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Sahara occidental : Mohammed VI et les hypocrites, par François Soudan, directeur de la rédaction de Jeune Afrique

Comment prétendre trancher d’un coup de cimeterre une dune friable et volatile, dont chaque grain recouvre une histoire contradictoire ? À l’instar du désert qui lui fournit un cadre et un enjeu, le conflit quarantenaire du Sahara occidental n’est pas aisément réductible.

Édito. Alors que les signes avant-coureurs d’une nouvelle tempête de sable semblent s’accumuler tout le long de la zone tampon qui sépare le mur de défense marocain des frontières de ses deux voisins, c’est pourtant ce que vient de faire, le 4 avril, le roi Mohammed VI : porter le couteau dans la plaie. « L’Algérie finance, l’Algérie abrite, l’Algérie arme, l’Algérie soutient diplomatiquement le Polisario », a-t-il martelé dans une lettre ouverte adressée au secrétaire général de l’ONU, António Guterres.

Cette déclaration, la plus incriminante jamais effectuée par le souverain chérifien à l’encontre du régime Bouteflika, s’inscrit dans un contexte précis : les velléités des indépendantistes sahraouis de déplacer une partie de leur quartier général de la Hamada de Tindouf à l’intérieur du no man’s land, considéré par eux comme « territoire libéré ».

Casus belli

Un casus belli pour le Maroc. Mais elle a surtout un objectif, poursuivi en vain depuis quatre décennies par Rabat : obtenir que, dans le langage onusien, l’Algérie passe du statut de « partie intéressée » à celui de « partie au conflit ». Et mettre enfin un terme à une hypocrisie sémantique, source de blocage de toute négociation sérieuse.

Ce que dit M6 relève en effet de l’évidence : c’est sur le sol algérien que le Front Polisario, dont l’armement provient des arsenaux algériens ou transite par l’Algérie, est installé. Sans l’aide de l’État algérien, les camps de Tindouf ne pourraient pas subsister, et sans son appui diplomatique la RASD ne siégerait pas à l’Union africaine.

Quand on entretient, que l’on perfuse, que l’on contrôle ainsi un mouvement armé de guérilla dont le moindre déplacement est soumis à son autorisation, on n’est plus dans le cadre de la « solidarité militante » et du « soutien aux droits légitimes », mais bien dans celui de l’instrumentalisation. On est donc « partie au conflit », aux côtés de ceux que l’on défend et que l’on utilise à la fois – et cela quel que soit le degré de justesse de la cause initiale.

Pour mieux le comprendre, il faut avoir de la mémoire. Le Front Polisario est né il y a quarante-cinq ans, un jour de mai 1973, du côté de Zouerate, en Mauritanie, porté sur les fonts baptismaux par des militants sahraouis désireux de se débarrasser de la tutelle coloniale espagnole, mais qui n’ont pas une vue déterminée de l’avenir du territoire.

Certes, tous nourrissent à l’encontre du Maroc et de sa classe politique une sourde récrimination : celle de ne pas avoir été réellement soutenus, eux ou leurs parents, lors des insurrections de l’Armée de libération du Sud à la fin des années 1950 et de la Harakat Tahrir au début des années 1970.

Étudiants au Maroc, souvent proches de l’extrême gauche, les plus jeunes en veulent à la police du Makhzen, qui, en ces années de plomb, ne donne pas dans la dentelle. Mais cette somme de frustrations ne se traduit pas par une revendication indépendantiste à l’égard du royaume, qui fait valoir très tôt ses droits ancestraux sur le territoire.

La fiction d’une Algérie simple « partie intéressée », au même titre que la Mauritanie, a donc, elle aussi, « trop duré »

À Rabat, le Polisario n’est d’ailleurs pas perçu comme hostile. Lorsque, deux mois après sa fondation, ce dernier révèle son existence par voie de communiqué, les quotidiens marocains, dont l’officieux Matin du Sahara, publient intégralement le texte sans trouver à y redire.

Fiction

Il faudra attendre trois ans et la mort en Mauritanie du premier secrétaire général du Polisario, Mustapha el-Ouali – indépendantiste certes, mais nationaliste et plus proche de Kadhafi que de Boumédiène –, pour qu’Alger prenne en main le Front en favorisant l’accession à sa tête du Reguibat Mohamed Abdelaziz. Depuis lors, hormis la très courte parenthèse (cinq mois) de présidence Boudiaf, marocophile assumé, assassiné en juin 1992, jamais ce « conflit qui n’a que trop duré » (António Guterres) n’a échappé à la gestion algérienne.

Source : jeuneafrique.com