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Par Béchir Ben Yhmed : L’Afrique face à la menace saoudienne

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Les dirigeants saoudiens, qui s'appuient sur les hydrocarbures - le pays détient 20 % des réserves mondiales de pétrole -, pèsent de tout leur poids dans les relations internationales. Allié des États-Unis, le royaume s'emploie à propager le wahhabisme et multiplie les fronts contre l'Iran, le Qatar, Gaza ou le Yémen. Son influence grandissante en Afrique inquiète.

Édito. Arabie saoudite. L’énorme masse de dollars dont disposent ses dirigeants (et leurs coteries) a pour effet que, dans le monde entier, beaucoup rampent devant eux et que la plupart les ménagent. On n’ose (presque) rien dire de leurs méfaits alors qu’ils sont nombreux et de plus en plus nuisibles. Ce pays a le même régime depuis près d’un siècle et pèse vraiment depuis que le pétrole est devenu la principale source d’énergie planétaire. Son influence en Afrique et dans le reste du monde a été discrète et pernicieuse dans la seconde moitié du XXe siècle ; elle est en train de devenir patente et dangereuse. D’où la nécessité dans laquelle je me trouve de vous en parler.

Rôle néfaste

J’estime qu’il est de mon devoir de mettre en garde contre le rôle néfaste que vont jouer les dirigeants actuels de ce pays, assis sur les plus grandes réserves d’hydrocarbures du monde.

D’abord quelques chiffres : le produit intérieur brut (PIB) de l’Arabie saoudite, le plus important du Moyen-Orient, était, en 2015, de l’ordre de 670 milliards de dollars, pour une population de 30 millions d’habitants (dont le tiers sont étrangers et 75 % ont moins de 30 ans). Il y a peu de Saoudiens actifs ; la plupart de ceux qui le sont travaillent pour l’État et ses entreprises ou, plus exactement, font semblant.

Le pétrole, dont ce pays détient 20 % des réserves mondiales et dont il exporte plus de 10 millions de barils par jour, représente 90 % des recettes d’exportation et 80 % du budget de l’État. Ce budget est de 190 milliards de dollars ; depuis deux ou trois ans, il accuse un déficit de 15 %. C’est là un pourcentage très élevé.

Les dépenses militaires sont, elles aussi, les plus élevées du monde en pourcentage du budget : elles en absorbent le tiers. On évalue le nombre de « princes » et « princesses » à 20 000, dont 5 000 se disent de « sang royal », descendants du « roi » Saoud. Ils tiennent lieu de « famille régnante ». Pour mesurer ce que ses immenses réserves apportent à ce pays, quelques comparaisons.

Le PIB de l’Arabie saoudite est le double de celui de l’Égypte, trois fois plus peuplée, et plus de deux fois supérieur à celui du Maghreb central (Tunisie, Algérie et Maroc), qui est également trois fois plus peuplé. Il est vingt fois plus élevé que celui de la Côte d’Ivoire et plus de quarante fois celui du Sénégal ou du Mali. Si l’on compare les budgets de ces pays avec celui de l’Arabie, on retrouve les mêmes proportions.

Doctrine wahabite

Fondé sur la doctrine wahhabite, qui est un concentré d’intégrisme islamiste rétrograde, le « royaume » d’Arabie instauré par Saoud a inventé et propagé l’islamisme dans les pays musulmans. Antidémocratique, misogyne et ultraconservateur, il a financé et aidé les islamistes de son obédience et combattu les autres, comme les Frères musulmans d’Égypte (confrérie créée en 1928), introduisant ainsi une discorde au sein de l’islam.

Aujourd’hui même, il combat l’Iran (chiite), le Qatar (néowahhabite), les Frères musulmans de Tunisie, de Gaza, etc. Simultanément, il dirige une coalition qui mène depuis trois ans une guerre aveugle et meurtrière au Yémen ; une deuxième coalition conduite par la même Arabie saoudite a entrepris de détruire l’indépendance du Qatar.

En Syrie, le royaume wahhabite alimente le feu jihadiste ; en Irak, il projette de soutenir la minorité sunnite orpheline de Saddam Hussein contre la majorité chiite qui apprend (depuis quinze ans) à exercer le pouvoir ; au Liban, il manœuvre pour déstabiliser le pays.

Sous la (mauvaise) influence des États-Unis, qui le protègent, le régime saoudien a accepté, sans états d’âme et depuis un demi-siècle, qu’Israël détienne l’arme nucléaire, mais se réveille en 2018 pour la réclamer à son tour. Pour contrer Israël ? Non, pour, en alliance secrète avec lui, empêcher l’Iran de la posséder !

Une telle concentration de pouvoir et d’argent entre les mains d’un apprenti chef d’État est effrayante

L’islamisme saoudien et son allié américain ont, sans le vouloir ni le prévoir, poussé Oussama Ben Laden à la dissidence : il a émigré d’Arabie vers le Soudan puis l’Afghanistan, réinventé le jihadisme et créé son organisation mère : Al-Qaïda.

Celle-ci a conçu, élaboré et perpétré, le 11 septembre 2001, contre New York et Washington le plus grand acte terroriste de l’Histoire ; il a été exécuté pour l’essentiel par quinze dissidents saoudiens (sur dix-neuf terroristes au total), commandés depuis l’Afghanistan par un chef saoudien : Oussama Ben Laden.

Et, depuis ce jour, nous subissons les effets désastreux de « la guerre mondiale contre le terrorisme » déclarée dès le 12 septembre 2001 par un certain George W. Bush, alors président des États-Unis.

Le régime saoudien n’est pas directement responsable du terrorisme islamiste. Mais sans la doctrine sur laquelle il est fondé, sans ses financements et ses manigances, ce terrorisme aurait-il existé ? Aurait-il pris l’ampleur qu’il a prise ? Serait-il encore, dix-sept ans après ce fatidique 11 septembre 2001, le fléau qu’il est devenu ?

Un jeune dictateur incontrôlable

Aujourd’hui, c’est l’Arabie saoudite qui est, à mes yeux, la principale menace pour la paix au Moyen-Orient et dans le monde. Intronisé il y a trois ans, le vieux roi Salman n’en est plus que le chef nominal, car il a délégué ses pouvoirs à son fils, Mohamed Ibn Salman.

Jeune, inexpérimenté, impétueux, ce dernier dispose donc, sans aucun contrepoids, d’une armée suréquipée et mal commandée, d’une réserve de plusieurs centaines de milliards de dollars et de l’appui inconsidéré de l’actuel président des États-Unis. Une telle concentration de pouvoir et d’argent entre les mains d’un apprenti chef d’État est effrayante.

Aucun autre dictateur de l’époque récente n’a rassemblé autant de moyens entre des mains aussi inexpérimentées, au cœur d’une région qui est une véritable poudrière. Le Moyen-Orient et le monde sont donc à la merci d’une nouvelle décision irréfléchie d’un jeune dictateur dont le pouvoir est aussi démesuré et illimité que les moyens financiers dont il dispose.

Il faudrait un miracle pour nous préserver de la frénésie de cet éléphant dans un magasin de porcelaine qu’est Mohamed Ibn Salman.

Source : jeunefrique.com