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[Édito] États-Unis, Israël et Arabie saoudite : l’axe du mal, par Béchir Ben Yahmed, PDG de Jeune Afrique

Encore et toujours le Moyen-Orient. Une terrible malédiction semble s’être abattue sur cette région du monde. Composée de nations fragiles, elle vient en tout cas de franchir un pas décisif vers une nouvelle guerre, dont nous avons annoncé ici même qu’elle était programmée.

Édito. Les trois premiers coups de canon de ce conflit ont été tirés : le raid de l’aviation israélienne sur des installations iraniennes en Syrie, la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale une et indivisible d’Israël, et la dénonciation par Donald Trump de l’accord sur le nucléaire iranien signé par son pays (et ses alliés) ainsi que par la Russie et par la Chine.

Nouveau pacte

Une dangereuse coalition s’est nouée l’an dernier pour modifier la carte du Moyen-Orient par la force et y imposer la volonté de trois pays riches et puissants : les États-Unis de Donald Trump, Israël de Benyamin Netanyahou et l’Arabie saoudite de Mohamed Ibn Salman.

Derrière ce trio se tiennent, au second rang, l’Égypte, les Émirats arabes unis et d’autres comparses moins voyants. La région a connu au XXe siècle d’étranges coalitions, qui ont toutes mal fini. On les appelait « pactes » ; le plus notoire a été le « pacte de Bagdad », de sinistre mémoire.

Il avait été pompeusement baptisé Traité d’organisation du Moyen-Orient, et a rassemblé autour des États-Unis et du Royaume-Uni des collaborateurs arabes, parmi lesquels Nouri Saïd, alors Premier ministre d’Irak, réputé pour son anglophilie. Il sera assassiné et son corps à demi putréfié traîné par la foule dans les rues de Bagdad.

Le pacte scellé entre Trump, Netanyahou et « MBS » n’a pas encore de nom. Qu’on l’appelle pacte de Washington, de Riyad ou de Jérusalem, il fera beaucoup de mal à la région avant d’être relégué, à son tour, dans les « poubelles de l’Histoire ».

Un agenda qui se lit dans les actes

Ce que veulent les coalisés et leurs comparses n’a pas été et ne sera jamais formulé. Mais il transparaît déjà dans leurs méfaits.

1) Bouter l’Iran hors des pays du Moyen-Orient où il a réussi à se faire une place, le « sortir » de la région pour le faire rentrer dans ses frontières ; obliger ses dirigeants à se tenir tranquilles et à désarmer.

Mais ces derniers refuseront probablement de se soumettre. La coalition ne reculera pas alors devant le « changement de régime ». Il s’agit, on le voit, d’un vaste programme qui implique l’utilisation de la force armée et dont aucune personne sensée n’estime qu’il a la moindre chance de se réaliser.

2) Concevoir, élaborer et mettre en œuvre un plan pour résoudre le conflit israélo-arabe (et d’abord, israélo-palestinien), vieux de soixante-dix ans, voire davantage.

Trump a déclaré à plusieurs reprises qu’il avait confié cette mission à son gendre, Jared Kushner, dont il pense qu’il est le seul homme en mesure de sortir de son chapeau la solution miracle. L’actuel président des États-Unis a dit que ce plan était en cours d’élaboration et qu’il nous serait présenté dans les prochaines semaines.

L’ombre de Benyamin Netanyahou

En réalité, le « plan Kushner » n’a pas besoin d’être élaboré, puisqu’il existe déjà : c’est celui de Netanyahou, auquel s’est rallié Mohamed Ibn Salman.

Il est déjà en cours d’exécution ; la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale une et indivisible d’Israël et le transfert de leur ambassade dans cette ville en sont les mesures les plus récentes et les plus spectaculaires.

Les étapes suivantes seront le remplacement de Mahmoud Abbas par quelqu’un d’encore plus docile que lui – on a parlé de Mohammed Dahlan – et la création d’un « mini-État palestinien » à la souveraineté limitée, où seront parqués les quelques millions de Palestiniens pas encore « casés ».

MBS fera en sorte que l’ex-camp arabe, aujourd’hui démantelé, « avale la pilule ». Il unifiera les Arabes sunnites et s’alliera à Israël dans une « guerre sacrée » contre les Perses chiites ; et, pour faire bonne mesure, libérera l’Irak à majorité chiite de l’emprise iranienne.

3) La Russie ? Netanyahou et Ibn Salman conjugueront leurs efforts pour l’éloigner de l’Iran et obtenir qu’elle cesse de soutenir son régime.

En contrepartie, la présence de Moscou au Moyen-Orient et son influence sur certains pays seront tolérées. Mais contenues.

Il s’agit, comme on le voit, des fantasmes de trois hommes politiques qui se prennent pour des stratèges et disposent de moyens presque illimités. Mais aucun connaisseur sérieux de la région ne leur accorde la moindre chance de réussir.

S’ils ont le pouvoir de mettre le Moyen-Orient à feu et à sang, ils n’ont pas les moyens de résoudre ses problèmes, a fortiori de redessiner sa carte.

L’ivresse de la victoire

On ne pourra malheureusement pas les empêcher de sévir tant qu’ils seront au pouvoir, on peut seulement leur résister. Et attendre que leurs erreurs et leurs excès retournent leurs peuples contre eux. Pour l’heure, ils vivent l’ivresse de la victoire. Ils ont l’impression – fausse – que rien ni personne n’est en mesure de s’opposer à leurs desseins.

Se rendent-ils seulement compte qu’ils sont en train d’humilier non seulement les Arabes, divisés et vaincus, mais tout autant les Européens, la Russie et la Chine ?

Source : jeuneafrique.com