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Lotfi Brahem limogé : la stratégie de Youssef Chahed interroge les Tunisiens

48 heures après que Lotfi Brahem, le ministre de l’Intérieur, a été démis de ses fonctions par Youssef Chahed (Photo), la Tunisie spécule sur la stratégie du chef du gouvernement.

Une chose est certaine, Youssef Chahed est à l’heure des choix mais il semble surtout vouloir se mettre dans les starting-blocks de la présidentielle de 2019. Il n’a, certes, pas annoncé ses intentions, mais n’a jamais infirmé cette ambition. Dans cet objectif, il doit d’abord sortir son exécutif de la mauvaise passe dans laquelle il est englué. Avec une inflation qui se maintient à 7,7 % et un important déficit des caisses sociales, le locataire de la Kasbah peine à convaincre d’un bilan positif.

« Il a été sauvé par la pluie et le soleil », lance un cafetier de Tunis, puisque la pluie a permis une année oléicole remarquable et le soleil a ramené davantage de touristes. Outre son ton badin, l’homme semble avoir raison et cette conjoncture sera difficile à rééditer dans l’immédiat. Les Tunisiens, y compris les nantis, éprouvent néanmoins d’importantes difficultés au quotidien : certains traitements médicaux pour le cancer ou le diabète sont introuvables, les prix des produits de première nécessité sont prohibitifs et la grogne sociale se fait entendre, même pendant ramadan.

Les dessous d’une décision brutale

Dans ce contexte, le naufrage d’une embarcation de clandestins qui a fait au moins 66 morts, le 2 juin, au large de Kerkennah, ne suffit pas à justifier l’immédiate mise à l’écart de Lotfi Brahem, ministre de l’Intérieur. Elle apparaît plutôt comme une solution prétexte, dans la mesure où l’homme, qui a des liens avec l’Arabie saoudite, dérangeait la mise sous contrôle par l’exécutif de tout l’appareil de l’État. Il fait partie des ministres régaliens, indépendants et avait été désigné par le président de la République, Béji Caïd Essebsi. Dans l’offensive publique que mène Youssef Chahed contre Hafedh Caïd Essebsi, directeur exécutif du parti Nidaa Tounes, il s’est toujours gardé de mêler Béji Caïd Essebsi, fondateur du parti et père de Hafedh, aux polémiques. Néanmoins, cette décision brutale dans un moment d’extrême fragilité du pays suscite des questionnements.

Youssef Chahed, mis sur la sellette par les signataires de l’accord de Carthage, doit à la suspension des discussions et au soutien d’Ennahdha d’être encore à son poste. Contre l’avis d’ambassadeurs de certains pays européens et de celui des États-Unis, Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur de France en Tunisie, aurait intercédé auprès de Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, en sa faveur.

Vers une refonte de l’exécutif ?

Une grâce temporaire : les discussions de l’accord de Carthage devraient reprendre le 11 juin, et une feuille de route en 63 points, destinée à être suivie par le gouvernement, a été préparée.

Si la décision de Carthage implique une refonte de l’exécutif, Youssef Chahed réfute que celui-ci lui soit imposé et estime que les directives de la feuille de route contreviennent à son plan de développement économique 2016-2020. Dans un désir d’anticipation, le chef du gouvernement a ainsi soumis au président de la République une ébauche de remaniement partiel, sans obtenir son assentiment. Dans tous les cas, le chef du gouvernement devra demander la confiance de l’Assemblée. Pourtant, après avoir accusé les dirigeants de Nidaa Tounes de la déconfiture du parti depuis plusieurs mois, il n’est pas sûr d’avoir l’appui du groupe parlementaire et celui d’Ennahdha ne lui est pas acquis.

« Le gouvernement va d’échec en échec, et Chahed est en train de compliquer la situation avec sa fuite en avant », estime Mohamed Fadhel Omrane, député de Nidaa Tounes, qui l’enjoint de démissionner ou de se présenter devant l’Assemblée.

Les autres partis observent les joutes et voient venir. Seul Mehdi Jomaa, ancien chef du gouvernement et fondateur d’ « Al Badil Ettounsi » déplore « le limogeage d’un responsable dont le bilan est positif et qu’on cherche des boucs émissaires, en ignorant les vraies solutions aux crises. La stabilité politique passe obligatoirement par le soutien des institutions et de ses cadres, en les éloignant des bas calculs politiciens. »

Un quitte ou double risqué à un moment où les Tunisiens attendent des résultats, s’impatientent et sont exaspérés par des politiques aux antipodes de leurs difficultés.

Source : jeuneafrique.com