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Interview dans le Monde

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« Les Émirats et l'Arabie saoudite sont plus dangereux que le Qatar »

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« Les Émirats et l'Arabie saoudite sont plus dangereux que le Qatar »Le Point - ENTRETIEN. Après deux ans de blocus contre Doha, le chercheur Sébastien Boussois dénonce le redécoupage autoritaire de la région par Riyad et Abu Dhabi.

Deux ans d'embargo n'ont pas mis à genoux le Qatar. Au contraire. C'est le constat qui ressort d'une note d'information publiée lundi par le Fonds monétaire international (FMI), 24 mois après le blocus terrestre, aérien, maritime et commercial imposé par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. D'après l'étude du FMI, demandée par Doha, la croissance du PIB du Qatar pour l'année 2018 est en progression à 2,2 %, contre 1,6 % l'année précédente. Or, la veille de cette publication, les pays voisins du Golfe faisaient de nouveau étalage de leurs divisions.

Invité – fait rare – la semaine dernière par l'Arabie saoudite à trois sommets à La Mecque pour dénoncer les « actions criminelles » de l'Iran, le Qatar a rejeté les conclusions de ces rencontres.

Le minuscule mais richissime émirat gazier est accusé depuis deux ans par Riyad et Abu Dhabi d'une trop grande proximité avec la République islamique d'Iran et de soutenir l'organisation des Frères musulmans. Chercheur en sciences politiques associé à l'Université libre de Bruxelles, Sébastien Boussois est l'auteur de Pays du Golfe : les dessous d'une crise mondiale (éditions Armand Colin)*. Dans une interview au Point, ce spécialiste du Moyen-Orient explique pourquoi le blocus du Qatar par l'Arabie saoudite et les Émirats n'est, d'après lui, qu'une illustration d'un redécoupage beaucoup plus vaste de la région.


Le Point : un rapport du FMI souligne la résistance de l'économie qatarienne. Deux ans après, la mise au ban du Qatar est-elle un échec sur le plan économique ?


Sébastien Boussois : Il est clair que le Qatar n'a pas tant pâti du blocus imposé par l'Arabie saoudite et les Émirats et de la fin des relations avec ces deux pays voisins. Depuis les années 1990, le Qatar, comme les Émirats, a tenté de s'affranchir de sa dépendance aux hydrocarbures, contrairement à l'Arabie saoudite ou même à l'Algérie. Au Qatar, cette « vision nationale qatarienne », mise en place par le précédent émir, Hamad Al Thani, en 1995, visait à compenser le poids énorme des importations vers l'Émirat par une hausse des exportations grâce à une diversification de l'économie. Cela a été rendu possible par une politique d'investissements tous azimuts. Ainsi, au plus fort du blocus de 2017 imposé par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, le Qatar a décidé, pour amortir le choc, d'investir dans son économie 10 % de son fonds souverain, soit 10 milliards de dollars. Puis, pour contrebalancer les effets du boycott, Doha a renforcé ses échanges économiques avec la Turquie, l'Iran, mais aussi des pays occidentaux comme l'Australie. Ces décisions lui ont permis d'annoncer qu'il quittait l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en décembre dernier, et de créer une banque de l'énergie en mars, dans la perspective de la chute, voire de la fin, des ressources d'hydrocarbures.


"Seul contre tous"


Comment expliquer le pouvoir de résilience de ce minuscule émirat ?

À mon sens, la façon dont les Qatariens se sont battus en 2017 contre cet embargo montre que ce pays possède une particularité. Prenant modèle sur les Britanniques, dont ils étaient un protectorat jusqu'en 1971, ils demeurent profondément insulaires : ils sont dans une logique de survie, « seuls contre tous », et tentent par tous les moyens d'être indépendants de toute autre puissance. C'est déjà ainsi qu'ils ont arraché leur indépendance.


De fait, le Qatar s'est-il rapproché d'un axe composé par la Turquie, l'Iran, voire la Russie, au détriment de l'alliance Washington-Riyad-Abu Dhabi ?


La crise du blocus a permis au Qatar de mesurer la solidité de ses alliances. La relation avec l'Iran est avant tout économique car, lorsque l'on partage le plus grand champ gazier du monde avec un pays (North Field pour le Qatar/South Pars pour l'Iran), ce n'est pas une bonne idée de se fâcher avec lui. Pour ce qui est de la Turquie, le Qatar cultive des liens historiques avec ce pays de par leur proximité commune avec les Frères musulmans. Toutefois, l'émirat est un pays suffisamment organisé pour ne pas s'embarquer dans les dérives actuelles du président turc Recep Tayyip Erdogan. Enfin, en ce qui concerne la Russie, les Qatariens ont montré depuis 2017 une volonté de renforcer leur coopération sécuritaire et militaire avec Moscou, sans pour autant chercher à se brouiller avec les États-Unis de Donald Trump. Leur stratégie est d'être en bons termes avec tout le monde, je pense qu'ils ont pas mal réussi sur ce plan.


Comment l'Occident, allié du Qatar, de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, s'est-il positionné dans cette crise ?

Les puissances occidentales sont alliées avec les deux camps. Le Qatar ne peut être considéré comme un ennemi à long terme des États-Unis à partir du moment où ce pays accueille la plus grande base américaine hors sol dans le monde. Autrement, Donald Trump aurait dû rapatrier les 10 000 soldats américains sur place. Pour ce qui est de la France, elle conserve des relations avec les deux camps. Paris participe en février au salon géant de l'armement Idex à Abu Dhabi et inaugure en mars avec Jean Nouvel le Musée national du Qatar, à Doha.


Le Premier ministre qatarien était présent au dernier sommet à La Mecque. S'agit-il d'un signe de réchauffement entre l'Arabie saoudite et le Qatar ?

La présence à ce sommet du Premier ministre qatarien a pu faire croire que la crise allait s'apaiser deux ans après le début des hostilités. Ce n'est malheureusement absolument pas le cas. Preuve en est, les conclusions du sommet de La Mecque ont été dénoncées par le Qatar, ce qui montre qu'en réalité ce triple sommet avait d'autres objectifs. Tout d'abord, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis voulaient tenter de redorer leur blason après des mois, si ce n'est des années, de politique interne et étrangère catastrophique pour leur image.


Qu'entendez-vous par là ?

Les Saoudiens et les Émiriens sont à l'origine de la guerre au Yémen, qui a fait plus de 100 000 morts, dont de nombreux enfants, et a créé une immense catastrophe humanitaire. En Libye, ces deux pays soutiennent la guerre hasardeuse du maréchal Khalifa Haftar, qui a fait au moins des centaines de morts. Et il ne faut pas oublier l'assassinat en octobre 2018 du journaliste dissident saoudien Jamal Khashoggi au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, pour lequel il n'y a eu aucune enquête internationale menée. Or, si cela avait été le cas, elle serait probablement remontée jusqu'au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS).


"L'axe Washington-Abu Dhabi-Riyad-Tel-Aviv"


Le sommet était consacré à la menace que ferait peser l'Iran sur la région.

Un des moyens pour les pays du Golfe de se rassembler est de faire bloc contre un ennemi commun qui est l'Iran. Lors de ce sommet, les Saoudiens et les Émiriens ont jaugé les soutiens dont ils disposaient dans leur lutte contre l'Iran, et dans le cas du déclenchement d'une guerre contre ce pays. Ainsi, l'objectif de cette réunion était de renforcer une alliance qui va en réalité au-delà du monde arabe. Il s'agit de l'axe Washington-Abu Dhabi-Riyad-Tel-Aviv. À mon sens, celui-ci est aujourd'hui beaucoup plus dangereux que la simple menace iranienne. Petit à petit, cette alliance est en train d'étouffer toutes les aspirations démocratiques du Moyen-Orient et menace sa stabilité. Et elle est d'autant plus dangereuse qu'elle est friable, contre nature, et n'existe que contre la menace iranienne. Combien de temps, en effet, les autres pays arabes vont-ils accepter que Riyad et Tel-Aviv soient les meilleurs alliés du monde ?


S'il existe actuellement un rapprochement entre l'Arabie saoudite et Israël contre l'Iran, n'est-il pas prématuré de parler de « meilleurs alliés du monde » ?


Ce sont les meilleurs amis du monde pour des raisons stratégiques, sécuritaires, militaires et énergétiques. Pour Israël, la principale menace vient du Hezbollah, mouvement lié à l'Iran. Pour l'Arabie saoudite, il s'agit de la « menace nucléaire chiite ». Et cette menace fédère des pays qui n'étaient pas destinés à devenir aussi proches : les deux principaux alliés des États-Unis dans la région sont engagés dans une dynamique et une synergie extrêmement puissantes dans le but de faire de l'Iran l'ennemi numéro un. Or les Iraniens n'aspirent qu'à un processus de démocratisation. Le régime des mollahs ne sera pas éternel et ce n'est pas en les braquant qu'on obtiendra la stabilité.


La République islamique est pourtant accusée de nombreuses ingérences dans les pays arabes de la région.


C'est vrai, on peut considérer que le régime iranien soutient des groupes terroristes, mais pas au point de faire oublier que les premières ingérences au Moyen-Orient viennent des Émirats arabes unis et de l'Arabie saoudite. Ces pays sont présents en Algérie en soutien au chef d'état-major de l'armée Gaïd Salah, en Tunisie aux côtés du président Béji Caïd Essebdi, en Libye en aide au maréchal Khalifa Haftar, en Égypte derrière le président Abdel Fattah al-Sissi, et jusqu'au Soudan en finançant les militaires toujours au pouvoir. Il ne s'agit clairement pas du même rapport de force que pour l'Iran. Pour moi, ces politiques régionales totalement suicidaires et le soutien inconditionnel que leur apporte Donald Trump sont très néfastes.


C'est oublier que le Qatar est un ardent soutien des Frères musulmans dans tous les pays que vous citez.

Ce soutien a existé jusqu'à l'effondrement des Printemps arabes, sauf dans certains pays où il représente un enjeu dans les guerres de procuration que le Qatar livre avec les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite. Dès 2011 et le mal nommé « Printemps arabe », le Qatar a toujours soutenu les mouvements d'opposition les plus présents au niveau local. Or, en réalité, la seule vraie alternative dans ces pays demeure les Frères musulmans. Mais qu'est-ce que les Frères musulmans aujourd'hui ? Le président égyptien Mohamed Morsi est toujours en prison et les Frères musulmans sont interdits en Égypte. Là-dessus, le Qatar a fait amende honorable. Mais, encore une fois, les forces contre nature dans la région viennent davantage du prince héritier d'Abu Dhabi, Mohammed Ben Zayed (MBZ), qui se présente comme le grand sauveur de la région alors qu'il veut y installer ou protéger des pouvoirs autoritaires. Dites-moi où le Qatar possède une part de responsabilité dans les guerres qui minent la région.


"Par sa politique, Abu Dhabi étouffe toute velléité démocratique."


Le Qatar n'a-t-il pas soutenu les mouvements rebelles islamistes, si ce n'est djihadistes, en Syrie ?


En Syrie, l'objectif du Qatar a été de soutenir ces mouvements de guérilla contre un pouvoir autoritaire qui allait à l'encontre de ses intérêts. Mais ils n'ont pas misé sur le bon cheval, le monde étant aujourd'hui dans une stratégie de normalisation de ses relations avec Bachar el-Assad. Mais est-ce vraiment une bonne solution que de glorifier le président syrien ? À mon sens, le rapport de force entre l'Arabie saoudite et les Émirats, d'un côté, et le Qatar, de l'autre, est celui d'un éléphant face à une souris. Or c'est la souris que l'on est en train de montrer du doigt en permanence. Cependant, depuis l'affaiblissement du Qatar, tous les paradigmes dans la région ont penché en faveur de l'Arabie saoudite, des Émirats, d'Israël et des États-Unis, et ont contribué à la déstabilisation du Moyen-Orient. En 2017, l'Iran n'était pas sur la sellette comme aujourd'hui ; le Yémen n'était pas dans la même situation ; Bachar el-Assad n'avait pas encore gagné la guerre ; MBS n'avait pas été adoubé par l'Occident comme le probable futur Saddam Hussein ; l'Arabie saoudite n'avait pas la capacité d'agir à sa guise en toute impunité.


Pourquoi insistez-vous sur le rôle-clé de MBZ et beaucoup moins sur celui de MBS au sein de cet axe ?


Il existe en réalité deux hommes forts dans la région : Mohammed Ben Zayed et le ministre émirien des Affaires étrangères, Anwar Gargash. Ils entendent remodeler le Moyen-Orient dans le but de stabiliser leur pouvoir selon leurs propres intérêts. Pour ce faire, ils luttent contre toute forme de processus démocratique. Car la démocratie n'est pas pour eux synonyme de stabilité, ce qui est d'ailleurs également le cas pour le Qatar. Par sa politique, Abu Dhabi étouffe toute velléité démocratique. En Tunisie, par exemple, que l'on érige souvent en modèle, la situation est aujourd'hui catastrophique. Le pays n'a jamais été aussi endetté de son histoire. Or l'économie était le facteur déclenchant du Printemps arabe et peut, encore aujourd'hui, tout faire basculer. Il est urgent d'arrêter de gaspiller des dizaines de millions de dollars dans la guerre. Deux tiers des populations de la région ont aujourd'hui moins de 30 ans. Il faut offrir à ces démographies galopantes de vraies perspectives. La jeunesse arabe de la Méditerranée et du Moyen-Orient n'a jamais été autant une poudrière qu'aujourd'hui.


N'est-il pas trop simple de poser le Qatar et l'Iran en victimes dans ce Moyen-Orient où les torts sont souvent partagés ?


La victimisation est une religion nationale dans le monde arabe. L'Iran et le Qatar exercent en effet une part d'influence. Par exemple, ces deux pays ne partageaient pas du tout la même vision en Syrie, où l'Iran soutenait Bachar el-Assad et le Qatar, la rébellion. Mais, en comparant leurs politiques à long terme, d'un côté, et les politiques à court terme installées par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, de l'autre, soit le redécoupage du Moyen-Orient avec le placement de régimes autoritaires, nous ne sommes pas dans le même ordre de grandeur.


La crise avec le Qatar est-elle, d'après vous, partie pour durer ?


Elle durera aussi longtemps que le cartel que je vous ai cité arrivera à faire croire au monde que les intérêts du Qatar concordent avec ceux de l'Iran.


Propos recueillis par Armin Arefi
Source : Le Point (France)

 

Me Mahfoudh Ould Bettah, président de la Convergence Démocratique Nationale (CDN) : ‘’Pour le candidat unique, les discussions ont fini par achopper sur les stratégies individuelles et les agendas partisans’’

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Me Mahfoudh Ould Bettah, président de la Convergence Démocratique Nationale (CDN) : ‘’Pour le candidat unique, les discussions ont fini par achopper sur les stratégies individuelles et les agendas partisans’’Le Calame - L’alliance électorale de l’opposition démocratique (AEOD) n’a pas réussi à s’entendre sur un candidat unique. Les discussions se sont enlisées presque. Sur quoi elles ont achoppé ?

Me Mahfoudh Ould Bettah : Je voudrais vous rappeler d’abord que le principe en politique est que chaque parti présente son propre candidat, à une échéance aussi importante que la présidentielle. La coalition étant l’exception. Les partis de l’alliance électorale de l’opposition démocratique (AEOD) ont opté pour cette exception.

Mais l’idée du retour au principe n’est jamais exclue pour la simple raison qu’on est en présence de pluralité de partis politiques qui obéissent, chacun, en ce qui le concerne à ses propres contraintes, notamment politiques. L’AEOD a été justement conçue dans la perspective de dépasser les logiques individuelles pour donner à l’opposition des chances de pouvoir peser d’un poids réel dans l’échéance de 2019.

Nous étions conscients de la nécessité, pour chaque parti et pour l’ensemble des partis de privilégier cette option. Il se trouve, malheureusement qu’on n’a pas pu aboutir à la concrétisation de cette ambition.

Et pour répondre précisément à votre question, les discussions ont fini par achopper malheureusement sur les stratégies individuelles, les agendas partisans et l’absence de soucis réels à donner toutes ses chances à l’option prise.

Aucune des options envisagées (candidature interne, candidature externe) n’a pu emporter le consensus qui est la règle sur laquelle se fondent les décisions des cadres d’action commune de l’opposition (AEOD, FNDU et COD).

Il y a lieu très justement, d’exprimer beaucoup de regrets pour l’échec de cette option.

A ce niveau, je voudrais exprimer la position de notre parti, CDN ; celle-ci consistait, dès la signature de la déclaration commune à exprimer notre soutien à toute candidature interne qui ferait consensus. Cette position était largement justifiée par le fait que l’opposition, s’est structurée en partis depuis 27 ans et qu’elle compte en son sein de nombreuses personnalités pouvant susciter des dynamiques électorales gagnantes et assumer, valablement la plus haute charge de l’Etat.

Nous n’avons jamais dénié, leurs qualités indéniables aux candidats externes proposés, mais nous ne comprenons pas, non plus, que l’opposition soit contrainte à recourir à des personnalités qui lui sont externes.

-Cet échec que beaucoup d’observateurs attendaient, y compris dans vos propres rangs, ne vient-il pas signer la fin du « copinage » au sein de l’alliance mais surtout au sein du FNDU ?

-Il est fort à craindre que l’échec de l’option du candidat unique ne soit le début de la fin, pas du « copinage », comme vous le dites, mais plutôt du partenariat qui a été privilégié, jusqu’ici, par les partis de l’opposition.

Ceci étant, lors de la dernière réunion de l’AEOD, il a été convenu de maintenir le cadre de celle-ci pour, à la fois, obtenir du pouvoir les conditions que requiert une élection transparente et de reporter les voix sur le candidat de l’opposition qui se retrouverait au 2e tour.

- Parmi les raisons avancées pour expliquer les divergences figureraient la question des financements pour battre campagne et la représentativité de certains candidats potentiels. Y’en avaient –il d’autres, comme des raisons idéologiques ou politiques ?

- Les raisons de cet ordre (financier) ont été avancées, pour privilégier l’une des options, mais on ne s’est pas attardé sur cet argument qui n’a pas emporté la conviction de certains. En revanche, les raisons politiques et idéologiques ont au fond pesé et fini par l’emporter.

-Par cet échec, l’opposition mauritanienne ne vient-elle de faire un énième deuil de l’alternance démocratique?

L’absence de candidat unique est une perspective qui semble éloigner pour certains les chances s’une alternance au profit de l’opposition : mais malgré tout la pluralité des candidats n’a pas que des inconvénients. Elle fournit l’occasion de présenter une offre politique diversifiée qui a des chances de toucher tous les segments que n’aurait pas pu mobiliser une candidature unique. Si les règes du jeu seront respectées, la pluralité des candidats cesse d’être un handicap et pourrait même devenir l’option la plus pertinente pour réussir l’alternance démocratique.

-Quel crédit donner à l’engagement de vos deux camps de se retrouver derrière le candidat de l’opposition qui réussirait à mettre en ballotage le candidat du pouvoir ? Quelles chances pourrait avoir, selon vous, cette hypothèse de 2e tour?

-L’hypothèse d’un 2e tour est fort envisageable si comme je l’ai dit tantôt, les règles du jeu sont claires et respectées. Rien ne permet, à ce stade de mettre en doute l’engagement des partis de l’opposition qui prendraient part à ces élections, de se retrouver derrière le candidat de l’opposition qui mettrait en ballotage le candidat du pouvoir ; je dirai même qu’il pourrait bénéficier des voix des autres partis et candidats recalés qui, au fond voudraient voir le pays s’offrir une nouvelle ère politique.

-Dans la perspective de la présidentielle, une délégation de l’AEOD a rencontré le ministre de l’intérieur, suite à une correspondance qu’elle a adressée au gouvernement. Qu’attendez-vous du gouvernement dans le cadre de l’organisation du processus électoral ? La refonte de la CENI ou tout simplement son aménagement dont on parle depuis quelque temps suffirait-elle à vous rassurer ?

-Effectivement, une délégation de l’AEOD dont j’étais membre a rencontré le ministre de l’intérieur, par deux fois. Il s’agissait, pour le ministre d’obtenir de l’AEOD des précisions sur les différent points soulevés dans la correspondance de l’opposition qu’il a reçue le 8 février. Cette correspondance comportait un certain nombre de points : politiques et techniques.

Sur le plan politique, l’AEOD avait réclamé l’ouverture politique, notamment la fin des poursuites contre certaines personnalités politiques, syndicales, de la presse et des affaires, poursuivies dans des affaires éminemment politiques, l’ouverture des media publics aux forces politiques et sociales du pays, l’arrêt de toutes les mesures qui restreignent ou mettent en cause les libertés, la fin de la diabolisation de l’opposition etc.

Au plan technique, l’AEOD a réclamé, non pas un réaménagement de la CENI, mais une refonte totale de celle-ci. La CENI a été constituée sur des bases qui violent les lois qui l’établissent et précisent les modes de désignation de ses membres.

L’AEOD a réclamé le respect de deux principes :

- La CENI doit être paritairement composée du pouvoir et de l’opposition

- Ses membres doivent être choisis sur des critères de neutralité et de probité.

L’AEOD a également réclamé la mise à jour de la liste électorale en vue de permettre à tous les mauritaniens, à la fois de l’intérieur que de l’étranger en âge de voter de pouvoir accomplir leur devoir civique. Comme elle a réclamé la neutralité de l’Etat (administration, justice et armée…)

Enfin, elle a demandé la mise en place d’un observatoire national des élections et la présence d’observateurs étrangers.

Dans sa réponse, le ministre a promis de soumettre notre requête au gouvernement et nous donner la réponse de celui-ci lors d’une prochaine rencontre. Force est de constater, pratiquement deux semaines après cette rencontre que la réponse tarde à venir.

-Que vous inspire la déclaration du président Aziz sur la candidature de son compagnon d’armes, le général Ghazwani qui, d’après lui aurait pris la décision personnelle de se porter candidat à la présidentielle avant de recadrer en affirmant qu’il est bien le candidat de la majorité et que lui-même, l’UPR et le gouvernement le soutiendraient activement ?

-Je n’ai particulièrement pas suivi les déclarations du chef de l’Etat sur la candidature du général Ghazwani. Je suppose, en revanche que l’actuel chef a exprimé la volonté ferme de l’Etat de présenter la candidature du général Ghazwani comme une émanation de son pouvoir, à la fois de lui-même, de son gouvernement et de son parti, l’UPR. L’objectif d’Ould Abdel Aziz est d’encadrer au plus près, celui auquel, le pouvoir, selon lui, va échoir.

Ceci étant dit, le candidat Ghazwani semble vouloir se soustraire à cette emprise, en se déclarant candidat indépendant, ouvert à toutes les forces politiques et sociales autres que celles du pouvoir. Il est fort à craindre que le souci du chef de l’Etat sortant de continuer à peser de son poids sur le cours des choses et le souci légitime du candidat d’exercer la plénitude de sa charge sans en référer à son prédécesseur, ne soient l’occasion d’une rupture entre les deux hommes, qui, il faut l’espérer n’affectera pas la stabilité du pays et le bon fonctionnement de ses institutions.

-Au cours de cette sortie, le président Aziz a démenti les rumeurs selon lesquelles plus de 2 milliards de Dollars seraient gelés dans une banque à Abu Dabi, sur ordre des autorités américaines. L’énormité de la somme laisse beaucoup sceptiques. Que vous inspirent ces rumeurs qui interviennent en fin de règne d’Ould Abdel Aziz ?

Cette affaire n’et pas avérée, à ce stade, c’est pourquoi, vous me permettrez de ne pas en parler. Il s’agit de rumeurs comme vous le dites.

-A en croire certaines rumeurs, des partis politiques d’obédience négro-africaine seraient en discussion pour désigner un candidat unique. Que pensez-vous de cette option ?

- Je respecte le choix de tous mes compatriotes, mais je pense qu’il est temps que l’élite mauritanienne dépasse le cadre communautariste, tribaliste et régionaliste, notre peuple n’en a que trop souffert. Il faut que cette élite s’élève au dessus de ces loyautés et qu’elle accorde la primauté à la loyauté au pays et à la communauté nationale, dans sa globalité.

Les pouvoirs autoritaires se nourrissent de nos clivages et divisions communautaires. Un peuple divisé est une proie facile pour les régimes despotiques et corrompus.

-Votre parti, comme d’autres, a été victime d’une mesure de dissolution prise par le ministère de l’intérieur. En réaction, vous avez qualifié cette mesure de nulle, d’arbitraire et d’infondée. Que comptez-vous faire pour défendre vos droits ?

-La Convergence démocratique nationale (CDN) a été effectivement victime d’une mesure de dissolution qui manque manifestement de base légale. Les dispositions de l’article de la loi 24 – 2012, relatif à la dissolution ont été expressément abrogées par la loi 31 -2018. Cette dernière ne dispose que pour l’avenir, en vertu du principe qui voudrait que les lois ne sont pas rétroactives et sous la loi de 2018, il n’y a eu qu’une seule élection.

De plus, à considérer même que les dispositions de la loi 2012 n’ont pas été abrogées, ces dispositions ne sont pas applicables à la CDN parce qu’elle ne prévoit la dissolution que pour deux cas de figure seulement. Soit, une double participation, à l’occasion de l’une d’elle, le parti n’a pas obtenu le pourcentage requis, soit une double non participation successive. Or, notre parti, comme du reste plusieurs autres ont boycotté les élections de 2013 avant de participer à celles de 2018. A considérer que le boycott est une non participation, on n’aura pas participé une fois en 2013, et participé une fois, en 2018.

Or, ce cas de figure n’est pas envisagé par la loi, en plus du principe que les lois qui portent sanction ne peuvent être appliquées à des cas qui n’y sont pas expressément énoncées…Si elles doivent être interprétées, c’est au profit de la partie contre laquelle leur application est requise.

Par ailleurs, il est à noter que les élections ayant fondé cette mesure sont des élections frauduleuses, et nous en avons en avons fait, nous en particulier à la CDN, les frais. Les instructions ont été données aux présidents des bureaux de votes, sur l’ensemble du territoire national, de falsifier nos résultats. Nous avons plusieurs extraits de PV, obtenus par forcing où nos résultats ont été complètement modifiés au niveau de la CENI.

Tenez, pour illustrer mes propos, je vous cite le bureau de Benar, arrondissement de Male. Notre candidat a obtenu 217 voix mais la CENI ne lui reconnait officiellement que 4 voix. C’est le cas à Hachi Cheggar, à Sélibabi, dans les Hodhs et ailleurs. Apparemment, il y a comme une instruction pour réduire à néant nos résultats. Il y a lieu de préciser que nous étions par notre présence le 2è parti d’opposition après Tawassoul du point de vue du nombre de listes présentées par notre Parti : 63 listes municipales, 102 candidats à la députation et 9 listes régionales, ce qui a du effrayer le Pouvoir.

Nous avons la conviction que le peuple mauritanien n’a rien à nous reprocher, au contraire, il apprécie notre engagement pour la chose publique ; en revanche, le pouvoir en place nous en veut particulièrement parce qu’il a toujours considéré que nous sommes une opposition radicale ; il n’a pas donc hésité à se faire plaisir de nous créditer d’un pourcentage sur la base duquel, il finira par dissoudre notre parti.

A ce stade, nous avons introduit un recours en annulation contre cette mesure devant la Cour Suprême. Nous avons en même temps introduit une demande en sursis à exécution de l’arrêté du ministère de l’intérieur.

Propos recueillis par Dalay Lam
Source : Le Calame (Mauritanie)

 

 

Entretien avec Philippe Hababou Solomon, l’intermédiaire qui a introduit Alexandre Benalla en Afrique

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L'homme d'affaires franco-israélien explique à Jeune Afrique comment il a fait la connaissance d'Alexandre Benalla et dans quelles conditions il s'est rendu avec l'ancien chargé de mission de l’Élysée au Congo-Brazzaville, au Cameroun et au Tchad.

Philippe Hababou Solomon aurait-il « pris sous son aile » Alexandre Benalla s’il avait su que les déplacements en Afrique de l’ancien chargé de mission de l’Élysée susciteraient une telle polémique ? Polémique à laquelle l’homme d’affaires franco-israélien se retrouve mêlé bien malgré lui.

Comme l’a révélé le journal Le Monde, c’est en compagnie de cet ancien conseiller spécial de l’ex-président sud-africain Jacob Zuma qu’Alexandre Benalla s’est rendu au Congo-Brazzaville, au Cameroun puis au Tchad. En France, la polémique ne cesse d’enfler depuis qu’il est avéré qu’Alexandre Benalla s’est déplacé sur le continent avec l’un de ses deux passeports diplomatiques. Une enquête préliminaire a d’ailleurs été ouverte par le parquet de Paris.

Né en Tunisie, Philippe Hababou Solomon, 63 ans, a eu mille vies. Il fut joaillier place Vendôme, condamné en France pour faux et usage de faux, il a côtoyé Bernard Tapie ainsi que l’ancien patron d’Elf, Loïk Le Floch-Prigent, et fut proche de l’ancien président centrafricain François Bozizé, qui le nomma un temps consul de la RCA en Israël.

Après avoir été pendant quelques années le conseiller spécial du président Jacob Zuma, à partir de 2011, il accompagne désormais le gouvernement du Qatar dans sa stratégie africaine et s’enorgueillit d’être l’un des artisans du rapprochement diplomatique entre l’émirat du Golfe et le Tchad. Philippe Hababou Solomon explique à Jeune Afrique dans quelles conditions il a fait la connaissance du sulfureux Alexandre Benalla et pourquoi l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron l’a accompagné dans plusieurs de ses missions en Afrique.

Jeune Afrique : Comment avez-vous rencontré Alexandre Benalla ?

Philippe Hababou Solomon : Par un ami commun, qui m’a parlé de lui après le scandale du 1er mai 2018. Il m’a dit : « C’est un bon garçon, aide-le, sort-le de France… » Au départ, je n’étais pas très chaud. J’ai tout de même accepté de le rencontrer à Paris, début octobre. Il m’a dit qu’il voulait se lancer dans le consulting. J’ai découvert un garçon brillant, attachant, avec un bel avenir devant lui. Je comprends pourquoi Emmanuel Macron s’est attaché à lui. Alexandre est parfois impulsif, mais il est aussi réservé et timide.

Nous sommes allés au Congo-Brazzaville mi-octobre ; en Turquie et en Israël mi-novembre, avec des Indonésiens ; puis au Cameroun, et enfin au Tchad le 5 décembre

Vous avez donc décidé de travailler avec lui ?

Ce n’était pas mon employé, mais plutôt un compagnon de voyage. Je l’ai pris en apprentissage, si vous préférez. Nous sommes allés au Congo-Brazzaville mi-octobre ; en Turquie et en Israël mi-novembre, avec des Indonésiens ; puis au Cameroun, et enfin au Tchad le 5 décembre.

Dans quel cadre ?

Au Congo, j’accompagnais l’ancien Premier ministre de la Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embalo, qui compte se présenter à la prochaine élection présidentielle et dont Denis Sassou Nguesso est le mentor. Nous avons dîné avec le chef de l’État dans son village d’Oyo.

Au Cameroun et au Tchad, nous accompagnions une délégation turque de Barer Holding [une joint-venture entre le Qatar et la Turquie qui possède une grande usine au Soudan, ndlr]. Je les avais aidés à boucler la livraison d’uniformes à l’armée tchadienne, pour 5 millions de dollars. Barer veut désormais relancer la Manufacture d’équipements militaires (Manem).

À Yaoundé, nous avons également évoqué la vente d’uniformes aux forces de sécurité camerounaises et la construction d’une usine de textile – militaire et corporate. Nous avons rencontré le directeur de cabinet du président Biya et le chef d’état-major des armées.

Comment les personnalités africaines que vous avez rencontrées ont-elles réagi à la présence d’Alexandre Benalla à vos côtés ?

Avec curiosité et amusement. Benalla est franc-maçon, comme Denis Sassou Nguesso : ça rapproche… Lorsque le directeur de cabinet de Paul Biya a su qu’il était présent, il a tenu à le rencontrer. Nous avons discuté tous les trois pendant 1h30. Il s’est plaint du manque d’intérêt de la France envers ses anciennes colonies.

Après notre rendez-vous d’affaires avec Idriss Déby Itno, celui-ci a demandé à Benalla de rester un peu avec lui. Il lui a parlé de la percée russe en Afrique, notamment en Centrafrique, estimant que c’était le résultat de la non-politique de la France. En gros, tous ont exprimé leur regret de voir la France s’éloigner de l’Afrique. Ils ont le sentiment que Franck Paris [le monsieur Afrique de l’Élysée, ndlr]) ne les aime pas, et qu’il n’aime pas le continent en général.

Benalla a-t-il fait part de ces doléances à l’Élysée ?

Je l’imagine, sans toutefois en avoir la certitude. Alexandre est toujours en contact avec certains jeunes conseillers d’Emmanuel Macron. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui n’a pas plus à Franck Paris. C’est lui qui, en retour, a déclenché les hostilités et qui est le premier responsable de cette nouvelle affaire Benalla.

C’est lors de notre séjour sur place, à N’Djamena, que nous avons appris que le président français s’y rendrait

Que pensent ces chefs d’État de la polémique en cours en France ?

Idriss Déby Itno et son entourage en rigolent. Ils savent bien que Benalla n’était pas à N’Djamena pour préparer la visite du président Macron : il n’était pas en mission pour l’Élysée. D’ailleurs, c’est lors de notre séjour sur place que nous avons appris que le président français s’y rendrait.

J’imagine que Denis Sassou Nguesso n’a pas apprécié que Franck Paris l’appelle directement à ce sujet pour lui signifier que personne d’autre que lui ou le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et le conseiller diplomatique du président, Philippe Étienne, ne pouvait parler au nom du président français. En général, un chef d’État ne reçoit pas d’appel d’un simple conseiller, mais de son homologue.

Saviez-vous qu’Alexandre Benalla voyageait avec un passeport diplomatique français ?

Oui, bien sûr. J’ai trouvé ça un peu surprenant, mais ce n’était pas la première fois que je voyais ça. Personnellement, je voyage avec un passeport diplomatique bissau-guinéen. Alexandre Benalla m’a dit que ses passeports lui avaient été rendus avec ses autres effets personnels, début octobre. Si la France avait vraiment voulu l’empêcher de les utiliser, elle aurait très bien pu les désactiver.

Continuerez-vous de travailler avec lui ?

Nous devions nous rendre ensemble dans un pays d’Afrique de l’Ouest, mais je vais sans doute attendre pour cela que cet emballement médiatique se soit calmé. En tout cas je ne vais pas le lâcher ! Par contre, Benalla ne passe pas tout son temps avec moi, cela a été très ponctuel. C’est un électron libre qui cherche sa voie. Il est assez sollicité et connaît beaucoup de monde en France.

Source : jeuneafrique.com

 

Selon le diplomate algérien Lakhdar Brahimi, « contrairement à ce que pense Donald Trump la souveraineté n’exclut pas le multilatéralisme »

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Donald Trump, guerre en Syrie, relations entre le Maroc et l'Algérie... L'ex-ministre algérien des Affaires étrangères (1991-93) livre sa vision de diplomate averti sur les grands dossiers qui agitent le monde et le Maghreb-Moyen-Orient.

Même s’il a été relevé en mai 2014 de ses fonctions de médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie, Lakhdar Brahimi, 84 ans, est toujours membre de trois centres de recherches – l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), le Global Leadership Foundation (GLF) de Frederik De Klerk et les Global Elders, fondés par Nelson Mandela. Dans cette interview, prélude à un entretien fleuve à paraître dimanche 9 décembre dans le numéro 3022 de Jeune Afrique, l’Algérien se livre.

Jeune Afrique : Pensez-vous, à l’instar d’Emmanuel Macron, que l’ONU peut finir comme la SDN, c’est-à-dire comme un symbole d’impuissance ?

Lakhdar Brahimi : Elle a vécu quand même un peu plus longtemps que la SDN, déjà. Il faut espérer que Monsieur Macron et les autres ont compris quand même les leçons de l’échec de la SDN, et qu’ils feront en sorte que la même chose n’arrive pas à l’ONU. Cela dépend d’eux. C’est leur organisation, ce n’est pas celle du secrétaire général.

En septembre dernier, la dernière Assemblée générale de l’ONU a été marquée par un discours du président américain Donald Trump contre « le globalisme » et pour « la souveraineté des États ». Au vu des derniers événements, les faits ne lui donnent-ils pas raison ?

(Rires). Je ris parce que Monsieur Trump semble parler le même langage que nous, les gens du Sud, qui avons parlé souvent de l’importance du respect de la souveraineté des États. Mais je crois que ce n’est pas tout à fait la même chose, car notre idée de la souveraineté n’exclut absolument pas, au contraire, le multilatéralisme.

Monsieur Trump parle de souveraineté, mais je crois que personne ne menace sérieusement la souveraineté des États-Unis. Dans sa bouche, le mot « souveraineté » veut dire « Non au multilatéralisme ». Cela veut dire : « Moi, la grande puissance, je veux parler à chacun tout seul. »

Lors de la même Assemblée générale, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a été assez alarmiste en déclarant : « L’ordre mondial est de plus en plus chaotique. Le monde multipolaire n’est pas une garantie contre la guerre. Regardez ce qu’il s’est passé en 1914… »

Oui, j’ai vu deux ou trois fois Monsieur Guterres depuis qu’il a pris ses fonctions. Et effectivement, il est un peu alarmé – je ne dis pas alarmiste – par ce qui se passe, et je partage absolument ce qu’il dit au sujet de 1914. En janvier 1914, il paraît que personne ne prédisait qu’il y aurait une guerre au mois d’août suivant. Ici, nous sommes dans cette situation.

Nous ne sommes pas à l’abri d’une erreur de calcul, d’un événement qui puisse déclencher quelque chose qu’on ne pourra pas arrêter

Nous voyons un tas de dangers qui s’accumulent, mais nous pensons quand même qu’il n’y aura pas de guerre mondiale. Or moi je dis, comme Guterres, que les devins doivent faire attention à ce qu’ils lisent dans le marc de café. Nous ne sommes pas à l’abri d’une erreur de calcul, d’un événement qui puisse déclencher quelque chose qu’on ne pourra pas arrêter. C’est le devoir de Monsieur Guterres de sonner l’alarme de cette manière-là.

Voulez-vous dire que la situation est plus dangereuse aujourd’hui qu’il y a quelques années ?

Il y a beaucoup plus d’imprédictabilité avec le président des États-Unis. Ce n’est pas n’importe qui, ce n’est pas Idi Amin Dada. Il lance des tweets à 2 heures ou 6 heures du matin et la diplomatie n’est pas efficace quand il n’y a pas… non pas un minimum, mais un maximum de prédictabilité. Or, avec le comportement de l’un des personnages les plus puissants de la terre, c’est un peu difficile de prévoir. C’est dans ce sens qu’on a plus de raisons d’être nerveux cette année que l’année dernière ou il y a deux ans.

Mais cela fait déjà quelques années que des dangers existent. À la fin de la guerre froide, nous avons tous applaudi et prévu un monde bien meilleur et plus facile à gérer, et je crois que beaucoup de gens ont dit : « C’est le début d’une transition, nous allons construire un ordre nouveau ». Mais on ne l’a pas fait. Cette transition a duré longtemps. Maintenant, il y a plusieurs signes qui font dire à certains que la guerre froide est revenue ou qu’une nouvelle forme de guerre froide est en train de s’installer.

Vous évoquez Idi Amin Dada, l’ancien président ougandais. Un matin, il a déclaré : « J’ai fait un mauvais rêve. Il faut expulser tous les Indiens d’Ouganda. » Vous vous en souvenez ?

Oui, bien sûr. Et je me souviens du jour où le Britannique Carrington a été envoyé de Londres pour lui dire : « OK, nous allons prendre tous les Indiens, mais donnez-nous un peu de temps. » Idi Amin a refusé de le recevoir. « Non, non, je ne veux pas discuter », a-t-il dit. Du coup, Carrington, qui était à l’escale de Nairobi, a dû rentrer à Londres.

Amin Dada, c’était donc l’imprévisibilité. Il se levait un matin, il avait fait un beau ou un mauvais rêve…

Quelques jours après, les Anglais ont reçu une lettre cachetée de Monsieur Amin Dada, adressée à Sa Majesté la reine. Surprise : dans cette lettre, il écrivait qu’il serait très heureux d’accueillir Sa Majesté pour l’anniversaire de l’indépendance de l’Ouganda. Et les Anglais m’ont dit : « Quand on ne peut pas prévoir une telle lettre, on ne peut pas faire de diplomatie. » Amin Dada, c’était donc l’imprévisibilité. Il se levait un matin, il avait fait un beau ou un mauvais rêve…

Y a-t-il un côté Amin Dada chez Donald Trump ?

Il y a cette imprévisibilité qui fait que c’est difficile, quand même. Dire aux Anglais que c’est magnifique parce qu’on va retrouver la relation spéciale, et ensuite déclarer à propos de Theresa May : « Elle ne sait pas ce qu’elle est en train de faire. Son accord avec l’UE va nous empêcher de faire du commerce… »

En Syrie, qu’est ce qui n’a pas fonctionné dans les différentes médiations de l’ONU ?

Ce qui n’a pas fonctionné, c’est que le pouvoir était tout à fait convaincu qu’il finirait par l’emporter et que le prix que le peuple paierait n’avait pas d’importance. Et les pays étrangers qui sont intervenus avaient des objectifs nationaux divergents et limités. Et ils ne se souciaient pas vraiment des besoins ou des intérêts des Syriens.

Quel est le processus qui a le plus d’avenir à vos yeux ? Celui de l’ONU ou celui d’Astana, au terme duquel il n’y aura pas de changement de régime ?

Pour l’instant, les services de l’ONU à Genève ne sont pas utilisés. Le processus d’Astana-Sotchi, ça marche. Les trois pays qui sont dans ce processus – l’Iran, la Russie et la Turquie – travaillent, mais ont des positions divergentes.

Un moment, votre compatriote Ramtane Lamamra a été pressenti pour succéder à Stefan de Mistoura au poste d’envoyé spécial de l’ONU. Finalement, il sera appelé à faire d’autres missions ?

Oui, il fait déjà partie du comité stratégique qu’Antonio Guterres a créé l’an dernier à l’ONU sur les grandes questions internationales. Il travaille aussi beaucoup avec l’Union africaine et il suit en ce moment la présidentielle à Madagascar. Le travail qu’il fait là-bas jouit de l’estime de tout le monde, non seulement des différentes parties malgaches, mais aussi des ambassadeurs sur place.

À propos des relations entre l’Algérie et le Maroc, vous avez estimé à plusieurs reprises que la situation à la frontière n’était pas admissible. Qu’est ce qui peut réchauffer ces relations ?

Moi, cela fait vingt ans que je dis qu’il n’y a pas de raison que les relations entre l’Algérie et le Maroc soient dans cet état. Vous savez, maintenant, il y a eu cette initiative du roi. Il y a eu aussi un message très chaleureux du président Bouteflika au roi il y a quelques jours…

D’accord. Simplement, le roi a fait à l’Algérie une offre de dialogue direct et franc sur tous les sujets qui fâchent. Et pour l’instant, il n’y a pas eu de réponse d’Alger…

Oui, mais ce n’est pas moi qui vais répondre à la place d’Alger (sourire).

Source : jeuneafrique.com

 

Ockrent : « Le meurtre de Jamal Khashoggi porte la marque de MBS »

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Christine Ockrent ©  DRINTERVIEW. Auteure d'une enquête sur le prince héritier d'Arabie saoudite, la journaliste Christine Ockrent décrypte ses méthodes radicales.

Propos recueillis par Armin Arefi

Depuis le 7 octobre et l'annonce par la police turque du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, pas un jour ne passe sans que des détails sordides fuitent dans la presse, accentuant la pression sur Riyad, et son nouvel homme fort : le prince héritier Mohammed ben Salmane. Ce mercredi, c'est le quotidien turc Yeni Safak qui affirme avoir eu accès à un enregistrement sonore révélant que le collaborateur du Washington Post a été torturé avant d'être « décapité » dans l'enceinte diplomatique saoudienne, tandis que le New York Times indique que des proches de MBS seraient liés à ce qui semble aujourd'hui être un assassinat. La journaliste Christine Ockrent vient de publier Le Prince mystère de l'Arabie (Éditions Robert Laffont). Elle explique au Point pourquoi Jamal Khashoggi était si dérangeant pour MBS. Entretien.

Le Point : Pensez-vous que le meurtre probable de l'opposant saoudien Jamal Khashoggi porte la marque du prince héritier, Mohammed ben Salmane ?

Christine Ockrent : Oui. Pour plusieurs raisons. Tout d'abord par ce que l'on sait de son tempérament. Mohammed ben Salmane est un garçon qui a maintenant 33 ans, qui a très peu voyagé, et qui n'est pas l'aîné des fils du roi Salmane, mais le préféré. Contrairement à ses frères, il n'a pas fait ses études ni aux États-Unis, ni en Grande-Bretagne, mais à Riyad. Il y a étudié le droit, ce qui signifie qu'il s'est penché sur l'étude du Coran, car on oublie toujours que l'éducation en Arabie saoudite est entièrement aux mains des religieux. Par ailleurs, on sait que MBS est un homme dont ses familiers et certains visiteurs, non pas du soir mais de la nuit – car il vit la nuit –, évoquent avec plus ou moins de précaution le tempérament impétueux, sinon violent, ainsi que ses emportements : des manifestations d'impatience, y compris physiques.

Il est souvent décrit comme le « prince tout-puissant »…

Il bénéficie en effet d'une concentration des pouvoirs tout à fait exceptionnelle dans ce système jusqu'à présent très opaque où, au niveau supérieur, tous les rois se transmettaient le « sceptre », si j'ose dire, de frère en frère. Or, l'actuel roi Salmane, qui a aujourd'hui 83 ans, a brisé ce système, dit adelphique, pour instaurer une monarchie héréditaire. MBS est donc le premier petit-fils du roi fondateur (Ibn Séoud, NDLR) arrivé aux marches du trône. Ses pouvoirs vont du ministère de la Défense jusqu'à la supervision de l'économie et de la compagnie nationale de pétrole (Aramco), en passant, bien évidemment, par tout l'appareillage des services et des systèmes de surveillance et d'information. Enfin, le pouvoir a compris l'usage qu'il pouvait faire des réseaux sociaux, en sachant que les Saoudiens demeurent, contre toute attente, parmi les plus connectés au monde. Le prince, qui est un homme de cette (jeune) génération, a créé une sorte de direction de la communication, qui n'existait absolument pas auparavant et qui a le souci de construire une image.

Celle-ci n'est-elle pas aujourd'hui écornée ?

C'est le troisième volet de ce personnage : l'extraordinaire personnalisation du pouvoir qui accompagne cette concentration. Cela se voit, par exemple, à Riyad, où vous apercevez d'énormes portraits du roi Salmane, bien sûr, mais aussi de son fils Mohammed. Ceci est nouveau. Auparavant, les luttes d'influence au sein du pouvoir étaient à la fois beaucoup plus lentes, car il s'agissait de vieillards cacochymes, et beaucoup plus souterraines, parce que tout le jeu, depuis le pacte fondateur conclu au XVIIIe siècle entre le prédicateur Mohammed ben Abdelwahhab et la famille Al Saoud, était de composer entre le pouvoir « séculier » et les religieux. À chaque grosse crise, le régime avait pour habitude de mettre en prison mais aussi de coopter, de récompenser et de promettre aux religieux ultraconservateurs des prébendes. Or, tout à coup, MBS a rendu public un mode de fonctionnement d'une brutalité nouvelle. Cette personnalisation consiste à dire que toutes les réformes, qui nous semblent en Occident aller dans le sens d'une ouverture de cette société complètement ankylosée, c'est MBS, et seulement MBS. Pas l'Occident, ni les ONG, ni les Saoudiens progressistes, qu'il met en prison à tour de bras depuis un an, en compagnie des oulémas ultraconservateurs. MBS montre tout de suite les muscles et dit : « C'est moi le patron. » C'est lui qui, « dans son immense clairvoyance et générosité », doit permettre toutes ces réformes qui vont faire entrer les jeunes Saoudiens, enfin, dans le XXIe siècle.

Jamal Khashoggi était-il un opposant saoudien comme les autres ?

Jamal Khashoggi est issu d'une grande famille de Djeddah. Son grand-père était le médecin personnel du grand-père de MBS, le roi Ibn Séoud. Il était dérangeant parce qu'il connaît le système de l'intérieur. Il a lui-même travaillé au cœur du réacteur. Il a été journaliste assez jeune, directeur du quotidien saoudien El Watan à deux reprises. Cela est lourd de sens, dans un pays qui demeure avant-dernier en termes de liberté de la presse. Jamal Khashoggi a surtout été un très proche conseiller de l'un des princes éliminés par MBS dans sa course au pouvoir : Tourki al-Fayçal, qui a été pendant 22 ans patron des services de renseignements saoudiens. Il était son conseiller et a suivi le prince Tourki lorsque celui-ci est devenu ambassadeur à Londres, puis à Washington. C'est dans la capitale fédérale américaine que Khashoggi s'achète à l'époque un appartement. Le journaliste était également un proche d'Al-Walid ben Talal, le richissime prince qui a été emprisonné au Ritz Carlton (lorsque des dizaines de princes et d'hommes d'affaires saoudiens ont été retenus pour corruption en 2017, NDLR). Et il y a un an et demi, Jamal Khashoggi a vu un grand nombre de ses amis emprisonnés, car soupçonnés de sympathie pour l'organisation des Frères musulmans (considérée comme terroriste en Arabie saoudite depuis 2004, NDLR).

Jamal Khashoggi était-il lui-même un Frère musulman ?

Oui, c'est un Frère musulman, et il ne s'est jamais caché de cette obédience. Jusqu'ici, les Frères musulmans étaient très présents dans l'appareillage économique et politique de l'Arabie saoudite, depuis qu'ils avaient été chassés d'Égypte par Nasser dans les années 1950. Sentant ce raidissement du pouvoir ultra-personnalisé de MBS, Jamal Khashoggi a préféré se mettre à l'abri. De lui-même, il décide alors de s'exiler aux États-Unis. Très vite, il devient un habitué des chaînes de télévision et obtient cette collaboration avec le Washington Post. Aux États-Unis, qui considèrent l'Arabie saoudite comme un partenaire crucial pour l'industrie d'armement américaine, Khashoggi apporte aux médias américains à Washington, au cœur du pouvoir, des clés de compréhension, de description, d'analyse, de ce système jusque-là parfaitement opaque, et cela, dans une ville où l'Arabie saoudite paie des millions des sociétés de relations publiques pour construire l'image de MBS.

En quoi Jamal Khashoggi était-il dérangeant ?

Jamal Khashoggi est plus qu'un journaliste. C'est encore une fois quelqu'un qui a une épaisseur politique au sens saoudien du terme. Ce qui m'a interpellée, c'est qu'il continuait à dire du bien du prince Tourki, et prenait le contrepoint de MBS, en particulier de sa vision idyllique de l'Arabe saoudite d'avant les années 1970 (où l'islam était, selon lui, « modéré », NDLR). Kashoggi lui répondait qu'il était jeune à cette époque et que tout ce discours était du révisionnisme historique. Il critiquait de plus en plus ouvertement les méthodes de MBS. Il applaudissait les réformes annoncées par le prince héritier, mais jugeait ses méthodes indignes. Pour lui, ce n'était pas ainsi que l'Arabie saoudite pouvait évoluer. Dans ses écrits, il dénonçait les emprisonnements massifs et la brutalité du prince.

Ces méthodes ont-elles eu raison de lui ?

Ces méthodes ont empiré par rapport à ce que l'on en connaissait jusque-là : les emprisonnements tous azimuts, les pressions faites dans les cercles saoudiens à l'étranger. J'ai été moi-même très frappée par la peur ressentie par les gens. À Paris, Londres ou Riyad, ils ne veulent pas être cités, car ils craignent des représailles. Pour eux et leur famille. On voit ces méthodes à l'œuvre en Chine. On les a vues en Union soviétique. Cela illustre cette brutalité croissante des méthodes de MBS jusqu'à cet épisode granguignolesque de Khashoggi.

Source : Le Point.fr (France)