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Chronique dans le Monde

Chronique dans le Monde

[Édito] États-Unis, Israël et Arabie saoudite : l’axe du mal, par Béchir Ben Yahmed, PDG de Jeune Afrique

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Encore et toujours le Moyen-Orient. Une terrible malédiction semble s’être abattue sur cette région du monde. Composée de nations fragiles, elle vient en tout cas de franchir un pas décisif vers une nouvelle guerre, dont nous avons annoncé ici même qu’elle était programmée.

Édito. Les trois premiers coups de canon de ce conflit ont été tirés : le raid de l’aviation israélienne sur des installations iraniennes en Syrie, la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale une et indivisible d’Israël, et la dénonciation par Donald Trump de l’accord sur le nucléaire iranien signé par son pays (et ses alliés) ainsi que par la Russie et par la Chine.

Nouveau pacte

Une dangereuse coalition s’est nouée l’an dernier pour modifier la carte du Moyen-Orient par la force et y imposer la volonté de trois pays riches et puissants : les États-Unis de Donald Trump, Israël de Benyamin Netanyahou et l’Arabie saoudite de Mohamed Ibn Salman.

Derrière ce trio se tiennent, au second rang, l’Égypte, les Émirats arabes unis et d’autres comparses moins voyants. La région a connu au XXe siècle d’étranges coalitions, qui ont toutes mal fini. On les appelait « pactes » ; le plus notoire a été le « pacte de Bagdad », de sinistre mémoire.

Il avait été pompeusement baptisé Traité d’organisation du Moyen-Orient, et a rassemblé autour des États-Unis et du Royaume-Uni des collaborateurs arabes, parmi lesquels Nouri Saïd, alors Premier ministre d’Irak, réputé pour son anglophilie. Il sera assassiné et son corps à demi putréfié traîné par la foule dans les rues de Bagdad.

Le pacte scellé entre Trump, Netanyahou et « MBS » n’a pas encore de nom. Qu’on l’appelle pacte de Washington, de Riyad ou de Jérusalem, il fera beaucoup de mal à la région avant d’être relégué, à son tour, dans les « poubelles de l’Histoire ».

Un agenda qui se lit dans les actes

Ce que veulent les coalisés et leurs comparses n’a pas été et ne sera jamais formulé. Mais il transparaît déjà dans leurs méfaits.

1) Bouter l’Iran hors des pays du Moyen-Orient où il a réussi à se faire une place, le « sortir » de la région pour le faire rentrer dans ses frontières ; obliger ses dirigeants à se tenir tranquilles et à désarmer.

Mais ces derniers refuseront probablement de se soumettre. La coalition ne reculera pas alors devant le « changement de régime ». Il s’agit, on le voit, d’un vaste programme qui implique l’utilisation de la force armée et dont aucune personne sensée n’estime qu’il a la moindre chance de se réaliser.

2) Concevoir, élaborer et mettre en œuvre un plan pour résoudre le conflit israélo-arabe (et d’abord, israélo-palestinien), vieux de soixante-dix ans, voire davantage.

Trump a déclaré à plusieurs reprises qu’il avait confié cette mission à son gendre, Jared Kushner, dont il pense qu’il est le seul homme en mesure de sortir de son chapeau la solution miracle. L’actuel président des États-Unis a dit que ce plan était en cours d’élaboration et qu’il nous serait présenté dans les prochaines semaines.

L’ombre de Benyamin Netanyahou

En réalité, le « plan Kushner » n’a pas besoin d’être élaboré, puisqu’il existe déjà : c’est celui de Netanyahou, auquel s’est rallié Mohamed Ibn Salman.

Il est déjà en cours d’exécution ; la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale une et indivisible d’Israël et le transfert de leur ambassade dans cette ville en sont les mesures les plus récentes et les plus spectaculaires.

Les étapes suivantes seront le remplacement de Mahmoud Abbas par quelqu’un d’encore plus docile que lui – on a parlé de Mohammed Dahlan – et la création d’un « mini-État palestinien » à la souveraineté limitée, où seront parqués les quelques millions de Palestiniens pas encore « casés ».

MBS fera en sorte que l’ex-camp arabe, aujourd’hui démantelé, « avale la pilule ». Il unifiera les Arabes sunnites et s’alliera à Israël dans une « guerre sacrée » contre les Perses chiites ; et, pour faire bonne mesure, libérera l’Irak à majorité chiite de l’emprise iranienne.

3) La Russie ? Netanyahou et Ibn Salman conjugueront leurs efforts pour l’éloigner de l’Iran et obtenir qu’elle cesse de soutenir son régime.

En contrepartie, la présence de Moscou au Moyen-Orient et son influence sur certains pays seront tolérées. Mais contenues.

Il s’agit, comme on le voit, des fantasmes de trois hommes politiques qui se prennent pour des stratèges et disposent de moyens presque illimités. Mais aucun connaisseur sérieux de la région ne leur accorde la moindre chance de réussir.

S’ils ont le pouvoir de mettre le Moyen-Orient à feu et à sang, ils n’ont pas les moyens de résoudre ses problèmes, a fortiori de redessiner sa carte.

L’ivresse de la victoire

On ne pourra malheureusement pas les empêcher de sévir tant qu’ils seront au pouvoir, on peut seulement leur résister. Et attendre que leurs erreurs et leurs excès retournent leurs peuples contre eux. Pour l’heure, ils vivent l’ivresse de la victoire. Ils ont l’impression – fausse – que rien ni personne n’est en mesure de s’opposer à leurs desseins.

Se rendent-ils seulement compte qu’ils sont en train d’humilier non seulement les Arabes, divisés et vaincus, mais tout autant les Européens, la Russie et la Chine ?

Source : jeuneafrique.com

 

Par Béchir Ben Yhmed : L’Afrique face à la menace saoudienne

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Les dirigeants saoudiens, qui s'appuient sur les hydrocarbures - le pays détient 20 % des réserves mondiales de pétrole -, pèsent de tout leur poids dans les relations internationales. Allié des États-Unis, le royaume s'emploie à propager le wahhabisme et multiplie les fronts contre l'Iran, le Qatar, Gaza ou le Yémen. Son influence grandissante en Afrique inquiète.

Édito. Arabie saoudite. L’énorme masse de dollars dont disposent ses dirigeants (et leurs coteries) a pour effet que, dans le monde entier, beaucoup rampent devant eux et que la plupart les ménagent. On n’ose (presque) rien dire de leurs méfaits alors qu’ils sont nombreux et de plus en plus nuisibles. Ce pays a le même régime depuis près d’un siècle et pèse vraiment depuis que le pétrole est devenu la principale source d’énergie planétaire. Son influence en Afrique et dans le reste du monde a été discrète et pernicieuse dans la seconde moitié du XXe siècle ; elle est en train de devenir patente et dangereuse. D’où la nécessité dans laquelle je me trouve de vous en parler.

Rôle néfaste

J’estime qu’il est de mon devoir de mettre en garde contre le rôle néfaste que vont jouer les dirigeants actuels de ce pays, assis sur les plus grandes réserves d’hydrocarbures du monde.

D’abord quelques chiffres : le produit intérieur brut (PIB) de l’Arabie saoudite, le plus important du Moyen-Orient, était, en 2015, de l’ordre de 670 milliards de dollars, pour une population de 30 millions d’habitants (dont le tiers sont étrangers et 75 % ont moins de 30 ans). Il y a peu de Saoudiens actifs ; la plupart de ceux qui le sont travaillent pour l’État et ses entreprises ou, plus exactement, font semblant.

Le pétrole, dont ce pays détient 20 % des réserves mondiales et dont il exporte plus de 10 millions de barils par jour, représente 90 % des recettes d’exportation et 80 % du budget de l’État. Ce budget est de 190 milliards de dollars ; depuis deux ou trois ans, il accuse un déficit de 15 %. C’est là un pourcentage très élevé.

Les dépenses militaires sont, elles aussi, les plus élevées du monde en pourcentage du budget : elles en absorbent le tiers. On évalue le nombre de « princes » et « princesses » à 20 000, dont 5 000 se disent de « sang royal », descendants du « roi » Saoud. Ils tiennent lieu de « famille régnante ». Pour mesurer ce que ses immenses réserves apportent à ce pays, quelques comparaisons.

Le PIB de l’Arabie saoudite est le double de celui de l’Égypte, trois fois plus peuplée, et plus de deux fois supérieur à celui du Maghreb central (Tunisie, Algérie et Maroc), qui est également trois fois plus peuplé. Il est vingt fois plus élevé que celui de la Côte d’Ivoire et plus de quarante fois celui du Sénégal ou du Mali. Si l’on compare les budgets de ces pays avec celui de l’Arabie, on retrouve les mêmes proportions.

Doctrine wahabite

Fondé sur la doctrine wahhabite, qui est un concentré d’intégrisme islamiste rétrograde, le « royaume » d’Arabie instauré par Saoud a inventé et propagé l’islamisme dans les pays musulmans. Antidémocratique, misogyne et ultraconservateur, il a financé et aidé les islamistes de son obédience et combattu les autres, comme les Frères musulmans d’Égypte (confrérie créée en 1928), introduisant ainsi une discorde au sein de l’islam.

Aujourd’hui même, il combat l’Iran (chiite), le Qatar (néowahhabite), les Frères musulmans de Tunisie, de Gaza, etc. Simultanément, il dirige une coalition qui mène depuis trois ans une guerre aveugle et meurtrière au Yémen ; une deuxième coalition conduite par la même Arabie saoudite a entrepris de détruire l’indépendance du Qatar.

En Syrie, le royaume wahhabite alimente le feu jihadiste ; en Irak, il projette de soutenir la minorité sunnite orpheline de Saddam Hussein contre la majorité chiite qui apprend (depuis quinze ans) à exercer le pouvoir ; au Liban, il manœuvre pour déstabiliser le pays.

Sous la (mauvaise) influence des États-Unis, qui le protègent, le régime saoudien a accepté, sans états d’âme et depuis un demi-siècle, qu’Israël détienne l’arme nucléaire, mais se réveille en 2018 pour la réclamer à son tour. Pour contrer Israël ? Non, pour, en alliance secrète avec lui, empêcher l’Iran de la posséder !

Une telle concentration de pouvoir et d’argent entre les mains d’un apprenti chef d’État est effrayante

L’islamisme saoudien et son allié américain ont, sans le vouloir ni le prévoir, poussé Oussama Ben Laden à la dissidence : il a émigré d’Arabie vers le Soudan puis l’Afghanistan, réinventé le jihadisme et créé son organisation mère : Al-Qaïda.

Celle-ci a conçu, élaboré et perpétré, le 11 septembre 2001, contre New York et Washington le plus grand acte terroriste de l’Histoire ; il a été exécuté pour l’essentiel par quinze dissidents saoudiens (sur dix-neuf terroristes au total), commandés depuis l’Afghanistan par un chef saoudien : Oussama Ben Laden.

Et, depuis ce jour, nous subissons les effets désastreux de « la guerre mondiale contre le terrorisme » déclarée dès le 12 septembre 2001 par un certain George W. Bush, alors président des États-Unis.

Le régime saoudien n’est pas directement responsable du terrorisme islamiste. Mais sans la doctrine sur laquelle il est fondé, sans ses financements et ses manigances, ce terrorisme aurait-il existé ? Aurait-il pris l’ampleur qu’il a prise ? Serait-il encore, dix-sept ans après ce fatidique 11 septembre 2001, le fléau qu’il est devenu ?

Un jeune dictateur incontrôlable

Aujourd’hui, c’est l’Arabie saoudite qui est, à mes yeux, la principale menace pour la paix au Moyen-Orient et dans le monde. Intronisé il y a trois ans, le vieux roi Salman n’en est plus que le chef nominal, car il a délégué ses pouvoirs à son fils, Mohamed Ibn Salman.

Jeune, inexpérimenté, impétueux, ce dernier dispose donc, sans aucun contrepoids, d’une armée suréquipée et mal commandée, d’une réserve de plusieurs centaines de milliards de dollars et de l’appui inconsidéré de l’actuel président des États-Unis. Une telle concentration de pouvoir et d’argent entre les mains d’un apprenti chef d’État est effrayante.

Aucun autre dictateur de l’époque récente n’a rassemblé autant de moyens entre des mains aussi inexpérimentées, au cœur d’une région qui est une véritable poudrière. Le Moyen-Orient et le monde sont donc à la merci d’une nouvelle décision irréfléchie d’un jeune dictateur dont le pouvoir est aussi démesuré et illimité que les moyens financiers dont il dispose.

Il faudrait un miracle pour nous préserver de la frénésie de cet éléphant dans un magasin de porcelaine qu’est Mohamed Ibn Salman.

Source : jeunefrique.com

 

 

Par béchir Ben Yahmed : De Ben Barka à Arafat, un livre lève le voile sur les assassinats ciblés attribués aux services secrets israéliens

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Dans un livre récemment traduit aux États-Unis, le journaliste Ronan Bergman revient sur les assassinats ciblés menés par les services secrets israéliens. Principale révélation de l'ouvrage : le rôle de premier plan prêté à l'État hébreu dans l’affaire Ben Barka.

Édito. Je me propose, cette semaine, d’attirer votre attention sur un livre qui vient de paraître aux États-Unis, traduit de l’hébreu. Il a pour titre Prends l’initiative et tue le premier (« Rise and Kill First », en anglais), et pour sous-titre L’histoire secrète des assassinats ciblés d’Israël. Son auteur, un journaliste- écrivain de bonne réputation, Ronen Bergman, dit avoir enquêté pendant sept ans pour rassembler la moisson d’informations qu’il nous livre.

C’est un ouvrage volumineux de 750 pages (notes comprises) dont l’auteur est un Israélien dévoué à son pays mais opposé à certaines pratiques de ses gouvernants. Il confirme qu’Israël – 70 ans et douze Premiers ministres, dont trois généraux – a mis beaucoup d’énergie, fait preuve d’audace et d’inventivité pour assassiner des centaines de personnes, dont de hauts dirigeants civils et militaires, considérées par les dirigeants israéliens comme des ennemis réels ou potentiels de leur pays.

Mossad, Shin Beth et Aman

Ces assassinats ont été soit commandités, soit approuvés et autorisés sur une feuille rouge par le Premier ministre en place. Ils ont été ensuite exécutés par le Mossad, le Shin Beth ou Aman, le service de renseignements militaires. Ces trois agences disposent d’unités spécialisées aguerries, de techniques très avancées et de moyens financiers presque illimités.

Beaucoup de succès, mais aussi des erreurs et des échecs, des dommages collatéraux, inévitables malgré les précautions. Les Israéliens ont essayé d’éliminer Saddam Hussein et Ruhollah Khomeyni, en vain, ont raté plusieurs fois Yasser Arafat, avant de parvenir à leurs fins en l’empoisonnant. Ils ont assassiné son adjoint, Abou Jihad, à son domicile, près de Tunis, et ont utilisé pour cet exploit des moyens militaires et aériens considérables.

«  Si vous êtes un ennemi d’Israël, nous vous rechercherons, vous trouverons et vous tuerons où que vous soyez »

Ils ont liquidé des dizaines de combattants palestiniens considérés comme des terroristes, dont l’un en glissant du poison dans son dentifrice. Le monde entier, dont de grandes capitales européennes, sud-américaines ou arabes, a servi de théâtre d’opérations aux services israéliens.

500 assassinats ciblés, 1 000 personnes tuées

Ils ont assassiné des scientifiques et des fournisseurs d’armes, largement pratiqué la torture, utilisé des appâts féminins. Tous les moyens étaient bons pour atteindre le but recherché.

Les services israéliens agissaient sur la base d’une règle simpliste : « Si vous êtes un ennemi d’Israël, nous vous rechercherons, vous trouverons et vous tuerons où que vous soyez. »

Ronen Bergman atteste qu’Israël a assassiné plus de personnes que n’importe quel autre État et que ses dirigeants successifs ont estimé que c’était là le moyen le plus efficace d’assurer la sécurité du pays.

Il dénombre au XXe siècle, en cinquante ans, 500 assassinats ciblés et 1 000 personnes tuées. Depuis l’an 2000, pour faire face aux intifadas, plus de 800 opérations supplémentaires ont été exécutées.

Relations secrètes avec Hassan II

L’enlèvement puis l’assassinat de Mehdi Ben Barka étaient à ce jour « une énigme enveloppée de mystère ». Le 29 octobre 1965, un policier français avait accosté le leader marocain boulevard Saint-Germain, à Paris, à l’entrée de la brasserie Lipp, avant de l’inviter à monter avec lui dans sa voiture, lui faisant croire qu’il était attendu par une haute personnalité, qui pouvait même être le général de Gaulle.

Ben Barka, habituellement sur ses gardes, a mordu à l’hameçon et a suivi le policier. Aucun de ses proches ne l’a plus jamais revu, et son corps n’a pas été retrouvé.

"Mehdi Ben Barka, condamné à mort par nous, doit être exécuté. Nous n’arrivons pas à le coincer. Trouvez-le et tuez-le"

Le livre de Ronen Bergman révèle les tenants et les aboutissants de « l’affaire Ben Barka » : les services israéliens, qu’on supposait mêlés à l’affaire mais de façon périphérique, y sont en réalité engagés jusqu’au cou. Les historiens considéreront le récit qu’en donne Bergman comme le plus proche de la vérité.

Le chef du Mossad était alors Meir Amit, qui avait noué des relations secrètes avec les services du roi du Maroc, Hassan II. Hôte d’un sommet de la Ligue arabe, en septembre 1965, à Casablanca, ce dernier prend la lourde responsabilité de permettre au Mossad d’enregistrer les débats et les conversations des chefs d’État dans leurs suites d’hôtel ou leurs villas.

En Israël, les dirigeants sont comblés, considérant que c’était là le plus grand exploit du Mossad. Mais, dès le 30 septembre, l’homologue de Meir Amit, le colonel Ahmed Dlimi, demande, au nom du Maroc, une contrepartie. « Mehdi Ben Barka, condamné à mort par nous, doit être exécuté. Nous n’arrivons pas à le coincer. Trouvez-le et tuez-le. Rendez-nous ce service… »

Comment le leader de la gauche marocaine a été tué

Flattés d’être considérés comme des experts en assassinats ciblés, les Israéliens ne voulaient cependant pas aller jusqu’à agir pour le compte d’un autre pays. Mais ils repérèrent Ben Barka (il se faisait envoyer ses magazines et son courrier à un kiosque à journaux de Genève), organisèrent sa venue à Paris pour rencontrer un cinéaste censé faire un film à sa gloire, fournirent aux services marocains des faux passeports et une planque à Paris, ainsi que du poison.

« C’est fini, tout s’est bien passé »

Bergman révèle que le policier français qui a embarqué Ben Barka avait été corrompu par les Marocains. Après avoir, grâce aux Israéliens, capturé l’homme qu’ils voulaient exécuter, les agents des services marocains l’ont emmené dans la maison fournie par les services israéliens, l’ont humilié et torturé, plongeant sa tête longuement et à plusieurs reprises dans de l’eau très sale jusqu’à sa mort par asphyxie ou strangulation.

Des agents israéliens, dont Bergman donne les unités, ont ensuite transporté la dépouille jusqu’à la forêt de Saint-Germain. Ils la jetèrent dans un trou profond qu’ils recouvrirent de terre et d’un produit chimique destiné, dès la première pluie, à la dissoudre.

Le 25 novembre 1965, Meir Amit annonce à Levi Eshkol, Premier ministre :« C’est fini, tout s’est bien passé. »

Israël a puissamment aidé les services marocains à exécuter la condamnation (politique) à mort de Ben Barka et, ainsi, a payé sa dette envers Hassan II. Mais le général de Gaulle prit très mal cet assassinat perpétré dans sa capitale à l’instigation de Hassan II. Il rompit les relations diplomatiques avec le royaume chérifien, mais ne s’intéressa pas aux Israéliens, qui n’étaient à ses yeux que « des prestataires de services ».

Source : jeuneafrique.com

Algérie : problèmes de succession

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Abdelaziz Bouteflika est-il vraiment en état d'exercer la lourde charge de président de la République algérienne dès lors que sa santé lui interdit de circuler dans le pays, de s'adresser à son peuple et de voyager à l'étranger - hormis pour des contrôles médicaux périodiques ?

Il a été élu le 17 avril 2014 pour un quatrième mandat de cinq ans à la tête de l’Algérie.

Depuis, on se pose la question, et certains, postulant que je connais la réponse, me la soumettent.

Je connais effectivement la réponse : sans avoir vu moi-même le président algérien, j’ai reçu les confidences de plusieurs personnes qu’il a rencontrées en 2014 et en 2015.

Je ne pouvais évidemment pas en faire état, mais je savais que Bouteflika, quoique diminué, demeurait bien informé, en état de décider de l’essentiel.

Dans un livre qui vient de paraître sous le titre éloquent de Ce que je ne pouvais pas dire, un homme politique français de premier plan, Jean-Louis Debré, écrit noir sur blanc ce qu’il a vu et entendu le 9 décembre 2015, il y a donc cinq mois, lorsqu’il a été reçu par le président algérien.

Son auteur avait-il le droit de rendre publics ses impressions et le contenu de son entretien ? Sans doute pas, mais il l’a fait, et son témoignage répond aux questions que l’on se pose sur l’état de santé du président algérien. Jugez-en.

« Il m’accueille dans son palais, situé un peu en dehors du centre d’Alger, très fortement et visiblement protégé. Une résidence médicalisée, me dit-on.

Il est tassé dans son fauteuil, très essoufflé, la voix faible. Un petit micro collé contre sa bouche permet de mieux entendre ce qu’il dit. Il a bien des difficultés pour s’exprimer. À plusieurs reprises, il doit s’interrompre pour boire une gorgée d’eau. Il me faut être particulièrement attentif pour réussir à le comprendre. Il m’indique avoir toujours eu beaucoup d’estime pour mon grand-père et aussi pour mon père. Évoquant ses nombreux désaccords avec ce dernier, il me précise qu’il respectait « l’homme de convictions et de loyauté : quand il disait oui c’était oui et non c’était non ».

Il m’avait déjà raconté cela lors de notre rencontre de 2007.

Il me demande des nouvelles de Jacques Chirac. Il souligne alors combien ses relations avec « le président Chirac » avaient été approfondies, « amicales et positives ». Il me rappelle qu’ils avaient su, ensemble, « ouvrir une nouvelle page amicale des relations entre l’Algérie et la France« .

Concernant François Hollande, Bouteflika souligne qu’il ne le connaissait pas « avant son élection », mais qu’il a été « très agréablement surpris par son esprit d’ouverture, d’amitié et d’imagination » et « par sa volonté de fortifier les relations franco-algériennes ».

Il tient à me préciser que le général de Gaulle fut à ses yeux celui qui marqua le plus fort intérêt pour l’Algérie, tandis que Jacques Chirac et François Hollande sont pour lui ceux qui auront le plus contribué au développement des relations entre les deux pays. « Ils doivent, devant l’Histoire, en être remerciés », me dit-il d’un ton solennel.

*

À propos de la situation au Mali, il insiste sur le soutien de l’Algérie à l’engagement français sur le terrain. « Sans l’intervention de la France, il n’y aurait sans doute plus de Mali. » Et il ajoute : « Je sais que cette intervention a été critiquée, mais elle est salutaire, non seulement pour le Mali, mais pour tous les pays voisins dont l’Algérie. »

Il pense en revanche qu’il ne peut y avoir de solution militaire au conflit syrien, que la France ne doit pas prendre le risque de s’y enliser et d’envoyer des troupes au sol. Pour lui, il n’y a pas d’autre solution que de rechercher une issue politique qui doit associer Bachar al-Assad, et naturellement l’Iran. « Pays avec lequel, souligne-t-il, il faut dialoguer. »

Il rappelle que c’est bien l’intervention américaine de 2003 en Irak qui a déstabilisé la région et déclenché toutes les crises qui ont suivi.

Il est aussi question dans notre échange des rapports entre l’Algérie et le Maroc, qu’il qualifie de « déplorables ». Bouteflika se demande devant moi pourquoi les responsables marocains ne cessent pas d' »insulter l’Algérie et son chef « …

Tandis que notre entretien se termine, je constate qu’il a de plus en plus de mal à parler. Sa respiration est hachée, il est fatigué. »

En conclusion de sa visite, Jean-Louis Debré se demande : « Bouteflika est-il encore en capacité de diriger l’Algérie ? C’est la question que je me pose tout au long de cette soirée. Il est à l’évidence bien informé des affaires internationales. Mais cet homme épuisé après moins d’une heure d’entretien, à l’élocution difficile, n’est-il qu’un paravent derrière lequel se cachent des hommes ou des clans soucieux de garder le pouvoir le plus longtemps possible ? »

*

C’est la question que beaucoup se posent depuis deux ans à propos de l’Algérie. Comme si Abdelaziz Bouteflika était le premier chef d’État à se maintenir à la tête de son pays bien que diminué par la maladie !

Démocratie établie, la France elle-même a été dirigée en 1973 par un Georges Pompidou très malade, sans que l’on sache si son état le lui permettait. Son mal l’a emporté, et il est mort au pouvoir le 2 avril 1974.

En 1988, François Mitterrand a brigué un second mandat de sept ans alors qu’il se savait très malade (et protégeait ce « secret d’État »). Il a mis un point d’honneur à achever son septennat, et presque personne n’a trouvé à y redire.

En Afrique, où la démocratie et l’alternance peinent à s’instaurer, la Tunisie a vécu plusieurs années avec comme président un Habib Bourguiba qui n’avait plus toute sa tête, tandis que la Côte d’Ivoire se souvient que dans les années 1990 Félix Houphouët-Boigny était resté président tout en se soignant des mois durant en Europe ; il n’était rentré dans son pays que pour y mourir.

Ces cas, et d’autres qu’on pourrait égrener à l’infini, posent le problème de la succession des détenteurs du pouvoir suprême.

*

La plupart d’entre eux veulent aller jusqu’aux limites de leurs forces et ne se préoccupent guère de préparer leur succession.

Tout se passe comme s’ils souhaitaient au fond d’eux-mêmes qu’elle soit compliquée, voire inextricable.

Raison de plus pour saluer les très rares chefs d’État africains qui ont eu le courage de quitter volontairement le pouvoir, alors qu’ils pouvaient s’y maintenir. Les noms de Léopold Sédar Senghor et de Nelson Mandela viennent spontanément à l’esprit.

Mais revenons à l’Algérie : Abdelaziz Bouteflika sera bientôt à la moitié du mandat commencé il y a deux ans. Son pays a pris son temps pour préparer sa relève et celle de sa génération.

Ce répit sera-t-il utilisé à cette fin ? Dans ce cas, et seulement dans ce cas, ce ne sera pas du temps perdu.

Par Béchir Ben Yahmed

Source : JeueAfrique.com

 

 

Jihadisme africain…

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Deux événements ont eu lieu presque simultanément, les 15 et 16 janvier. Le premier à Ouagadougou, au cœur de l'Afrique, le second à Vienne, au centre de l'Europe.

Je me propose de vous dire comment je les perçois et ce que j’en pense.

1) Les jihadistes ont frappé une nouvelle fois en Afrique ; le vendredi 15 janvier, ils ont tué trente personnes dans un hôtel d’Ouagadougou, capitale du Burkina.

Pratiqué par des hors-la-loi et des laissés-pour-compte du système, le jihadisme est avec nous depuis plus d’un quart de siècle. Réinventé et perfectionné par Al-Qaïda, qui fait aujourd’hui figure d’ancêtre, il a été repris depuis peu par son rejeton, Daesh.

On a tendance à oublier que ce jihadisme est né en Afrique, plus précisément au Soudan, et que ses premiers faits d’armes, à la fin du siècle dernier, ont eu pour cibles des ambassades américaines en Afrique de l’Est.

Il a prospéré en Algérie dans les années 1990, puis en Somalie ; on l’a combattu dans ces deux pays sans jamais parvenir à l’éradiquer.

Des « émirs » ont remplacé ceux qui ont été tués ou qui ont renoncé. Ils ont maintenu la flamme, ou l’ont rallumée lorsqu’on la croyait éteinte et ont appris à franchir les frontières.

Le phénomène a ensuite gagné l’Afghanistan, a sévi au Moyen-Orient, a frappé l’Amérique, l’Europe et l’Asie. Bref, il est devenu mondial.

J’ai cité ici même, la semaine dernière, la description juste qu’en a fait Barack Obama dans son discours sur l’état de l’Union :

« C’est une grave menace parce qu’il suffit d’une poignée de terroristes qui n’accordent aucune importance à la vie humaine, y compris à la leur, pour que le danger soit réel. […]

Les jihadistes essaient de se faire passer pour les représentants de l’une des plus grandes religions du monde. C’est un mensonge, car ils ne sont que des fanatiques et des tueurs qu’il faut traquer, déraciner et détruire. […]

L’instabilité et le tumulte qu’ils ont créés vont peut-être durer des décennies. »

*

Ce jihadisme est revenu en Afrique, et tout indique qu’il va gagner du terrain. En 2015, il a frappé plusieurs fois au Nigeria, en Tunisie et en Égypte, puis au Mali et, ce 15 janvier, au Burkina.

La base arrière libyenne où il est en train de s’installer, où il peut s’entraîner, trouver armes et refuge, va lui permettre d’acquérir une dimension nouvelle et d’embrasser une aire africaine plus large.

Attendons-nous à voir l’armée française prolonger son séjour dans les pays du Sahel ; elle mobilisera des moyens supplémentaires, français et européens.

Que Barack Obama le veuille ou non, lui-même, dès 2016 – ou, dans un an, son successeur -, engagera, lui aussi, plus de moyens dans la lutte contre le jihadisme en Afrique.

Les pays subsahariens de la zone sahélienne, Nigeria inclus, sont déjà sur le pied de guerre, guettant les allées et venues des chefs jihadistes, écoutant leurs échanges, s’efforçant de déjouer leurs prochains coups : le continent africain est en passe de devenir l’un des principaux théâtres des opérations jihadistes.

La rivalité et la surenchère entre Al-Qaïda et Daesh sont plus nettes en Afrique qu’ailleurs et se feront sentir de plus en plus. Le fait que les jihadistes soient souvent africains et qu’on puisse en recruter facilement sur le continent va compter chaque jour davantage.

*

Les meilleurs spécialistes assurent que le nombre total de jihadistes dans le monde (incluant ceux qui sont seulement des soutiens) n’atteint pas 70 000, hommes ou femmes, la plupart jeunes.

Sur les plus de 7 milliards d’êtres humains, il y aurait donc moins de 1 jihadiste ou sympathisant pour 100 000 personnes.

Mais, depuis près de trois décennies qu’ils évoluent parmi nous, leur nombre se maintient ou s’accroît. Ils représentent un danger de plus en plus grand parce qu’ils ont décidé de tuer d’une manière aveugle – et d’aller au-devant d’une mort probable, voire certaine.

Le phénomène n’est pas nouveau, mais a acquis une dimension mondiale. À ce jour, nul n’a trouvé la manière d’en venir à bout.

2) L’Iran est de retour sur la scène mondiale. Quatorze ans se sont écoulés depuis ce jour de janvier 2002 où George W. Bush a placé l’Iran dans « l’axe du mal ». Ce 16 janvier 2016, Barack Obama l’en a fait sortir.

Pourquoi a-til pris le contre-pied de son prédécesseur ? Pour bien des raisons, dont celle-ci, jamais mise en avant, et que je vous dévoile. Elle est peu connue, mais elle a beaucoup compté.

Ceux qui connaissent le Moyen-Orient savent que les peuples arabes, majoritairement sunnites pour la plupart, n’aiment pas les Américains.

Ils accusent les dirigeants des États-Unis, à juste titre, de soutenir les pouvoirs dictatoriaux qui les oppriment et ils pensent que ces pouvoirs sont « vendus à Washington ».

En règle générale, les peuples arabes du Moyen-Orient se méfient de l’Amérique, lui prêtent l’habitude de conspirer avec leurs dirigeants contre eux.

C’est un fait que la plupart de ces dirigeants sont inféodés à l’Amérique, parce qu’elle les a installés au pouvoir et/ou les protège.

Ils tombent lorsqu’elle leur retire son soutien ou décide de les remplacer.

En Iran, depuis que le chah a été renversé par la révolution islamique et que son pouvoir a été remplacé par celui des mollahs, c’est exactement l’inverse.

Sauf exception, les dirigeants de la République islamique d’Iran, à commencer par le Guide Ali Khamenei, sont antiaméricains. Ils pensent que les États-Unis ne veulent pas d’eux au pouvoir et cherchent à les en écarter.

Le peuple, lui, est très proaméricain. Les élites et la jeunesse de ce pays admirent les États-Unis, connaissent et apprécient leurs arts, leur culture et leurs technologies.

Obama a voulu ignorer l’hostilité des dirigeants iraniens, dont il pense qu’ils ne seront plus là dans cinq ou dix ans, pour miser sur la nouvelle génération, qui sera au pouvoir dans dix ou quinze ans, lorsque l’accord sur le nucléaire iranien, conclu pour dix ans devra être renégocié.

Quoi qu’il en soit, l’Iran – un grand pays et un grand peuple de 80 millions d’habitants – est de retour sur la scène mondiale.

Israël excepté, c’est le mieux éduqué du Moyen-Orient.

Plus tôt les pays arabes et Israël accepteront ce fait important, mieux cela vaudra.

Pour eux et pour la région.

Béchir Ben Yahmed

Source : Jeuneafrique.com