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[Chronique] Statue géante à Ouagadougou : Thomas Sankara se retourne dans sa tombe

L’hommage solennel à l'ancien président révolutionnaire burkinabè Thomas Sankara (1983-1987) se révèle inopportun sur le plan politique, incongru sur le plan idéologique et raté sur le plan esthétique. Même le comité d’organisation s’excuse…

Ce samedi 2 mars, les autorités du Burkina Faso inauguraient une statue géante de Thomas Sankara – cinq mètres de haut sur un socle de quatre mètres – et les bustes de ses douze compagnons abattus avec lui le 15 octobre 1987. La cérémonie se tenait en présence de l’indéfectible ami ghanéen de Sankara, l’ancien président Jerry Rawlings. C’est par une aussi fidèle affection envers le capitaine burkinabè que nombre de citoyens s’enflamment depuis l’inauguration.

Les points de fixation de la polémique ne manquent pas. Dès le projet de mémorial dont la statue est un avant-goût, la veuve du président révolutionnaire désapprouvait, en octobre 2018, le lieu retenu : le « Conseil de l’Entente », où fut assassiné son époux. Par ailleurs, si le leader de la Révolution burkinabè a été étiqueté « marxiste », il ne prisait guère les excès bling-bling du culte de la personnalité. La statue kitsch inaugurée à Ouagadougou évoque davantage la démesure pompière d’un monument nord-coréen que la vie spartiate promue par Sankara.

Dépense somptuaire et récupération politique

Pour ce qui est du caractère somptuaire de la dépense liée au mémorial, c’est un appel à contribution qu’un groupe de la société civile avait lancé, dès 2017, pour un montant estimé à « plusieurs milliards de francs CFA ». Même si le budget n’est pas puisé dans la caisse publique, Thomas Sankara aurait sans doute préféré qu’une telle cagnotte soit utilisée au profit d’un centre de santé à son nom, d’écoles, voire de moyens qui font tant défaut aux forces armées aujourd’hui harcelées par les jihadistes.

Sur le plan politique, les aficionados du ‘Che Guevara africain’ réclament davantage la justice que la vénération sirupeuse

Sur le plan politique, les aficionados du « Che Guevara africain » réclament davantage la justice que la vénération sirupeuse de la part de politiciens dont les carrières ont fleuri sur le terreau de la « Rectification » anti-Sankara. Acte I : quelques années après avoir assis son pouvoir sur le drame du 15 octobre 1987, Blaise Compaoré décernait le titre de « héros national » à son prédécesseur déchu. Acte II : en 2019, la statue géante a été inaugurée par le chef de l’État Roch Marc Christian Kaboré, ancien Premier ministre, ex-président de l’Assemblée nationale et du parti majoritaire du régime de Compaoré. Quatre ans après l’insurrection populaire et les promesses de réouverture du dossier judiciaire de l’assassinat de Thomas Sankara, le procès, lui, ne s’est toujours pas tenu.

Après les polémiques, bientôt une V2

Au-delà des déclarations politiques passées et des incertitudes judiciaires futures, c’est l’esthétique même de la statue qui a choqué, samedi dernier, nombre de citoyens. Primo, dans un pays où l’usage de la main gauche est strictement réglementé – les enfants sont abondamment giflés pour cela – , un internaute affirme que le slogan « la patrie ou à la mort » ne saurait être mimé par un poing gauche levé.

Secundo, l’abréviation « Thom Sank », déjà triviale sur un uniforme militaire, ne saurait être calligraphiée comme l’anglicisme « Tom ». Tertio, c’est « avec des larmes aux yeux » qu’un autre forumiste a regardé cette statue qu’il qualifie de « sabotage » et d’ « escroquerie », tant l’ancien président est méconnaissable. Et les internautes de reconnaître – avec plus ou moins de cynisme – des personnalités burkinabè habituellement évoquées pour leur manque de joliesse. « L’artiste qui a fait cette statue doit changer de métier », tranche un citoyen meurtri.

Dès dimanche, le Comité international du mémorial Thomas Sankara (CIMTS) – dont Luc Damiba est secrétaire général – expliquait les imprécisions morphologiques par la précipitation liée à la tenue du Fespaco, le festival de cinéma dont il avait souhaité capter l’audience internationale. En présentant ses « excuses pour toutes les insuffisances constatées », il annonçait que « la statue sera recouverte, afin d’y apporter les corrections nécessaires en tenant compte des distances, volumes et angles de vision, mais aussi des observations et suggestions des populations ». Le martyre de Thomas Sankara n’a-t-il pas été assez cruel comme ça ?

Par Damien Glez

Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

Source : jeuneafrique.com