministre Fabius ne cesse de la proclamer,  la chute du régime de Bachar el Assad, c'est eux qu'il fallait aider d'abord. Et puis , je vous le dis, vous les gens de Daesh avez parfois de mauvaises manières :  vous  produisez  des vidéos  sur You Tube chaque fois que vous procédez à des décapitations , comprenez que ça fait mauvais genre : comment voulez-vous nous  vous aidions ? Les gens d' Al Nosra , eux,  ne font pas ça. Ils ont certes la main aussi lourde que vous , surtout  quand ils prennent  un village chrétien ou alaouite, mais ils sont plus discrets. Ils ont même pris la précaution de  changer de nom : ils ne s'appellent plus Al Qaida, ce qui rappelait de mauvais souvenirs  aux  Américains.   Notre ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, est même allé jusqu'à dire  qu'ils faisaient du  bon boulot"!  D'une certaine manière, cela s'adresse à vous tous. Mais il est entendu que nous  parlions  seulement de votre action contre Assad, pas ce que vous veniez de faire à Paris, bien sûr,

Puisque le régime d'Assad est  votre pire ennemi,  je vous le dis sans ambages, il est aussi notre pire ennemi. Raison de plus pour vous dire que vous avez exagéré. Au fond, si vous n'aviez pas entrepris ce genre d'action sur notre territoire national, nous avions tout pour nous entendre.

Quand nous avons annoncé au mois de septembre, un peu bruyamment il est vrai,  notre participation à  une grande coalition contre Daesh, il ne fallait pas nous prendre au mot. Cela aussi  était à  usage interne. Le premier bombardement que nous avons entrepris, avant la session des Nations-Unis,  n'a visé qu'un bâtiment vide en plein désert. Depuis, le régime de Damas  nous a interdits d' approcher le porte-avion Charles de Galle de ses côtes,  arguant que nous avons bombardé surtout des puits de pétrole  lui appartenant. Sans doute exagère-t--il un peu mais tout de même , s'il le dit,  ne pensez-vous pas qu'au fond,  nous ne sommes pas très dangereux pour vous ?

Nous avons un autre ami commun , le présidant turc Erdogan . Son parti vient de remporter les élections . Il vous aide de multiples manières, en bombardant vos ennemis kurdes, en permettant aux volontaires venus  du monde  entier de rejoindre  vos rangs - et ils sont de plus en plus nombreux, vous le savez,  à le faire  - , en vous livrant des armes, et même en organisant une filière de départ vers l'Europe des jeunes syriens qui risquent d'avoir  à vous combattre dans les rangs de l'armée syrienne. Cet ami commun, loin  de nous plaindre de lui,  nous avons vu sans déplaisir et en  tous les cas sans la désavouer, Angela Merkel aller le soutenir  ostensiblement avant les élections - de fait,  au nom de l'Europe et donc en notre nom. Les pays  les plus riches de la planète qui forment le G 20  se réunissent dans quelques jours chez lui,  à Antalya. Ce sera une consécration  pour lui. Un proverbe arabe dit que  "les amis  de nos amis  sont nos amis ".  Vous voyez que nous ne  sommes pas ennemis  !

Et d'ailleurs si nous atteignons notre but qui reste  la chute du régime odieux d'Assad, vous pourrez entrer à Damas. Vous avez dit que vous y établiriez la charia : libre à vous. Nous n'interférerons plus alors  dans les affaires intérieures de la  Syrie. Vous pourrez planter le  drapeau du khalifat à 220  Km de Jérusalem et à 85  km de Beyrouth. Allah est grand !

Les  attentats que vous avez revendiqués étaient donc inutiles . Cette fois , je m'adresse à Daesh qui , seul l'a fait ,  mais nous savons votre proximité puisque  vos troupes combattent indifféremment sous l'une et l'autre bannière.

Et , moi, président  Hollande, compte tenu de ma bonne volonté à votre égard, je ne  méritais franchement pas cela. Je vous en supplie, ne recommencez pas, vous me feriez vraiment de la peine.

F.H.

Par Roland Hureaux

Source : Atlantico.com

 

CRIMÉE Les Russes bernés par l'Otan

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Pour comprendre la politique de Vladimir Poutine en Crimée, il faut se rappeler que, depuis 1990, les Occidentaux ont plusieurs fois élargi l'Otan à l'est de l'Europe, trahissant leur parole donnée.

Dessin de Dario

La Russie se défend pour la première fois depuis sa défaite dans la guerre froide, pour la première fois depuis la réunification de l'Allemagne sous le parapluie de l'Otan, et pour la première fois après un quart de siècle de trahisons de la part de l'Occident.

Voilà déjà dix ans que l'Otan est implantée à la frontière russe, dans les Etats baltes. En séparant la Crimée de l'Ukraine, la Russie entend aujourd'hui empêcher que sa flotte de la mer Noire se retrouve bientôt en zone Otan. Sérieusement, comment s'en étonner ?

C'est bien autre chose qui avait été promis, juré la main sur le cœur en 1990. Le 9 février, James Baker, le secrétaire d'Etat américain [de George Bush], avait assuré au réformateur [de l'Union soviétique] Mikhaïl Gorbatchev dans la salle Catherine II, haut lieu historique du Kremlin, que l'alliance occidentale n'étendrait "pas d'un pouce" son influence vers l'Est si Moscou acceptait que l'Allemagne réunifiée entre dans l'Otan.

Le lendemain, 10 février, Hans-Dietrich Genscher, le ministre des Affaires étrangères allemand, refit cette promesse à Edouard Chevardnadze, son homologue russe, comme l'a confirmé par la suite une note confidentielle du gouvernement allemand : "Nous sommes conscients que l'appartenance d'une Allemagne unie à l'Otan soulève des questions complexes. Mais une chose est sûre pour nous : l'Otan ne s'étendra pas à l'Est." Gorbatchev se souvient lui aussi que l'Otan était convenu de "ne pas s'étendre d'un pouce en direction de l'Est." Il a seulement commis une grave erreur : il a fait confiance à l'Occident et n'a pas fait mettre par écrit cette parole donnée.

Une menace directe pour la Russie

Les Polonais, les Tchèques et les Hongrois ont donc adhéré à l'Otan en 1999, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et les trois Etats baltes en 2004. Quatre ans plus tard, lors du sommet de l'Otan de Bucarest, ça a failli être le tour de l'Ukraine mais l'idée en est restée au stade de projet – Angela Merkel avait changé d'avis au dernier moment et appuyé sur la pédale de frein. Vladimir Poutine, qui était arrivé le dernier jour du sommet à Bucarest, avait mis en garde : "L'apparition d'un puissant bloc militaire à nos frontières sera considérée en Russie comme une menace directe pour notre sécurité."

Il ne faut pas oublier cela si on veut être honnête, pondéré dans son jugement et apte à comprendre la peur russe d'être encerclé. Poutine agit de façon rationnelle – il répond à la politique de puissance de l'Occident par une politique de puissance. Pour Angela Merkel, Poutine vit dans un autre monde. C'est vrai : le monde d'un homme trahi.

Il faut faire abstraction de la propagande entonnée dans les deux camps pour comprendre. Le virage à l'Ouest de l'Ukraine est l'avant-dernier chapitre de l'instauration d'un nouvel ordre européen après la chute de l'Union soviétique. Le dernier chapitre s'écrira en Biélorussie.

Nuire à Poutine

En proposant à Kiev un accord d'association, l'Union européenne, a, dans sa bêtise stratégique, obligé l'Ukraine à choisir entre l'Ouest et la Russie - et l'a ainsi écartelée. Quand l'autocrate Ianoukovitch a fini par refuser de signer, il a été renversé et l'accord pour un changement de pouvoir à Kiev conclu avec la participation de la Russie n'a pas tenu vingt-quatre heures. La Russie s'est à nouveau sentie trahie, elle a jugé que l'Ukraine était perdue et a mis la main sur la Crimée, que Khroutchev avait offerte à l'Ukraine en 1954, à l'époque soviétique.

Depuis, Kiev met ouvertement le cap sur l'Otan. Le parti de Ioulia Timochenko, au pouvoir, a annoncé son intention d'adhérer à l'Alliance atlantique, et Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de l'Otan, déclare  vouloir "intensifier le partenariat avec l'Ukraine".

Les jeux sont faits, la question n'est plus que de savoir qui a l'air le plus défait. Et ce sont les Russes, car ils n'ont pas le sens de l'esthétique politique. Il est facile de les faire apparaître comme des brutes épaisses. Les Etats-Unis profitent de l'occasion pour se venger de la fuite à Moscou d'Edward Snowden et l'Otan, qui a bombardé la Serbie en violation du droit international et la Libye sur des bases juridiques douteuses, dénonce avec un pathos hypocrite l'occupation illégale de la Crimée.

Si l'Occident cherchait une solution juste, il aurait organisé un référendum sous contrôle international au lieu d'en laisser organiser un sous le contrôle des armes russes ; peut-être qu'une grande majorité se serait prononcée en faveur d'une plus grande autonomie au sein de l'Ukraine. Mais il ne s'agit pas ici du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il s'agit d'instaurer un nouvel ordre à l'Est et de nuire à Poutine.

Hans-Ulrich Jörges

 

Source : Courrier International

Ce que je crois, par Béchir Ben Yahmed : Les Palestine de M. Kerry

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Ce que je croisS'il se confirmait, comme on peut l'espérer (ou le craindre), ce serait l'événement de l'année, sinon de la décennie, car on l'attendait depuis si longtemps qu'on avait cessé de le croire possible.

On annonce, en effet, pour les toutes prochaines semaines le schéma général d'un accord israélo-palestinien, voire israélo-arabe, déjà élaboré et dont il ne reste à négocier et à fixer que les derniers détails.

Il a été rédigé par les Américains et obtenu à l'arraché par leur secrétaire d'État, John Kerry, qui s'y est beaucoup employé au cours des six derniers mois.

Il a multiplié les navettes moyen-orientales et accepté de leur consacrer l'essentiel de son temps. Il a bravé le scepticisme général et ignoré les ricanements de tous ceux qui se disaient sûrs de son échec.

À ce stade, l'affaire est encore enveloppée de secret, et ce qu'on en sait ne peut être révélé qu'avec prudence. Je me hasarde tout de même à vous en parler sur la base de ce que j'ai appris et que je crois vrai.

*

Lorsqu'il s'est attaqué à ce problème réputé insoluble (et sur lequel se sont cassé les dents tous ses prédécesseurs, de Warren Christopher à Hillary Clinton en passant par Madeleine Albright, Colin Powell et Condoleezza Rice), John Kerry savait pertinemment qu'il ne pouvait (presque) rien imposer aux Israéliens.

Il avait en face de lui Benyamin Netanyahou et Avigdor Lieberman, solidement installés au pouvoir, représentatifs de la droite et de l'extrême droite israéliennes, hostiles à toute concession un tant soit peu importante aux Palestiniens et aux Arabes en général : pas de retour d'Israël à ses frontières de 1967, pas de vrai État palestinien, pas de partage de Jérusalem, pas de prise en considération du sort des réfugiés palestiniens - "pas un seul ne reviendra en Israël", a répété cette semaine Avigdor Lieberman.

Comment, dans ces conditions, progresser pas à pas vers un accord et ensuite l'atteindre ?

En faisant en sorte que l'essentiel des concessions vienne des Palestiniens, affaiblis et divisés. En obtenant des dirigeants saoudiens et jordaniens, paniqués à la perspective de voir l'Amérique continuer de s'éloigner d'eux, qu'ils aident John Kerry et son principal négociateur, Martin Indyk, à obtenir de Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne, qu'il accepte les concessions qu'on exige de lui.

Les Américains sont parvenus à leurs fins : contre un projet d'accord très favorable à Israël, comme on le verra ci-dessous, faisant ainsi d'une pierre deux coups, ils ont obtenu de Benyamin Netanyahou qu'il cesse de s'opposer bruyamment à l'actuelle négociation avec l'Iran visant à réintégrer celui-ci dans l'équation moyen-orientale.

*

Un État israélo-palestinien ? Ou bien deux États, l'un israélien, l'autre palestinien, vivant côte à côte ? On ne savait plus laquelle des deux solutions prévaudrait et on se perdait en conjectures.

"Ni l'une ni tout à fait l'autre", disent Kerry et Indyk. Et ils en proposent quatre !

L'État d'Israël consolidé, élargi et, si j'ose dire, rebaptisé.

Flanqué de... trois États palestiniens satellites :

o Gaza, qui existe déjà, paraît irréductible et se verrait ainsi conforté.

o La Jordanie, dont la majorité de la population est palestinienne ; on lui saura gré de sa souplesse, on lui confiera un nouveau rôle et on la récompensera d'une manière ou d'une autre.

o Une petite Palestine à définir et à constituer sur une partie de la Cisjordanie, issue d'échanges territoriaux et, peut-être, de population avec Israël.

Sa frontière sur le Jourdain sera, comme le demandait Netanyahou, occupée par l'armée israélienne pendant une période de dix ans, renouvelable.

Et, comme l'exigeaient Netanyahou et Lieberman, Israël sera reconnu par les Palestiniens (et les Arabes) comme "l'État-nation du peuple juif".

Avec des conséquences difficiles à évaluer pour le moment, même pour Israël.

*

John Kerry pense avoir réussi à faire admettre ce concept d'État-nation du peuple juif (inventé et imposé par Benyamin Netanyahou) par les dirigeants saoudiens et jordaniens.

Il se propose de le soumettre à la Ligue arabe, qui l'agréerait à son tour en échange de

- l’acceptation de principe par Israël de l’offre de paix arabe de 2002, mais dûment amendée ;
- et la promesse d’un examen sérieux par les États-Unis et Israël du problème des réfugiés palestiniens hébergés depuis 1948 par les pays arabes.

Œuvre de John Kerry et Martin Indyk – dont « la neutralité favorable à Israël » est manifeste –, la construction décrite à grands traits ci-dessus est à la fois habile, imaginative et réaliste.

Elle est nettement moins favorable aux Palestiniens que l’offre qu’ils avaient rejetée – ou acceptée trop tard – en 2000, quand Yasser Arafat négociait avec Ehoud Barak, ou que celle faite dix ans plus tard par Ehoud Olmert et déclinée par Mahmoud Abbas.

Au demeurant, c’est la traduction diplomatique de l’actuel rapport de forces entre un Israël isolé mais fort, dirigé par des hommes qui savent aller aussi loin que possible, et des Arabes affaiblis parce que divisés, affligés de mauvais dirigeants et qui sont aussi sensibles à la carotte qu’au bâton.

Lieberman a déjà dit du projet américain qu’il s’éloigne de ses conceptions et de ce qu’il aurait voulu, mais qu’il est bon pour Israël et qu’il convient, par conséquent, de l’accepter.

*

S’il avait été palestinien ou plus généralement arabe, Benyamin Netanyahou aurait dit de ce schéma ce qu’il a tonitrué à propos de l’accord conclu entre les six puissances et l’Iran : " C’est un mauvais accord. Mieux vaut pas d’accord du tout qu’un mauvais accord. "

Mais s’agissant des Palestiniens et des autres Arabes, leur mauvaise stratégie et la médiocrité de plus en plus manifeste de leurs dirigeants les ont conduits, décennie après décennie, à se voir proposer des accords de moins en moins bons.

Obtiendront-ils mieux demain s’ils refusent le mauvais accord que leur proposeront John Kerry et son président Barack Obama dans les prochaines semaines ?

Ils ont quelques mois encore pour décider de la réponse à leur donner, car il ne s’agit, pour l’heure, que du schéma directeur d’une solution américano-israélienne élaborée en connivence avec quelques dirigeants arabes, dont on connaît mal les motivations et la représentativité.

*

Seront-ils suivis? Maintiendront-ils leurs positions s’ils se sentent désavoués?

Pour l’heure, il suffit de savoir que le " bébé " de John Kerry est dans ses dernières semaines de gestation. Il faut se préparer à sa naissance en mars prochain et à se prononcer sur ce qu’il annonce pour la région.


Source : Jeuneafrique.com