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Interview dans le Monde

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Me Mahfoudh Ould Bettah, président de la Convergence Démocratique Nationale (CDN) : ‘’Pour le candidat unique, les discussions ont fini par achopper sur les stratégies individuelles et les agendas partisans’’

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Me Mahfoudh Ould Bettah, président de la Convergence Démocratique Nationale (CDN) : ‘’Pour le candidat unique, les discussions ont fini par achopper sur les stratégies individuelles et les agendas partisans’’Le Calame - L’alliance électorale de l’opposition démocratique (AEOD) n’a pas réussi à s’entendre sur un candidat unique. Les discussions se sont enlisées presque. Sur quoi elles ont achoppé ?

Me Mahfoudh Ould Bettah : Je voudrais vous rappeler d’abord que le principe en politique est que chaque parti présente son propre candidat, à une échéance aussi importante que la présidentielle. La coalition étant l’exception. Les partis de l’alliance électorale de l’opposition démocratique (AEOD) ont opté pour cette exception.

Mais l’idée du retour au principe n’est jamais exclue pour la simple raison qu’on est en présence de pluralité de partis politiques qui obéissent, chacun, en ce qui le concerne à ses propres contraintes, notamment politiques. L’AEOD a été justement conçue dans la perspective de dépasser les logiques individuelles pour donner à l’opposition des chances de pouvoir peser d’un poids réel dans l’échéance de 2019.

Nous étions conscients de la nécessité, pour chaque parti et pour l’ensemble des partis de privilégier cette option. Il se trouve, malheureusement qu’on n’a pas pu aboutir à la concrétisation de cette ambition.

Et pour répondre précisément à votre question, les discussions ont fini par achopper malheureusement sur les stratégies individuelles, les agendas partisans et l’absence de soucis réels à donner toutes ses chances à l’option prise.

Aucune des options envisagées (candidature interne, candidature externe) n’a pu emporter le consensus qui est la règle sur laquelle se fondent les décisions des cadres d’action commune de l’opposition (AEOD, FNDU et COD).

Il y a lieu très justement, d’exprimer beaucoup de regrets pour l’échec de cette option.

A ce niveau, je voudrais exprimer la position de notre parti, CDN ; celle-ci consistait, dès la signature de la déclaration commune à exprimer notre soutien à toute candidature interne qui ferait consensus. Cette position était largement justifiée par le fait que l’opposition, s’est structurée en partis depuis 27 ans et qu’elle compte en son sein de nombreuses personnalités pouvant susciter des dynamiques électorales gagnantes et assumer, valablement la plus haute charge de l’Etat.

Nous n’avons jamais dénié, leurs qualités indéniables aux candidats externes proposés, mais nous ne comprenons pas, non plus, que l’opposition soit contrainte à recourir à des personnalités qui lui sont externes.

-Cet échec que beaucoup d’observateurs attendaient, y compris dans vos propres rangs, ne vient-il pas signer la fin du « copinage » au sein de l’alliance mais surtout au sein du FNDU ?

-Il est fort à craindre que l’échec de l’option du candidat unique ne soit le début de la fin, pas du « copinage », comme vous le dites, mais plutôt du partenariat qui a été privilégié, jusqu’ici, par les partis de l’opposition.

Ceci étant, lors de la dernière réunion de l’AEOD, il a été convenu de maintenir le cadre de celle-ci pour, à la fois, obtenir du pouvoir les conditions que requiert une élection transparente et de reporter les voix sur le candidat de l’opposition qui se retrouverait au 2e tour.

- Parmi les raisons avancées pour expliquer les divergences figureraient la question des financements pour battre campagne et la représentativité de certains candidats potentiels. Y’en avaient –il d’autres, comme des raisons idéologiques ou politiques ?

- Les raisons de cet ordre (financier) ont été avancées, pour privilégier l’une des options, mais on ne s’est pas attardé sur cet argument qui n’a pas emporté la conviction de certains. En revanche, les raisons politiques et idéologiques ont au fond pesé et fini par l’emporter.

-Par cet échec, l’opposition mauritanienne ne vient-elle de faire un énième deuil de l’alternance démocratique?

L’absence de candidat unique est une perspective qui semble éloigner pour certains les chances s’une alternance au profit de l’opposition : mais malgré tout la pluralité des candidats n’a pas que des inconvénients. Elle fournit l’occasion de présenter une offre politique diversifiée qui a des chances de toucher tous les segments que n’aurait pas pu mobiliser une candidature unique. Si les règes du jeu seront respectées, la pluralité des candidats cesse d’être un handicap et pourrait même devenir l’option la plus pertinente pour réussir l’alternance démocratique.

-Quel crédit donner à l’engagement de vos deux camps de se retrouver derrière le candidat de l’opposition qui réussirait à mettre en ballotage le candidat du pouvoir ? Quelles chances pourrait avoir, selon vous, cette hypothèse de 2e tour?

-L’hypothèse d’un 2e tour est fort envisageable si comme je l’ai dit tantôt, les règles du jeu sont claires et respectées. Rien ne permet, à ce stade de mettre en doute l’engagement des partis de l’opposition qui prendraient part à ces élections, de se retrouver derrière le candidat de l’opposition qui mettrait en ballotage le candidat du pouvoir ; je dirai même qu’il pourrait bénéficier des voix des autres partis et candidats recalés qui, au fond voudraient voir le pays s’offrir une nouvelle ère politique.

-Dans la perspective de la présidentielle, une délégation de l’AEOD a rencontré le ministre de l’intérieur, suite à une correspondance qu’elle a adressée au gouvernement. Qu’attendez-vous du gouvernement dans le cadre de l’organisation du processus électoral ? La refonte de la CENI ou tout simplement son aménagement dont on parle depuis quelque temps suffirait-elle à vous rassurer ?

-Effectivement, une délégation de l’AEOD dont j’étais membre a rencontré le ministre de l’intérieur, par deux fois. Il s’agissait, pour le ministre d’obtenir de l’AEOD des précisions sur les différent points soulevés dans la correspondance de l’opposition qu’il a reçue le 8 février. Cette correspondance comportait un certain nombre de points : politiques et techniques.

Sur le plan politique, l’AEOD avait réclamé l’ouverture politique, notamment la fin des poursuites contre certaines personnalités politiques, syndicales, de la presse et des affaires, poursuivies dans des affaires éminemment politiques, l’ouverture des media publics aux forces politiques et sociales du pays, l’arrêt de toutes les mesures qui restreignent ou mettent en cause les libertés, la fin de la diabolisation de l’opposition etc.

Au plan technique, l’AEOD a réclamé, non pas un réaménagement de la CENI, mais une refonte totale de celle-ci. La CENI a été constituée sur des bases qui violent les lois qui l’établissent et précisent les modes de désignation de ses membres.

L’AEOD a réclamé le respect de deux principes :

- La CENI doit être paritairement composée du pouvoir et de l’opposition

- Ses membres doivent être choisis sur des critères de neutralité et de probité.

L’AEOD a également réclamé la mise à jour de la liste électorale en vue de permettre à tous les mauritaniens, à la fois de l’intérieur que de l’étranger en âge de voter de pouvoir accomplir leur devoir civique. Comme elle a réclamé la neutralité de l’Etat (administration, justice et armée…)

Enfin, elle a demandé la mise en place d’un observatoire national des élections et la présence d’observateurs étrangers.

Dans sa réponse, le ministre a promis de soumettre notre requête au gouvernement et nous donner la réponse de celui-ci lors d’une prochaine rencontre. Force est de constater, pratiquement deux semaines après cette rencontre que la réponse tarde à venir.

-Que vous inspire la déclaration du président Aziz sur la candidature de son compagnon d’armes, le général Ghazwani qui, d’après lui aurait pris la décision personnelle de se porter candidat à la présidentielle avant de recadrer en affirmant qu’il est bien le candidat de la majorité et que lui-même, l’UPR et le gouvernement le soutiendraient activement ?

-Je n’ai particulièrement pas suivi les déclarations du chef de l’Etat sur la candidature du général Ghazwani. Je suppose, en revanche que l’actuel chef a exprimé la volonté ferme de l’Etat de présenter la candidature du général Ghazwani comme une émanation de son pouvoir, à la fois de lui-même, de son gouvernement et de son parti, l’UPR. L’objectif d’Ould Abdel Aziz est d’encadrer au plus près, celui auquel, le pouvoir, selon lui, va échoir.

Ceci étant dit, le candidat Ghazwani semble vouloir se soustraire à cette emprise, en se déclarant candidat indépendant, ouvert à toutes les forces politiques et sociales autres que celles du pouvoir. Il est fort à craindre que le souci du chef de l’Etat sortant de continuer à peser de son poids sur le cours des choses et le souci légitime du candidat d’exercer la plénitude de sa charge sans en référer à son prédécesseur, ne soient l’occasion d’une rupture entre les deux hommes, qui, il faut l’espérer n’affectera pas la stabilité du pays et le bon fonctionnement de ses institutions.

-Au cours de cette sortie, le président Aziz a démenti les rumeurs selon lesquelles plus de 2 milliards de Dollars seraient gelés dans une banque à Abu Dabi, sur ordre des autorités américaines. L’énormité de la somme laisse beaucoup sceptiques. Que vous inspirent ces rumeurs qui interviennent en fin de règne d’Ould Abdel Aziz ?

Cette affaire n’et pas avérée, à ce stade, c’est pourquoi, vous me permettrez de ne pas en parler. Il s’agit de rumeurs comme vous le dites.

-A en croire certaines rumeurs, des partis politiques d’obédience négro-africaine seraient en discussion pour désigner un candidat unique. Que pensez-vous de cette option ?

- Je respecte le choix de tous mes compatriotes, mais je pense qu’il est temps que l’élite mauritanienne dépasse le cadre communautariste, tribaliste et régionaliste, notre peuple n’en a que trop souffert. Il faut que cette élite s’élève au dessus de ces loyautés et qu’elle accorde la primauté à la loyauté au pays et à la communauté nationale, dans sa globalité.

Les pouvoirs autoritaires se nourrissent de nos clivages et divisions communautaires. Un peuple divisé est une proie facile pour les régimes despotiques et corrompus.

-Votre parti, comme d’autres, a été victime d’une mesure de dissolution prise par le ministère de l’intérieur. En réaction, vous avez qualifié cette mesure de nulle, d’arbitraire et d’infondée. Que comptez-vous faire pour défendre vos droits ?

-La Convergence démocratique nationale (CDN) a été effectivement victime d’une mesure de dissolution qui manque manifestement de base légale. Les dispositions de l’article de la loi 24 – 2012, relatif à la dissolution ont été expressément abrogées par la loi 31 -2018. Cette dernière ne dispose que pour l’avenir, en vertu du principe qui voudrait que les lois ne sont pas rétroactives et sous la loi de 2018, il n’y a eu qu’une seule élection.

De plus, à considérer même que les dispositions de la loi 2012 n’ont pas été abrogées, ces dispositions ne sont pas applicables à la CDN parce qu’elle ne prévoit la dissolution que pour deux cas de figure seulement. Soit, une double participation, à l’occasion de l’une d’elle, le parti n’a pas obtenu le pourcentage requis, soit une double non participation successive. Or, notre parti, comme du reste plusieurs autres ont boycotté les élections de 2013 avant de participer à celles de 2018. A considérer que le boycott est une non participation, on n’aura pas participé une fois en 2013, et participé une fois, en 2018.

Or, ce cas de figure n’est pas envisagé par la loi, en plus du principe que les lois qui portent sanction ne peuvent être appliquées à des cas qui n’y sont pas expressément énoncées…Si elles doivent être interprétées, c’est au profit de la partie contre laquelle leur application est requise.

Par ailleurs, il est à noter que les élections ayant fondé cette mesure sont des élections frauduleuses, et nous en avons en avons fait, nous en particulier à la CDN, les frais. Les instructions ont été données aux présidents des bureaux de votes, sur l’ensemble du territoire national, de falsifier nos résultats. Nous avons plusieurs extraits de PV, obtenus par forcing où nos résultats ont été complètement modifiés au niveau de la CENI.

Tenez, pour illustrer mes propos, je vous cite le bureau de Benar, arrondissement de Male. Notre candidat a obtenu 217 voix mais la CENI ne lui reconnait officiellement que 4 voix. C’est le cas à Hachi Cheggar, à Sélibabi, dans les Hodhs et ailleurs. Apparemment, il y a comme une instruction pour réduire à néant nos résultats. Il y a lieu de préciser que nous étions par notre présence le 2è parti d’opposition après Tawassoul du point de vue du nombre de listes présentées par notre Parti : 63 listes municipales, 102 candidats à la députation et 9 listes régionales, ce qui a du effrayer le Pouvoir.

Nous avons la conviction que le peuple mauritanien n’a rien à nous reprocher, au contraire, il apprécie notre engagement pour la chose publique ; en revanche, le pouvoir en place nous en veut particulièrement parce qu’il a toujours considéré que nous sommes une opposition radicale ; il n’a pas donc hésité à se faire plaisir de nous créditer d’un pourcentage sur la base duquel, il finira par dissoudre notre parti.

A ce stade, nous avons introduit un recours en annulation contre cette mesure devant la Cour Suprême. Nous avons en même temps introduit une demande en sursis à exécution de l’arrêté du ministère de l’intérieur.

Propos recueillis par Dalay Lam
Source : Le Calame (Mauritanie)

 

 

Entretien avec Philippe Hababou Solomon, l’intermédiaire qui a introduit Alexandre Benalla en Afrique

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L'homme d'affaires franco-israélien explique à Jeune Afrique comment il a fait la connaissance d'Alexandre Benalla et dans quelles conditions il s'est rendu avec l'ancien chargé de mission de l’Élysée au Congo-Brazzaville, au Cameroun et au Tchad.

Philippe Hababou Solomon aurait-il « pris sous son aile » Alexandre Benalla s’il avait su que les déplacements en Afrique de l’ancien chargé de mission de l’Élysée susciteraient une telle polémique ? Polémique à laquelle l’homme d’affaires franco-israélien se retrouve mêlé bien malgré lui.

Comme l’a révélé le journal Le Monde, c’est en compagnie de cet ancien conseiller spécial de l’ex-président sud-africain Jacob Zuma qu’Alexandre Benalla s’est rendu au Congo-Brazzaville, au Cameroun puis au Tchad. En France, la polémique ne cesse d’enfler depuis qu’il est avéré qu’Alexandre Benalla s’est déplacé sur le continent avec l’un de ses deux passeports diplomatiques. Une enquête préliminaire a d’ailleurs été ouverte par le parquet de Paris.

Né en Tunisie, Philippe Hababou Solomon, 63 ans, a eu mille vies. Il fut joaillier place Vendôme, condamné en France pour faux et usage de faux, il a côtoyé Bernard Tapie ainsi que l’ancien patron d’Elf, Loïk Le Floch-Prigent, et fut proche de l’ancien président centrafricain François Bozizé, qui le nomma un temps consul de la RCA en Israël.

Après avoir été pendant quelques années le conseiller spécial du président Jacob Zuma, à partir de 2011, il accompagne désormais le gouvernement du Qatar dans sa stratégie africaine et s’enorgueillit d’être l’un des artisans du rapprochement diplomatique entre l’émirat du Golfe et le Tchad. Philippe Hababou Solomon explique à Jeune Afrique dans quelles conditions il a fait la connaissance du sulfureux Alexandre Benalla et pourquoi l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron l’a accompagné dans plusieurs de ses missions en Afrique.

Jeune Afrique : Comment avez-vous rencontré Alexandre Benalla ?

Philippe Hababou Solomon : Par un ami commun, qui m’a parlé de lui après le scandale du 1er mai 2018. Il m’a dit : « C’est un bon garçon, aide-le, sort-le de France… » Au départ, je n’étais pas très chaud. J’ai tout de même accepté de le rencontrer à Paris, début octobre. Il m’a dit qu’il voulait se lancer dans le consulting. J’ai découvert un garçon brillant, attachant, avec un bel avenir devant lui. Je comprends pourquoi Emmanuel Macron s’est attaché à lui. Alexandre est parfois impulsif, mais il est aussi réservé et timide.

Nous sommes allés au Congo-Brazzaville mi-octobre ; en Turquie et en Israël mi-novembre, avec des Indonésiens ; puis au Cameroun, et enfin au Tchad le 5 décembre

Vous avez donc décidé de travailler avec lui ?

Ce n’était pas mon employé, mais plutôt un compagnon de voyage. Je l’ai pris en apprentissage, si vous préférez. Nous sommes allés au Congo-Brazzaville mi-octobre ; en Turquie et en Israël mi-novembre, avec des Indonésiens ; puis au Cameroun, et enfin au Tchad le 5 décembre.

Dans quel cadre ?

Au Congo, j’accompagnais l’ancien Premier ministre de la Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embalo, qui compte se présenter à la prochaine élection présidentielle et dont Denis Sassou Nguesso est le mentor. Nous avons dîné avec le chef de l’État dans son village d’Oyo.

Au Cameroun et au Tchad, nous accompagnions une délégation turque de Barer Holding [une joint-venture entre le Qatar et la Turquie qui possède une grande usine au Soudan, ndlr]. Je les avais aidés à boucler la livraison d’uniformes à l’armée tchadienne, pour 5 millions de dollars. Barer veut désormais relancer la Manufacture d’équipements militaires (Manem).

À Yaoundé, nous avons également évoqué la vente d’uniformes aux forces de sécurité camerounaises et la construction d’une usine de textile – militaire et corporate. Nous avons rencontré le directeur de cabinet du président Biya et le chef d’état-major des armées.

Comment les personnalités africaines que vous avez rencontrées ont-elles réagi à la présence d’Alexandre Benalla à vos côtés ?

Avec curiosité et amusement. Benalla est franc-maçon, comme Denis Sassou Nguesso : ça rapproche… Lorsque le directeur de cabinet de Paul Biya a su qu’il était présent, il a tenu à le rencontrer. Nous avons discuté tous les trois pendant 1h30. Il s’est plaint du manque d’intérêt de la France envers ses anciennes colonies.

Après notre rendez-vous d’affaires avec Idriss Déby Itno, celui-ci a demandé à Benalla de rester un peu avec lui. Il lui a parlé de la percée russe en Afrique, notamment en Centrafrique, estimant que c’était le résultat de la non-politique de la France. En gros, tous ont exprimé leur regret de voir la France s’éloigner de l’Afrique. Ils ont le sentiment que Franck Paris [le monsieur Afrique de l’Élysée, ndlr]) ne les aime pas, et qu’il n’aime pas le continent en général.

Benalla a-t-il fait part de ces doléances à l’Élysée ?

Je l’imagine, sans toutefois en avoir la certitude. Alexandre est toujours en contact avec certains jeunes conseillers d’Emmanuel Macron. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui n’a pas plus à Franck Paris. C’est lui qui, en retour, a déclenché les hostilités et qui est le premier responsable de cette nouvelle affaire Benalla.

C’est lors de notre séjour sur place, à N’Djamena, que nous avons appris que le président français s’y rendrait

Que pensent ces chefs d’État de la polémique en cours en France ?

Idriss Déby Itno et son entourage en rigolent. Ils savent bien que Benalla n’était pas à N’Djamena pour préparer la visite du président Macron : il n’était pas en mission pour l’Élysée. D’ailleurs, c’est lors de notre séjour sur place que nous avons appris que le président français s’y rendrait.

J’imagine que Denis Sassou Nguesso n’a pas apprécié que Franck Paris l’appelle directement à ce sujet pour lui signifier que personne d’autre que lui ou le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et le conseiller diplomatique du président, Philippe Étienne, ne pouvait parler au nom du président français. En général, un chef d’État ne reçoit pas d’appel d’un simple conseiller, mais de son homologue.

Saviez-vous qu’Alexandre Benalla voyageait avec un passeport diplomatique français ?

Oui, bien sûr. J’ai trouvé ça un peu surprenant, mais ce n’était pas la première fois que je voyais ça. Personnellement, je voyage avec un passeport diplomatique bissau-guinéen. Alexandre Benalla m’a dit que ses passeports lui avaient été rendus avec ses autres effets personnels, début octobre. Si la France avait vraiment voulu l’empêcher de les utiliser, elle aurait très bien pu les désactiver.

Continuerez-vous de travailler avec lui ?

Nous devions nous rendre ensemble dans un pays d’Afrique de l’Ouest, mais je vais sans doute attendre pour cela que cet emballement médiatique se soit calmé. En tout cas je ne vais pas le lâcher ! Par contre, Benalla ne passe pas tout son temps avec moi, cela a été très ponctuel. C’est un électron libre qui cherche sa voie. Il est assez sollicité et connaît beaucoup de monde en France.

Source : jeuneafrique.com

 

Selon le diplomate algérien Lakhdar Brahimi, « contrairement à ce que pense Donald Trump la souveraineté n’exclut pas le multilatéralisme »

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Donald Trump, guerre en Syrie, relations entre le Maroc et l'Algérie... L'ex-ministre algérien des Affaires étrangères (1991-93) livre sa vision de diplomate averti sur les grands dossiers qui agitent le monde et le Maghreb-Moyen-Orient.

Même s’il a été relevé en mai 2014 de ses fonctions de médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie, Lakhdar Brahimi, 84 ans, est toujours membre de trois centres de recherches – l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), le Global Leadership Foundation (GLF) de Frederik De Klerk et les Global Elders, fondés par Nelson Mandela. Dans cette interview, prélude à un entretien fleuve à paraître dimanche 9 décembre dans le numéro 3022 de Jeune Afrique, l’Algérien se livre.

Jeune Afrique : Pensez-vous, à l’instar d’Emmanuel Macron, que l’ONU peut finir comme la SDN, c’est-à-dire comme un symbole d’impuissance ?

Lakhdar Brahimi : Elle a vécu quand même un peu plus longtemps que la SDN, déjà. Il faut espérer que Monsieur Macron et les autres ont compris quand même les leçons de l’échec de la SDN, et qu’ils feront en sorte que la même chose n’arrive pas à l’ONU. Cela dépend d’eux. C’est leur organisation, ce n’est pas celle du secrétaire général.

En septembre dernier, la dernière Assemblée générale de l’ONU a été marquée par un discours du président américain Donald Trump contre « le globalisme » et pour « la souveraineté des États ». Au vu des derniers événements, les faits ne lui donnent-ils pas raison ?

(Rires). Je ris parce que Monsieur Trump semble parler le même langage que nous, les gens du Sud, qui avons parlé souvent de l’importance du respect de la souveraineté des États. Mais je crois que ce n’est pas tout à fait la même chose, car notre idée de la souveraineté n’exclut absolument pas, au contraire, le multilatéralisme.

Monsieur Trump parle de souveraineté, mais je crois que personne ne menace sérieusement la souveraineté des États-Unis. Dans sa bouche, le mot « souveraineté » veut dire « Non au multilatéralisme ». Cela veut dire : « Moi, la grande puissance, je veux parler à chacun tout seul. »

Lors de la même Assemblée générale, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a été assez alarmiste en déclarant : « L’ordre mondial est de plus en plus chaotique. Le monde multipolaire n’est pas une garantie contre la guerre. Regardez ce qu’il s’est passé en 1914… »

Oui, j’ai vu deux ou trois fois Monsieur Guterres depuis qu’il a pris ses fonctions. Et effectivement, il est un peu alarmé – je ne dis pas alarmiste – par ce qui se passe, et je partage absolument ce qu’il dit au sujet de 1914. En janvier 1914, il paraît que personne ne prédisait qu’il y aurait une guerre au mois d’août suivant. Ici, nous sommes dans cette situation.

Nous ne sommes pas à l’abri d’une erreur de calcul, d’un événement qui puisse déclencher quelque chose qu’on ne pourra pas arrêter

Nous voyons un tas de dangers qui s’accumulent, mais nous pensons quand même qu’il n’y aura pas de guerre mondiale. Or moi je dis, comme Guterres, que les devins doivent faire attention à ce qu’ils lisent dans le marc de café. Nous ne sommes pas à l’abri d’une erreur de calcul, d’un événement qui puisse déclencher quelque chose qu’on ne pourra pas arrêter. C’est le devoir de Monsieur Guterres de sonner l’alarme de cette manière-là.

Voulez-vous dire que la situation est plus dangereuse aujourd’hui qu’il y a quelques années ?

Il y a beaucoup plus d’imprédictabilité avec le président des États-Unis. Ce n’est pas n’importe qui, ce n’est pas Idi Amin Dada. Il lance des tweets à 2 heures ou 6 heures du matin et la diplomatie n’est pas efficace quand il n’y a pas… non pas un minimum, mais un maximum de prédictabilité. Or, avec le comportement de l’un des personnages les plus puissants de la terre, c’est un peu difficile de prévoir. C’est dans ce sens qu’on a plus de raisons d’être nerveux cette année que l’année dernière ou il y a deux ans.

Mais cela fait déjà quelques années que des dangers existent. À la fin de la guerre froide, nous avons tous applaudi et prévu un monde bien meilleur et plus facile à gérer, et je crois que beaucoup de gens ont dit : « C’est le début d’une transition, nous allons construire un ordre nouveau ». Mais on ne l’a pas fait. Cette transition a duré longtemps. Maintenant, il y a plusieurs signes qui font dire à certains que la guerre froide est revenue ou qu’une nouvelle forme de guerre froide est en train de s’installer.

Vous évoquez Idi Amin Dada, l’ancien président ougandais. Un matin, il a déclaré : « J’ai fait un mauvais rêve. Il faut expulser tous les Indiens d’Ouganda. » Vous vous en souvenez ?

Oui, bien sûr. Et je me souviens du jour où le Britannique Carrington a été envoyé de Londres pour lui dire : « OK, nous allons prendre tous les Indiens, mais donnez-nous un peu de temps. » Idi Amin a refusé de le recevoir. « Non, non, je ne veux pas discuter », a-t-il dit. Du coup, Carrington, qui était à l’escale de Nairobi, a dû rentrer à Londres.

Amin Dada, c’était donc l’imprévisibilité. Il se levait un matin, il avait fait un beau ou un mauvais rêve…

Quelques jours après, les Anglais ont reçu une lettre cachetée de Monsieur Amin Dada, adressée à Sa Majesté la reine. Surprise : dans cette lettre, il écrivait qu’il serait très heureux d’accueillir Sa Majesté pour l’anniversaire de l’indépendance de l’Ouganda. Et les Anglais m’ont dit : « Quand on ne peut pas prévoir une telle lettre, on ne peut pas faire de diplomatie. » Amin Dada, c’était donc l’imprévisibilité. Il se levait un matin, il avait fait un beau ou un mauvais rêve…

Y a-t-il un côté Amin Dada chez Donald Trump ?

Il y a cette imprévisibilité qui fait que c’est difficile, quand même. Dire aux Anglais que c’est magnifique parce qu’on va retrouver la relation spéciale, et ensuite déclarer à propos de Theresa May : « Elle ne sait pas ce qu’elle est en train de faire. Son accord avec l’UE va nous empêcher de faire du commerce… »

En Syrie, qu’est ce qui n’a pas fonctionné dans les différentes médiations de l’ONU ?

Ce qui n’a pas fonctionné, c’est que le pouvoir était tout à fait convaincu qu’il finirait par l’emporter et que le prix que le peuple paierait n’avait pas d’importance. Et les pays étrangers qui sont intervenus avaient des objectifs nationaux divergents et limités. Et ils ne se souciaient pas vraiment des besoins ou des intérêts des Syriens.

Quel est le processus qui a le plus d’avenir à vos yeux ? Celui de l’ONU ou celui d’Astana, au terme duquel il n’y aura pas de changement de régime ?

Pour l’instant, les services de l’ONU à Genève ne sont pas utilisés. Le processus d’Astana-Sotchi, ça marche. Les trois pays qui sont dans ce processus – l’Iran, la Russie et la Turquie – travaillent, mais ont des positions divergentes.

Un moment, votre compatriote Ramtane Lamamra a été pressenti pour succéder à Stefan de Mistoura au poste d’envoyé spécial de l’ONU. Finalement, il sera appelé à faire d’autres missions ?

Oui, il fait déjà partie du comité stratégique qu’Antonio Guterres a créé l’an dernier à l’ONU sur les grandes questions internationales. Il travaille aussi beaucoup avec l’Union africaine et il suit en ce moment la présidentielle à Madagascar. Le travail qu’il fait là-bas jouit de l’estime de tout le monde, non seulement des différentes parties malgaches, mais aussi des ambassadeurs sur place.

À propos des relations entre l’Algérie et le Maroc, vous avez estimé à plusieurs reprises que la situation à la frontière n’était pas admissible. Qu’est ce qui peut réchauffer ces relations ?

Moi, cela fait vingt ans que je dis qu’il n’y a pas de raison que les relations entre l’Algérie et le Maroc soient dans cet état. Vous savez, maintenant, il y a eu cette initiative du roi. Il y a eu aussi un message très chaleureux du président Bouteflika au roi il y a quelques jours…

D’accord. Simplement, le roi a fait à l’Algérie une offre de dialogue direct et franc sur tous les sujets qui fâchent. Et pour l’instant, il n’y a pas eu de réponse d’Alger…

Oui, mais ce n’est pas moi qui vais répondre à la place d’Alger (sourire).

Source : jeuneafrique.com

 

Ockrent : « Le meurtre de Jamal Khashoggi porte la marque de MBS »

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Christine Ockrent ©  DRINTERVIEW. Auteure d'une enquête sur le prince héritier d'Arabie saoudite, la journaliste Christine Ockrent décrypte ses méthodes radicales.

Propos recueillis par Armin Arefi

Depuis le 7 octobre et l'annonce par la police turque du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, pas un jour ne passe sans que des détails sordides fuitent dans la presse, accentuant la pression sur Riyad, et son nouvel homme fort : le prince héritier Mohammed ben Salmane. Ce mercredi, c'est le quotidien turc Yeni Safak qui affirme avoir eu accès à un enregistrement sonore révélant que le collaborateur du Washington Post a été torturé avant d'être « décapité » dans l'enceinte diplomatique saoudienne, tandis que le New York Times indique que des proches de MBS seraient liés à ce qui semble aujourd'hui être un assassinat. La journaliste Christine Ockrent vient de publier Le Prince mystère de l'Arabie (Éditions Robert Laffont). Elle explique au Point pourquoi Jamal Khashoggi était si dérangeant pour MBS. Entretien.

Le Point : Pensez-vous que le meurtre probable de l'opposant saoudien Jamal Khashoggi porte la marque du prince héritier, Mohammed ben Salmane ?

Christine Ockrent : Oui. Pour plusieurs raisons. Tout d'abord par ce que l'on sait de son tempérament. Mohammed ben Salmane est un garçon qui a maintenant 33 ans, qui a très peu voyagé, et qui n'est pas l'aîné des fils du roi Salmane, mais le préféré. Contrairement à ses frères, il n'a pas fait ses études ni aux États-Unis, ni en Grande-Bretagne, mais à Riyad. Il y a étudié le droit, ce qui signifie qu'il s'est penché sur l'étude du Coran, car on oublie toujours que l'éducation en Arabie saoudite est entièrement aux mains des religieux. Par ailleurs, on sait que MBS est un homme dont ses familiers et certains visiteurs, non pas du soir mais de la nuit – car il vit la nuit –, évoquent avec plus ou moins de précaution le tempérament impétueux, sinon violent, ainsi que ses emportements : des manifestations d'impatience, y compris physiques.

Il est souvent décrit comme le « prince tout-puissant »…

Il bénéficie en effet d'une concentration des pouvoirs tout à fait exceptionnelle dans ce système jusqu'à présent très opaque où, au niveau supérieur, tous les rois se transmettaient le « sceptre », si j'ose dire, de frère en frère. Or, l'actuel roi Salmane, qui a aujourd'hui 83 ans, a brisé ce système, dit adelphique, pour instaurer une monarchie héréditaire. MBS est donc le premier petit-fils du roi fondateur (Ibn Séoud, NDLR) arrivé aux marches du trône. Ses pouvoirs vont du ministère de la Défense jusqu'à la supervision de l'économie et de la compagnie nationale de pétrole (Aramco), en passant, bien évidemment, par tout l'appareillage des services et des systèmes de surveillance et d'information. Enfin, le pouvoir a compris l'usage qu'il pouvait faire des réseaux sociaux, en sachant que les Saoudiens demeurent, contre toute attente, parmi les plus connectés au monde. Le prince, qui est un homme de cette (jeune) génération, a créé une sorte de direction de la communication, qui n'existait absolument pas auparavant et qui a le souci de construire une image.

Celle-ci n'est-elle pas aujourd'hui écornée ?

C'est le troisième volet de ce personnage : l'extraordinaire personnalisation du pouvoir qui accompagne cette concentration. Cela se voit, par exemple, à Riyad, où vous apercevez d'énormes portraits du roi Salmane, bien sûr, mais aussi de son fils Mohammed. Ceci est nouveau. Auparavant, les luttes d'influence au sein du pouvoir étaient à la fois beaucoup plus lentes, car il s'agissait de vieillards cacochymes, et beaucoup plus souterraines, parce que tout le jeu, depuis le pacte fondateur conclu au XVIIIe siècle entre le prédicateur Mohammed ben Abdelwahhab et la famille Al Saoud, était de composer entre le pouvoir « séculier » et les religieux. À chaque grosse crise, le régime avait pour habitude de mettre en prison mais aussi de coopter, de récompenser et de promettre aux religieux ultraconservateurs des prébendes. Or, tout à coup, MBS a rendu public un mode de fonctionnement d'une brutalité nouvelle. Cette personnalisation consiste à dire que toutes les réformes, qui nous semblent en Occident aller dans le sens d'une ouverture de cette société complètement ankylosée, c'est MBS, et seulement MBS. Pas l'Occident, ni les ONG, ni les Saoudiens progressistes, qu'il met en prison à tour de bras depuis un an, en compagnie des oulémas ultraconservateurs. MBS montre tout de suite les muscles et dit : « C'est moi le patron. » C'est lui qui, « dans son immense clairvoyance et générosité », doit permettre toutes ces réformes qui vont faire entrer les jeunes Saoudiens, enfin, dans le XXIe siècle.

Jamal Khashoggi était-il un opposant saoudien comme les autres ?

Jamal Khashoggi est issu d'une grande famille de Djeddah. Son grand-père était le médecin personnel du grand-père de MBS, le roi Ibn Séoud. Il était dérangeant parce qu'il connaît le système de l'intérieur. Il a lui-même travaillé au cœur du réacteur. Il a été journaliste assez jeune, directeur du quotidien saoudien El Watan à deux reprises. Cela est lourd de sens, dans un pays qui demeure avant-dernier en termes de liberté de la presse. Jamal Khashoggi a surtout été un très proche conseiller de l'un des princes éliminés par MBS dans sa course au pouvoir : Tourki al-Fayçal, qui a été pendant 22 ans patron des services de renseignements saoudiens. Il était son conseiller et a suivi le prince Tourki lorsque celui-ci est devenu ambassadeur à Londres, puis à Washington. C'est dans la capitale fédérale américaine que Khashoggi s'achète à l'époque un appartement. Le journaliste était également un proche d'Al-Walid ben Talal, le richissime prince qui a été emprisonné au Ritz Carlton (lorsque des dizaines de princes et d'hommes d'affaires saoudiens ont été retenus pour corruption en 2017, NDLR). Et il y a un an et demi, Jamal Khashoggi a vu un grand nombre de ses amis emprisonnés, car soupçonnés de sympathie pour l'organisation des Frères musulmans (considérée comme terroriste en Arabie saoudite depuis 2004, NDLR).

Jamal Khashoggi était-il lui-même un Frère musulman ?

Oui, c'est un Frère musulman, et il ne s'est jamais caché de cette obédience. Jusqu'ici, les Frères musulmans étaient très présents dans l'appareillage économique et politique de l'Arabie saoudite, depuis qu'ils avaient été chassés d'Égypte par Nasser dans les années 1950. Sentant ce raidissement du pouvoir ultra-personnalisé de MBS, Jamal Khashoggi a préféré se mettre à l'abri. De lui-même, il décide alors de s'exiler aux États-Unis. Très vite, il devient un habitué des chaînes de télévision et obtient cette collaboration avec le Washington Post. Aux États-Unis, qui considèrent l'Arabie saoudite comme un partenaire crucial pour l'industrie d'armement américaine, Khashoggi apporte aux médias américains à Washington, au cœur du pouvoir, des clés de compréhension, de description, d'analyse, de ce système jusque-là parfaitement opaque, et cela, dans une ville où l'Arabie saoudite paie des millions des sociétés de relations publiques pour construire l'image de MBS.

En quoi Jamal Khashoggi était-il dérangeant ?

Jamal Khashoggi est plus qu'un journaliste. C'est encore une fois quelqu'un qui a une épaisseur politique au sens saoudien du terme. Ce qui m'a interpellée, c'est qu'il continuait à dire du bien du prince Tourki, et prenait le contrepoint de MBS, en particulier de sa vision idyllique de l'Arabe saoudite d'avant les années 1970 (où l'islam était, selon lui, « modéré », NDLR). Kashoggi lui répondait qu'il était jeune à cette époque et que tout ce discours était du révisionnisme historique. Il critiquait de plus en plus ouvertement les méthodes de MBS. Il applaudissait les réformes annoncées par le prince héritier, mais jugeait ses méthodes indignes. Pour lui, ce n'était pas ainsi que l'Arabie saoudite pouvait évoluer. Dans ses écrits, il dénonçait les emprisonnements massifs et la brutalité du prince.

Ces méthodes ont-elles eu raison de lui ?

Ces méthodes ont empiré par rapport à ce que l'on en connaissait jusque-là : les emprisonnements tous azimuts, les pressions faites dans les cercles saoudiens à l'étranger. J'ai été moi-même très frappée par la peur ressentie par les gens. À Paris, Londres ou Riyad, ils ne veulent pas être cités, car ils craignent des représailles. Pour eux et leur famille. On voit ces méthodes à l'œuvre en Chine. On les a vues en Union soviétique. Cela illustre cette brutalité croissante des méthodes de MBS jusqu'à cet épisode granguignolesque de Khashoggi.

Source : Le Point.fr (France)

 

Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris, analyse les rapports de force dans "le monde arabe"

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Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris, analyse les rapports de force dans Dans son récent ouvrage, "Géopolitique des mondes arabes", Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris (l’Institut des relations internationales et stratégiques), analyse en 40 fiches illustrées les rapports de force dans ce qui est communément appelé "le monde arabe".

Le politologue réfute la notion d’un monde arabe uni et propose une grille de lecture contrastée d’une région qui s’étend de la Mauritanie, le long de l’Atlantique à Oman, sur l’Océan indien.

Les Etats-Unis ont ouvert, le 14 mai, leur ambassade à Jérusalem. Quel signal cette décision américaine envoie-t-elle à la région?

Nous savons que le statut de Jérusalem est extrêmement délicat pour les trois grandes religions monothéistes. En prenant cette décision unilatérale, le président des Etats-Unis Donald Trump foule totalement au pied le droit international et toute idée de multilatéralisme. Cette décision exprime la volonté du plus fort, au mépris des Palestiniens, ceux-ci étant par ailleurs incapables de s’entendre au vu de la désunion qui existe entre l’autorité palestinienne et le Hamas. Cette décision de choisir Jérusalem comme capitale d’Israël par les Etats-Unis est à mettre en corrélation avec l’avancée irrépressible du mouvement de colonisation des Israéliens sur des terres palestiniennes, mouvement qui rend de plus en plus difficile les perspectives de la création d’un État palestinien souverain et viable.

Autre dossier d’actualité, celui du retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien. Quelles peuvent en être les répercussions?

M. Trump suit une logique similaire: il se contrefout du droit international, de ce qui régit difficilement les accords entre les différents états constituant l’échiquier international. La seule chose que je puisse souhaiter, c’est que les autres États qui avaient signé l’accord avec les Iraniens trouvent, dans les meilleurs délais, des solutions de contre-feu par rapport à la décision de M. Trump. Il n’y a aucune raison à ce que nous acceptions les décisions unilatérales de M. Trump. Si nous n’y parvenons pas, nous, les Européens, avec les Chinois, avec les Russes, et avec bien d’autres, alors les règles du droit international se dissoudront pour quelque temps et seul comptera la loi du plus fort.

Y a-t-il, suite à ces deux décisions, des risques d’embrasement dans la région?

Nous avons vu, il y a quelques semaines, des bombardements iraniens sur des positions israéliennes, mais surtout des bombardements israéliens sur des positions iraniennes en Syrie. Je ne crois pas que cela va se généraliser, car Israéliens et Iraniens et leurs alliés savent jusqu’où ne pas aller. Je n’ai pas de certitude absolue, car la situation est tellement délétère et volatile que tout peut déraper très rapidement. Malheureusement, il y a quelques pousses au crime, Donald Trump étant le premier d’entre eux. À moins que ce ne soit Benjamin Netanyahu. Pour le coup, Netanyahu et Trump sont strictement sur la même longueur d’ondes sur les deux dossiers que l’on vient d’évoquer. Je ne sais pas quel est celui qui conseille l’autre.

Quel est le rôle de l’Iran aujourd’hui?

L’Iran est et restera incontournable, car c’est un grand pays de plus de 80 millions d’habitants, qui a une longue histoire, qui a une place géostratégique d’une importance considérable, et qui a parfaitement conscience de son rôle et de sa puissance potentielle. Pour autant, est-ce une menace? De mon point de vue, non. C’est un pays qui veut étendre son influence, mais ce n’est pas un pays qui veut exporter son régime. Beaucoup d’analystes sont encore à raisonner sur l’Iran comme ils auraient pu le faire au début de la révolution iranienne. Il est vrai que Khomeini, en son temps, avait eu des discours enflammés en disant qu’il voulait exporter la révolution islamique dans toute la région. Mais il est mort depuis longtemps. En réalité, il n’y a plus de volonté d’exportation de la révolution islamique depuis 1980, très précisément depuis la tentative d’invasion de l’Iran par l’Irak.

Le 12 mai, les élections législatives en Irak ont sanctionné le parti du Premier ministre sortant Haider al-Abadi, donnant la victoire à deux nouvelles alliances. Qu’en déduisez-vous?

L’Irak est une société très décomposée, atomisée et, malheureusement, les citoyens n’ont plus guère confiance en une bonne partie des dirigeants. Ceux qui ont voté ont visiblement reporté leur vote vers des partis qui n’ont pas eu de responsabilité gouvernementale directe au cours des dernières années. Ce qui est très intéressant, c’est l’alliance entre le vainqueur Moqtada Al-Sadr et le parti communiste irakien, qui indique la volonté non seulement de favoriser les plus pauvres, mais aussi de transcender les divisions communautaires et religieuses qui existent en Irak. S’ils parviennent à cela, ce sera une bonne nouvelle.

Qui est Moqtada Al-Sadr, qui sort victorieux du scrutin?

Moktada Al-Sadr est un chiite assumé, à la fois très proche de l’Iran pour des raisons théologiques, mais qui incarne aussi le nationalisme irakien. Ce n’est pas quelqu’un qui fera allégeance à l’Iran. C’est l’homme de 44 ans qui a toujours lutté contre l’occupation des Etats-Unis et qui se pare d’une sagesse théologique, ce qui compte beaucoup dans la perception des citoyens irakiens. C’est aussi un homme qui est issu d’une très grande famille. Son père était un opposant qui avait été assassiné par Saddam Hussein.

Le titre de votre livre fait référence aux "mondes arabes", au pluriel. Pourquoi?

Par commodité de langage, les uns et les autres parlent encore du monde arabe, mais c’est un mythe. Le monde arabe n’existe plus. Je reconnais qu’il y a un sentiment d’arabité qui traverse les 21 pays de la Ligue des États arabes. Mais ce sentiment d’arabité est très subjectif et difficile à définir scientifiquement. D’un point de vue géopolitique, il n’y a pas de monde arabe au singulier, il y a des mondes arabes. Entre le pays le plus riche de la Ligue arabe, le Qatar, et le plus pauvre, le Yémen, l’hétérogénéité de développement est abyssale. Deuxième chose, il n’y a pas de logique de solidarité entre ces pays. C’est la règle du chacun pour soi. En réalité, chaque état constituant les mondes arabes défend ses propres intérêts nationaux. On voit bien que la Ligue des États arabes, qui a été constituée en 1945, n’est pas un organisme susceptible de défendre les intérêts des États arabes. On le voit dans les jeux d’alliances et de contre-alliances. Par exemple, l’Arabie saoudite impose un blocus au Qatar, et pourtant ce sont deux états voisins où la religion majoritaire est identique. Je pourrais évoquer la guerre de l’Arabie saoudite contre le Yémen, les rivalités vives entre le Maroc et l’Algérie. Nous avons encore en tête de vieux schémas qui datent de la période qui suit les indépendances arabes, dans les années 50 et 60. À ce moment-là de l’histoire, il y avait, en effet, une profonde aspiration à l’unité du monde arabe, portée par le parti Baas et par le chef d’état égyptien Gamal Abdel Nasser, qui incarnait cette unité. Mais Nasser est mort en 1970. Ceux qui continuent à parler de monde arabe au singulier le font par habitude ou par incompétence.

Vous dites aussi que l’opposition systématique entre Sunnites et Chiites est obsolète?

Le facteur religieux n’est pas le facteur explicatif de tous les maux de la région, même s’il ne faut pas le négliger. L’opposition entre l’Arabie saoudite et l’Iran est présentée comme l’opposition irréductible entre Sunnisme et Chiisme. Je n’y crois pas une seconde. Je pense qu’il y a des oppositions fortes car l’Iran veut s’affirmer comme une puissance régionale influente et les Saoudiens veulent faire la même chose. L’opposition sunnisme contre chiisme est instrumentalisée au service d’intérêts géopolitiques. C’est un vernis que l’on met sur des questions politiques classiques. Regardez, il y a une crise aiguë entre l’Arabie saoudite et le Qatar. Pourtant, ce sont deux pays sunnites et wahhabites. Par contre, entre le Hezbollah libanais chiite et le Hamas palestinien sunnite les relations sont très bonnes. On pourrait multiplier les exemples.

Quel est le rôle de l’Occident dans les équilibres de la région?

Il faut prendre en compte la totalité des facteurs: religieux, économiques, politiques et extérieurs. La Syrie est un exemple absolument tragique de l’influence néfaste des puissances extérieures, notamment occidentales. La politique des Occidentaux a concouru à aggraver la crise syrienne. Les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne se sont mis, dans un premier temps, du côté de ce que l’on a appelé les rebelles pour virer Bachar el-Assad. Nous n’avions pas, nous, Occidentaux, me semble-t-il, à prendre parti pour l’un ou l’autre. Notre propos aurait dû se tenir à essayer de parvenir à une solution politique. Je vais plus loin. Je pense que la première puissance internationale, les Etats-Unis, a largement concouru à accroître le désordre dans la région. La guerre unilatérale de George Bush contre l’Irak à partir de 2003 a mis non seulement l’Irak, mais aussi une partie des États de la région à feu et à sang. Les décisions de Donald Trump sur Jérusalem et sur l’Iran risquent d’envenimer les tensions. J’espère que les États arabes parviendront, dans les meilleurs délais, à défendre leurs propres intérêts en fonction de leurs intérêts nationaux et non pas seulement en fonction de ceux des états occidentaux.

Stéphanie Fontenoy
Source : L'Echo (Belgique)