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La crise syrienne et la résurrection diplomatique de la Russie/ Par Ahmedou Ould Moustapha (deuxième partie)

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La crise syrienne et la résurrection diplomatique de la Russie/ Par Ahmedou Ould Moustapha (Deuxième partie)

Alors que la crise syrienne entame sa sixième année, cette réflexion de M. Ahmedou Ould Moustapha (photo) permet de faire prendre la mesure de ce qui se trame en Syrie. Elle apporte un nouvel éclairage sur les véritables enjeux de ce conflit et montre en quoi celui-ci fut une occasion pour la Russie de marquer, avec force, son retour sur la scène internationale.

Le retour de la Russie dans la diplomatie mondiale

C’est précisément la décennie 1990, marquée par des difficultés intérieures et surtout des humiliations diplomatiques (la Serbie et le Kosovo puis la Géorgie), qui a été vécue par les russes comme une décennie très sombre en ce qu’elle correspondait à un recul notoire des positions du pays face à ‘’l’arrogance’’ des Etats Unis, vainqueurs de la Guerre Froide ; encore que celle-ci n’avait pas pris fin avec la signature d’un traité de paix comprenant des accords clairs sur les règles que devrait respecter le supposé vaincu.

On se rappelle que l’intervention de l’OTAN en Serbie (1999) et l’imposition du Kosovo en Etat indépendant avaient été perçues à Moscou et particulièrement par l’opinion publique russe comme une humiliation diplomatique sans précédent.

En ce qui concerne l’invasion de l’Irak, en 2003, le président russe était encore occupé à asseoir son régime très contesté par l’opposition à cette époque, mais il n’a jamais caché son amertume contre les Etats-Unis qui ont poussé injustement ce puissant allié régional au bord du gouffre, laissant en ruines ses institutions, y compris et surtout l’armée.

Il sait comme tout le monde que cette intervention militaire unilatérale, en dehors de toute légalité internationale, avait mis dans la rue des dizaines de milliers de soldats, d’officiers comprenant des cadres très compétents et d’anciens militants du parti Baas, ce qui les a conduit par la suite sinon à créer du moins à rejoindre l’Organisation de l’Etat Islamique ou Daech.

Pourquoi alors s’étonner que cette organisation s’avère si puissante, d’autant qu’elle était massivement soutenue dès le départ, comme ses autres sœurs, en matériels militaires et en moyens humains par le Royaume Saoudien, même si celui-ci continuait de démentir encore et encore(1) ?

Et la Libye de Mouammar Kadhafi, qui avait acheté aux russes plus d’armes qu’elle n’en avait besoin ?

L’OTAN en a fait un pays en danger de démantèlement, en s’appuyant sur une interprétation arbitraire des dispositions de la résolution du Conseil de Sécurité de mars 2011. Celle-ci instaurait une zone d’exclusion aérienne en Libye, mais interdisait tout changement du régime par la force.

Or, la responsabilité directe de l’OTAN dans la défaite de l’armée régulière contre les rebelles et la capture puis l’exécution de Mouammar Kadhafi ont été perçues par Moscou comme une violation de ladite résolution.

Les Etats Unis avaient largement contribué à cette violation, d’abord par leur feu vert et ensuite par quelques missiles, certes limités, lancés à partir des eaux territoriales de la Libye par un navire de guerre ; encore qu’ils n’étaient pas en première ligne, mais leurs services de renseignement ont joué un rôle d’information non négligeable pour l’OTAN et leurs deux autres seconds, la France et l’Angleterre, qui occupaient le devant de la scène.

En revanche, leur rôle en Syrie est moins intense et leurs frappes sporadiques restent cantonnées dans l’espace irakien : chaque fois que Daech franchissait les limites du ‘’ chaos contrôlé’’, telle que sa tentative d’entrer à Baghdad il y a plus ou moins deux ans ; c’est donc un rôle pour le moins ambigüe.

Certains observateurs en déduisent qu’il est dicté par une décision stratégique de se retirer partiellement de la région et que cette nouvelle stratégie renvoie aux fiascos de leurs interventions militaires en Afghanistan et en Irak, plus de trois décennies après la catastrophe vietnamienne.

D’autres, comme cet ancien conseiller diplomatique du président Obama, en duplexe télévisé, affirment que les Etats-Unis cherchaient effectivement à limiter leur empreinte dans la région.

Est-ce parce que le monde unipolaire s’est avéré en réalité trop lourd, trop rude, trop coûteux et trop ingérable pour son leader, le vainqueur de la Guerre Froide ?

Quoi qu’il en soit, ce repli relatif ne signifie nullement un déclin de l’hyperpuissante américaine ; on doit plutôt croire qu’il s’agit d’une stratégie fondée sur ces trois expériences mortelles et qui privilégie davantage une démarche réfléchie et attentive à la réévaluation de certains enjeux clés.

Les américains semblent finalement comprendre que la puissance ne peut s’imposer que par son adéquation au contexte. Or, le contexte syrien est chargé d’incertitude : la perspective d’une intervention militaire se heurte à des systèmes de missiles à la technologie réputée performante et de haute précision, fabriqués en Russie et en Iran, disponibles en grandes quantités dans les mains du régime syrien et du Hezbollah libanais, et capables notamment d’infliger suffisamment de pertes pour que cette intervention ne soit pas ’’ vendable’’ à l’opinion publique américaine.

S’y ajoutent les douloureuses expériences sus évoquées qui sont désormais gravées dans la mémoire collective des américains et qui, en leur fond, posent un postulat de base : le diktat unilatéral, ou le fait d’imposer ses propres vues aux autres, produit l’inverse du résultat escompté ; et au lieu de régler les conflits, cela conduit à leur escalade. Les Etats-Unis ont-ils enfin retenu la leçon ?

Est-ce pour cette raison qu’ils avaient décidé de revenir sur le terrain du droit international, en acceptant un plan de sortie de crise, proposé par Moscou dans la deuxième semaine du mois de septembre 2013, qui consistait à sécuriser l’arsenal chimique de Damas sous la supervision de l’ONU ?

On sait qu’il s’en est suivi un accord rapidement obtenu au cours du même mois, en dépit des envolées martiales de la diplomatie française qui ressemblaient et ressemblent toujours à un trait de caractère à l’égard de tout ce qui touche au dossier syrien.

Ce jusqu’au-boutisme français s’est d’ailleurs mué en camouflet puisque les américains ne s’étaient même pas gênés d’écarter la France de l’arrangement avec Moscou sur le démantèlement de cet arsenal. Là aussi, ce fut un autre grand marqueur du retour de la Russie dans la diplomatie mondiale.

Pourtant, quelques semaines auparavant, Barak Obama proférait des menaces de frappes militaires au cas où le régime syrien n’aurait pas respecté la « ligne rouge » qu’il lui avait fixée.

Mais la situation à cette époque, marquée par la résilience de l’armée régulière et sa capacité à reconquérir le terrain perdu, avait rendu impossible une solution militaire. Par ailleurs, les réticences des Etats-Unis et de leurs alliés européens, à l’exception notoire de la France, à fournir de l’armement performant aux rebelles, s’appuyaient sur les craintes du Pentagone et de la CIA de voir toute la région se déstabiliser davantage et qu’il ne soit plus possible d’encadrer « le chaos contrôlé».
De fait, la reculade du président américain, après ses menaces, provoquera une colère rouge du Royaume Saoudien qui s’est senti très contrarié dans ses projets que nous verrons plus loin, au point d’annoncer en octobre 2013 qu’il refusait de siéger comme membre non-permanent au Conseil de Sécurité.

Il est tout de même étonnant que la France et le Royaume Saoudien n’aient pu comprendre l’enjeu du conflit syrien pour les russes et l’intérêt relatif qu’il représente pour les américains. La première répète les mêmes erreurs que sur le dossier du programme nucléaire iranien : manque de vision, de pragmatisme et de réalisme, si bien qu’elle avait réussi, par sa position et ses surenchères médiatiques au cours des négociations, la prouesse simultanée « d’exaspérer Washington, de gêner Londres, d’agacer Berlin et d’amuser Moscou »(2).

Quant au Royaume saoudien, lui, il a le tort de nourrir des ambitions irréalistes de leadership régional, et il entretient beaucoup d’illusions dans ce domaine :

(1) il a sous-estimé la capacité de résistance du régime de Bachar El Assad et de son armée ;

(2) il a cru qu’une intervention militaire internationale aurait pu avoir lieu malgré la Russie ;

(3) il a mal évalué sa campagne médiatique, activement orchestrée par les chaînes Al Jazeera et Al Arabiya, consistant à approfondir dangereusement la fracture entre les musulmans sunnites et chiites, déjà si tragique en Irak, croyant sûrement que la fibre sensible de ce clivage aurait suffi à mettre tous les sunnites du monde de la partie ;

(4) sa position intransigeante sur le ‘’départ préalable’’ du président syrien s’apparente à une forme de caprice diplomatique ;

(5) il peut réunir durant quelques heures les chefs d’Etat de la Ligue Arabe et de l’Organisation des Etats Islamiques, il a de gros moyens financiers pour organiser ce genre de réunions formelles, mais un tel évènement n’est qu’une gesticulation diplomatique qui n’a jamais rien changé et ne changera pas la donne en Syrie ;

(6) il peut aussi s’adresser aux émirs du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) pour leur tenir un discours que l’on imagine dans ces termes :

‘’ Nous, les privilégiés du Golfe bénis d’Allah, qui sommes choisis par Lui pour habiter cette petite zone de sable et de montagnes, avons un ennemi commun, un ennemi terrible, l’incarnation du mal, c’est l’Iran, et nous devons, sous ma direction, nous protéger de cet ennemi dangereux qui nous veut du mal, j’aurai donc le droit de vous demander ou même de vous forcer à sacrifier vos intérêts politiques et économiques et à payer votre quote-part des coûts de ce grand projet de défense commune, et je serai, bien sûr, le seul responsable de ce projet et le seul interlocuteur vis-à-vis de nos partenaires extérieurs’’ ; le problème est que, dans le monde entier, il n’y a que ces trois ou quatre émirs qui puissent croire à ce discours, encore que le Sultan d’Oman n’y croit pas beaucoup, ou même pas du tout, puisqu’il manifeste régulièrement mais poliment son désaccord et tisse de bons rapports avec l’Iran ;

(7) le Royaume saoudien peut enfin, et il l’a déjà fait, débourser des dizaines de millions de dollars au bénéfice des lobbys juifs pour qu’ils exercent des pressions sur les membres du Congrès américain aux fins de faire rompre unilatéralement l’accord sur le dossier nucléaire iranien, mais cet accord a été négocié et signé par l’Administration américaine sur la base des recommandations des trois institutions les plus puissantes du pouvoir américain : le Conseil de Sécurité Nationale, le Pentagone et la CIA qui sont responsables de la définition et de la mise en œuvre de la politique de sécurité extérieure des Etats Unis ; c’eût été une autre Administration, républicaine ou pas, cela n’aurait rien changé, les choses se seraient passées comme elles se sont passées…

C’est à l’aune de tout ce qui précède qu’il fallait comprendre les déclarations récentes de Barak Obama qui, excédé par l’activisme du Royaume sur le dossier iranien et sa propension à prendre ses désirs pour des réalités au sujet de la Syrie, lui faisait remarquer publiquement que son problème était plutôt lié aux revendications légitimes de sa jeunesse et non à autre chose.

Le président américain essayera par la suite de satisfaire avec ‘’diplomatie’’ les caprices du Royaume, à l’occasion du dernier sommet du CCG le 21 du mois d’avril écoulé. Mais personne n’est dupe, ces amabilités étaient plus pour ‘’ sauvegarder l’eau de visage’’ des saoudiens que pour exprimer une quelconque désolation.

Au lieu de s’acharner à poursuivre une ligne politique qui ne pourrait déboucher que sur davantage de souffrances des peuples de la région, avec ce qu’elle requiert de perte de temps et d’argent, il eût mieux valu pour les saoudiens qu’ils inscrivirent leur pays dans cette nouvelle étape de l’histoire en s’approchant de la République Islamique d’Iran pour contribuer, avec elle et au même titre qu’elle, au règlement du conflit syrien.

Sinon cette crise trouvera une solution sans eux, qu’ils la veuillent ou non, exactement comme la crise du nucléaire iranienne en a trouvé une à leur dépit. Ils doivent comprendre en outre que le règlement de ces deux dossiers va sûrement redessiner ce qui pourrait être le monde bipolaire ou quasi-multipolaire de demain, un monde où les coalitions régionales ne seraient plus dirigées contre quelqu’un mais façonnées pour quelque chose, tels que des intérêts économiques partagés…

Mais revenons à la Russie : donc, ces deux dossiers ont été une occasion pour elle de se repositionner dans le jeu de la diplomatie mondiale. Sur le conflit syrien en particulier, elle a trouvé une double question d’intérêt géostratégique et de principe.

(A suivre)

(1) Gilles Kepel, chercheur français et arabisant, a montré combien le Royaume avait massivement participé au financement et à l’armement de Daech et de ses autres sœurs ainsi qu’au recrutement des djihadistes.

(2) Article d’Olivier Zajec du Monde Diplomatique, octobre 2013

Source : Le Calame (Mauritanie)