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Interview d'Ibrahima Moctar SARR (1ère Partie)

Merci monsieur le président de nous avoir accordé cette interview. Actualité oblige, Il y a un an le jeune Lamine Mangane tombait sous les balles assassines d’un ou des éléments de la Gendarmerie nationale. Cet assassinat avait été invoqué par le parti pour justifier la suspension de ses activités de la CPM (Coalition des partis de la Majorité), et plus tard, sa sortie. Avez-vous réponse à votre exigence de lumière sur cette question de la part du pouvoir ?


Je me dois d’abord de m’excuser en ma qualité de Président de l’AJD/MR, de n’avoir jamais accordé d’interview à notre site tout en privilégiant les autres.

C’est vrai que notre souci avait toujours été, et il l’est encore aujourd’hui, de répondre aux interrogations des autres sur nos activités, nos positions et la situation du parti en général. Souhaitons que par cette initiative que vous avez prise ceux qui nombreux voulaient en savoir davantage sur la position actuelle de l’AJD/MR depuis notre retrait de la majorité pourront y trouver des réponses satisfaisantes.


L’anniversaire de la mort de Lamine nous donne l’occasion de demander encore une fois au Président de la République de prendre cette affaire au sérieux comme cela a été fait pour la manifestation d’Akjoujt où un mineur a été tué. Une enquête avait été diligentée, alors pourquoi deux poids deux mesures ? Ce crime ne restera pas impuni.

Lamine Mangane a été effectivement assassiné par la Gendarmerie Nationale. C’était regrettable, c’est le premier passif humanitaire du régime de Aziz. Quand les événements ont éclaté à Kaédi, ma première réaction avait été ''on aurait pu se passer de ce drame si nos recommandations avaient été écoutées'' [NDLR Mémorandum de l’AJD/MR sur l’enrôlement] . En effet, l’ayant fréquenté et discuté très longuement avec lui sur l’enrôlement, j’étais persuadé qu’il était possible d’arriver à quelque chose de mieux pour cette opération. Après ma visite dans l’intérieur du pays, il m’avait reçu longuement et je lui avais expliqué les griefs de la population. Il y avait dans cette affaire un manque de concertation et de communication. Avec les Présidents Hamidou Baba KANE du MPR et Moustapha Ould Abeidarahmane du RD, nous avons demandé une convocation urgente du groupe de la majorité présidentielle sur la question. A l’issue de la réunion, la majorité a mandaté sa Présidente, Mme Mintatta Mint Hdeid, le Président Abou El Maaly de Vadila et moi-même pour demander au Premier Ministre de revoir la composition de la structure de supervision de l’enrôlement (ANRPTS) dans le sens d’une plus grande représentativité de toutes les composantes nationales, jusque dans ses ramifications départementales, tout en simplifiant les procédures tant décriées. Le Premier Ministre était d’accord et avait promis de le faire rapidement. Et le 27 septembre 2011 l'irréparable est arrivé à Maghama, on ne pouvait pas continuer à travailler avec un régime qui tue nos enfants.

Le Bureau Politique de l’AJD/MR a décidé sur le coup de suspendre toute participation à la majorité et posé en autres conditions que la lumière soit faite sur ce crime et que les coupables soient traduits devant les tribunaux. Au bout de six mois d’attente et après avoir fait le bilan de notre participation à la majorité, nous décidons notre retrait définitif.

Les dernières nominations au niveau de la Sécurité Nationale, mais aussi celles du 30 août 2012 en Conseil des Ministres, comme vous le savez, ont suscité un certain émoi, car il est remarquable qu’il n’y figure aucun négro-africain. Quelle lecture en faites-vous ? Hasard ou logique habituelle de marginalisation des noirs en Mauritanie ?

Je dois vous dire et cela peut surprendre, je ne trouve plus aucun intérêt à dénoncer ces choses qui sont devenues d’une banalité provocante. Le système qui dirige ce pays depuis toujours et incarné par l’actuel régime n’a plus de gêne pour agir de la sorte. L’exclusion des négro-africains de l’administration est presque achevée, les élites ne se renouvellent pas et, ce n’est même plus une question de langue, les arabisants négro-africains ne sont pas promus pour autant, ceux qui sont en place ne sont pas utilisés.

Cette exclusion touche certainement d’autres couches comme les haratines et certaines tribus marginalisées chez les arabes car le système esclavagiste et racial est devenu par la force des choses tribal. En effet, un peuple qui en opprime un autre n’est jamais libre. La situation particulière des négro-afrcains résulte en premier lieu de l’action néfaste du système ségrégationniste depuis le régime de Moctar Ould Daddah, elle a été surtout aggravée par la purge ethnique organisée par le régime le plus négrophobe de tous les temps, celui deMoawiya Ould Sid’Ahmed Taya, appuyé par certains groupes nationalistes arabes.

Nous avons fondé beaucoup d’espoir sur le Président Mohamed Ould Abdel Aziz, qui peine à résoudre le passif humanitaire matériel depuis déjà trois ans qu’il est légalement au pouvoir. Avant 1986, même Moawiya n’osait pas faire des nominations de ce genre en Conseil des Ministres, mais comme disent les pulaars « Be kawii Be kanndiima », la boucle est bouclée !

Donc, aucune gêne, aucune honte, qui ose parler de peur d’offenser ?

Le prophète (PSL) n’a-t-il pas dit « celui qui n’a pas honte, qu’il fasse ce qu’il veut ». Je crois sincèrement que Mohamed Khouna Ould Haïdalla a été le Président le plus soucieux de l’unité et de l’égalité entre nos composantes nationales. C’est lui qui a aboli l’esclavage et promulgué les mesures d’octobre 1979 donnant aux langues nationales pulaar soninké et wolof une place de choix que nous avons perdu aujourd’hui.

Qui pourrait imaginer qu’en 2012, deux chaînes de télévision et cinq chaînes de radio privées seraient autorisées en excluant les promoteurs négro-africains ? Encore une fois, il ne s’agit plus de pleurnicher sur la situation, personne ne doit plus s’en étonner, même certains arabes de bonne foi le reconnaissent quand ils n’en font pas un cheval de bataille contre l’actuel pouvoir, alors qu’ils ont participé au génocide organisé par Moawiya devant la complicité de certains cadres négro-africains qui veulent jouer aujourd’hui aux défenseurs de la communauté martyrisée. Quand on voit maintenant ceux qui parmi des négro-africains qui niaient systématiquement cette oppression nationale et taxaient tous ceux qui la dénonçait d’ennemis du peuple, de diviseurs et de nationalistes étroits, s’ériger en grands théoriciens de l’exclusion, on peut dire que la situation a évolué !

Le peuple a quelquefois la mémoire courte mais l’alarme avait été donnée depuis 1966 par le mouvement dit des dix-neuf dont le Président vient de décéder au Sénégal où il s’était exilé depuis. [NDLR Abdoul Aziz Ba, Président des  « 19 » est décédé].En 1986, les FLAM dans un manifeste célèbre ont analysé les mécanismes du système dont nous vivons aujourd’hui l’achèvement. On peut bien comprendre que les jeunes nés après ces deux dates et surtout après les événements de 1989 découvrent les méfaits du système arrivé à maturation. En fait, c’est la petite bourgeoisie négro-africaine, j’allais dire les jeunes cadres qui se croyaient à l’abri qui se sentent les plus frustrés.

Que faire alors ?

Je ne voudrai pas me dérober devant cette question car je crains que mon parti et moi-même ayons fait l’ultime tentative en nouant un dialogue direct et franc avec les représentants du système en intégrant la majorité présidentielle en décembre 2010, répondant ainsi aux engagements du Président Aziz depuis son appel de Kaédi où il a eu le courage de reconnaître officiellement les torts faits à l’endroit de la communauté négro-africaine. Nous avions décidé à l’époque de le soutenir tout en redoutant la dérive au cas où lui-même, n’ayant pas les soutiens nécessaires au sein de la classe politique et militaire arabe en particulier, serait rattrapé par le système. Nous pensions en effet sincèrement qu’après le départ de Moawiyaqui lui ne pouvait plus faire marche-arrière dans son option de dénégrification, qu’il était bien possible de régler la question de cohabitation avec un militaire au pouvoir décidé à faire le ménage au sein de l’armée d’autant plus qu’il n’était pas impliqué dans le génocide contre les négro-africains. Nous avons même été un peu trop loin dans le compromis, sans prendre les garanties nécessaires voulant surtout rassurer nos interlocuteurs sur notre bonne foi et installer un climat de confiance.

Etant convaincu que dans la phase actuelle de l’histoire de la Mauritanie, seuls les militaires peuvent régler définitivement cette question entre eux, s’ils sont assez courageux pour le faire, et décident de se suicider en tant que représentants d’une composante nationale dominante, pour emprunter à Amilcar Cabral son expression.

On s’est certainement mépris sur notre compte. Les tenants de l’opposition dite radicale s’intéressent en particulier au changement du régime alors que c’est le système qu’il faut changer. Même au temps de Moawiya cette opposition n’avait pas réglé en son sein la question de cohabitation. Il en sera longtemps ainsi tant qu’il n’y aura pas un véritable débat sur la question, mais celui-ci ne peut avoir lieu si les éléments de la composante arabe dominante ne discutent pas eux-mêmes sur le sujet. Les sud-africains du temps de l’apartheid l’avaient fait, ce qui facilita le travail de Frederick Deklerc face à Nelson Mandela.

En Mauritanie, cela est encore possible à condition d’être parrainé par un régime fort sans être dictatorial, juste et révolutionnaire, volontariste et égalitaire. Je ne crois pas personnellement aux vertus d’une démocratie capable par ces propres mécanismes, de régler cette question. L’égalité des composantes d’un même peuple ne se vote pas, on accepte de partager lorsqu’on craint de tout perdre. Après consensus, le Législateur suivra pour édicter des garanties constitutionnelles que le jeu démocratique va respecter.

Vous êtes en train de disqualifier le Président Aziz…

Non. Le Président Aziz a bien réussi dans beaucoup d’autres domaines quelque soient les critiques qu’on peut faire à son endroit. Il a en effet posé des jalons importants pour la sécurité et le développement économique et social du pays, cela est incontestable. Mais il ne nous a pas rassuré jusqu’ici quant à sa capacité de régler pacifiquement la question de la cohabitation. Mais en bon musulman, nous n’avons pas le droit de désespérer car Allah (SWT) donne un délai à l’injustice et aux injustes. Nos oulémas qui le savent très bien n’ont pas cependant dénoncé suffisamment cette oppression nationale. Cela ne veut pas dire qu’il faut croiser les bras et ne rien tenter. Il faut compter sur les mauritaniens de tous bords, qui ont compris que sauver ce pays de l’éclatement en allant vers des réformes courageuses et urgentes, doit être le seul objectif car le temps presse devant les menaces qui pèsent dans la sous région et les effets néfastes de la mondialisation.

Que pensez-vous du retour annoncé des Flam en Mauritanie ? L’AJD-MR est-elle disposée à travailler avec eux ?
Interview d'Ibrahima Moctar SARR (1ère Partie)